‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 84 sur 155 · ROLAND FU1U£UX · texte numérisé non relu

ROLAND FU1U£UX

Itedor, pour faire foy du plaisir desirabie) Qui Tavoit bieH-4ieuré dans ce lieu délectable, Par dessus tous les dieux, avoit subtilement V.n mille et mille endroits peint son contentement. - On vuit tout û l'eiitour mainte et mainte devise, Et ne peut courir l'œil un seul lieu (fu'il n'y lise Gravé de Cent façons : Angélique aux beaux yeux, Angélique et Medor le favori des cieux !

Roland regarde tout, ayant l'ame saisie De la froide poison d'une aspre jalousie, Et chancelle inconsfant, comme le prestre saiiU * l>ue le tan de Bacchus trop vivement attaipt; . Or ainsi que tousjours de plus près il s'approelie, Et contemple estonné la fontaine et la roche, Tournant mille discours en son entendement, Voit ces vers de Medor engravez fraiscbement : « 0 tertres verdissans! ô fidèles ombrages Des antres ténébreux, desprez et des rivages i 0 bois délicieux! ô doux courans ruisseaux, Espessement bordez d'amoureux arbrisseaux ! Où la belle-Angélique, ornement de cet âge, Qui de tant de gi'ands rois enflamma le courage, La fille à Galafron, seul miracle des cieux, Celle qui fit trembler les plus audacieux, Abaissant sa hàutesse et sa race royale, A moy, pauvre Medor, se fist si libeiale, Que mille fois ensemble en mille heureux plaisri'^), Avons donné relasche à nos bouillans désirs.

« Pour ces douces faveurs entre vos bras remués, Tertres, ombrages, bois et cavernes moussues, Herbes, rives et fleurs, je ne puis avancer. Si je veux présumer de vous i*ecompe9ser : Parquoy, ne pouvant mieux, je bénis à toute heure, De cœur, d'ame et de voix, cette heureuse denivBre ; Priant tous palladins qui passeront icy. S'ils ont jamais senty le doux-poignant soucy Du gnvnd vainqueur des dieux, qu'aux fklelles ombraj;*'^. Aux antres ténébreux, aux prez vt aux rivages, Aux bois délicieux, aux doux courans rui^eaux, Espessement bordej^'amourcux arbrisseaux.

Ils souhaitent aiusi : ces lieux tant désirables A vent à tout jamais les nymphes favorables, \/d lune et le soleil, et jamais pastoureau *

Me puisse en leur giron conduire son troupeau. ■>

Cinq ou six fois Roland i-elut cette écriture, Los yeux tousjours fichez cmilre la roche dure,

Nouveau rocher luy-mesmc et sans nul mouveiupiil, Tant de coup impreveu trouble son jugement ! t^uis il relit encore et, cherchant, il essaye A pouvoir trouver fausse une liistoire si vraye, Mais ce qu'il voit enipraint ne se peut Uemeniir, *Et hiy faut à ses yeux malgré luy consentir. H n*a plus sur le A^ont cette audace engravée, Il a le teint jaimastre et la face cavée ; Son cœur est si serré, qu'il ne sçauroit pleurer, Ni du chaud estomach (me plainte tirer ; Mais tout pantoisement il halette de rage, Car le flux débordé, qui grossit son courage. Veut sortir tout à coup, el se pousse et se suit, Mais au lieu d'avancer se bouche le conduk. Comme le vase estroit dont l'eau, pour sortir loiUe, S'empesche et se contraint de fller goule à goutc. Si ne veut -il se rendre, ains tascbe à s'alléger. Ne croyant que sa dame ait l'esprit si léger. Mais que quelque jaloux, d'une ame injurieuse, A tramé tout cecy pour la rendre odieuse. « Las ! dit-il, quel qu'il soit, comme il a de bien |>i-i'> Imité sa main belle, et sa lettre et. ses traits ! » Ainsi d'un foible espoir sa douleur il console, Fit se remet un peu du soucy qui l'affole. Uremonte à cheval sur le point de la nuit, Lorsque desjà la lune au ciel claire reluit, Et que Phebus lassé dans la plaine azurée Va plongeant le trésor de sa tresse dorée, ('hemiàant sans chemin, or' à gauche, or' à droit, Il n'avance beaucoup que d'un haut tertre il voit Haut rejaillir du feu d'une maison prochaine. Oit abayer les chiens et, sortans de la plahir, 11 entendit béeler les innocens troupeaux, Et les mugissemens des bœufs et des toreaux.

11 vient droit au village, où tout las veut descendre. Et soudain un garçon son cheval luy vint prendre, Un autre le désarme et, du haut jusqu'au bas, Un autre met la nappe et la couvre de plas. Mais l'accez continu du mal qui lay commande Le degouste si fort, qu'il n'a soin de viande ; Plus cherche de repos, plus trouve de langueur Et d'aiguillons poignans qui pénètrent son cœur ; Car il voit tout partout, aux fenestres et portes, Angélique et Medor lacez de mille sortes. Quelquefois il vouloit la cause en demander, Mais »ne ft'ftide peur ne luy fait bazarder

S30 ROLAND FOKfEUX.

Car il fremtftt tousjoars el, ce qui est donUble, Il craint qu'en le cherchtnt le trouve Teritahl^; Hais il a beau fuir : car Tobstiné maHiear Ne lay veut espargner un seul point de douleur.

L'hoste de ia maison, qui voit comme il sonpir#, Qu'il tient la ven£ en bas, et qu'il tire et retire Tant de sanglots rompus, pensant le resjouyr, Luy veut des deux amans le discours foire ouyr.

« Gesses, grand clievalter, dit-il, de vous contraindre. Et chassez le regret qui dedans vous fait plaindre ; Si vous estes pressé d'angoisse ou de courroux. Sans le couver ainsi, bannissez*le de vous. Il vous faut espérer : long-tans n^est importune L'ombre aux rais du soleil, aux vertus la fortune; Le sort de nos projets se joué insolemment, Le seul estât des dieux est frant; du changement.

Hais quel autre nuage en si grande jeunesse, *,

Peut troubler vostre esprit, que la feinte rudesse D'une beauté superbe? hé, bien qu'il fust ainsi.

Devez-vous sans espoir vous gesner de soucy? * É

La femme est variable, et telle en sa pensée * > ^

S'accorde â vostre amour, qui s'en monstre oifençée : Puis la loy du destin, disposant d'icy bas, t

Rond heureux bien souvent ceux qui n'y pensent pas. é

« L'un de ces jours derniers, durant ia saison belle Que les prez et les bois prennent robe nouvelle, H'égarant par les champs, du bon-heur adressé, Je décou\Te à nv*s pieds un jouvenceau blessé, Qui tiroit à la fin, et d'une large vaine

Son beau sang ruiaseloit comme d'une fontaine; I

Son chef estoit poudreux, son teint palle et séché,

Pareil au jeune lis que l'orage a tou<^, >

Sans effort, sans vigueur, lorsqu'on cette infortune Il esprouva du ciel la faveur opportune ; Car presqu'au mesrae instant une vierge y survint, Dont l'ame à cet objet toute pitié devint. La nimphe n'a voit lors qu'une vesture telle Que la porte en ces bois la jeune pastourelle, Hais son port vénérable est plein de gravité, Qui nous descouvre en terre une divinité. Ses regards, ses façons, sa grâce et sa hautesse Me confirment encor que c'est une déesse. Pronte, entre deux cailloux, d'une herbe elle pila Et retint dans sa main le jus qui distila. Le versa dans ia playe, et tellement s'efforce, Qu'elle e^itanche le sang et qu'il eust quelque force ;

BOLA?iD FURIKUX. 3S1

I Puis doucement porté dans mu proche maison,

Ka belle en prend le soin tant qu'il ait guarison. <, « 11 reprint ausst-tost sa beauté coustumlere :

Il avoit les yeux noirs, flamboyans de lumière, La face ouverte et belle et le teint blanchissant, Reliaussé par endroits d'un émail rougissant. C'estoit le ihesme amour; l'or de sa tresse blonde Faisoil honte aux cheveux de ce ^rand œil du monde. Bref, il estoit si beau, qu'Angélique l'aima (l4i nimphe avoit ce noni) et si bien s'enflama. Qu'elle mesprise tout et n'est plus ententive Qu'k guarir le cruel qui la fait mourir vive, Ore froide, ore chaude; et, comme il guerfssoit, la belle une autre playe en son ame reçoit. S'il reprend sa beauté, le chaud-mal, qui la luf^, Fait que de plus en plus la sienne diminué F.t se conlume, ainsi qu'on voit dessus un mont Aux rayons du soleil la neige qui se fond ; Et luy faut à la fin, tant son désir la donle,

f ^ Qu'elle chasse de soy toute craintive honte

r ^ Pour demander mercy, tout â l'heure octroyé.

l Et le tans du depuis est par eux employé

• En tous ces jeux mignai*ds, où doucement se bagnenl

I Ceux-là que la jeunesse et l'Amour accompagnent.

« Oubliant la doulcni' qui les avoit pressez, Ils se tiennent sans -fin l'un et l'autre embrassez.

• S*ils partent du logis ils vont tousjours ensemble,

Et l'Amour avec eux, qui leurs «ieux cœurs assemble. Or' ils sont dans un bois estendus à l'envers. Or', sur le chaud du jour, ils se tiennent couvers De l'ombrage d'un antre, et, à Icsvres decloses. Ils cueillent mille œillets, mille lis, mille roses;

' Puis, témoins de leurs jeux, ne se trouve arbrisseau,

Qu'or' avec un poinçon, or' avec un couteau, Us n'y gravent leurs noms; mesme la roche tendre Par maints chiffres subtils leui'S «'amours fait entendre. Voilà comme un bon cœur ne doit jamais faillir, Pour quelque grand meschef qui le vienne assaillir. Car lorsque nous pensons estre plus misérables, C'est alors que les cieux nous sont plus favorables. »

I Ainsi dit le pasteur, et laisse là Roland,

Qui dedans et dehors de rage est lotit brûlant.

Il veut celer son duell, mais rien : car, quoy qu'il Tace,

LeS'douleurs de son cœur se font voir sur sa face,

Et, bien qu'il se contraigne, il verse sans repos

De la bouche et des yeux des pleurs et des sanglots.

^^- ROLAND n RIFl'X.

ruis, lorsqu'il se voit seul, la tlouleiir, qui le îniidJ^ Luy commande plus fort et va laschant la bride Au penser qui l'emporte, et sans trêve il respand Vn grand fleuve de pleurs, qui des veux luy descend Jusques sur la poitrine, et le soin qui l'esveille iN> luy veut consentir qu'un moment il sommeille

Oeta, de là se vire, ores sur ce Coslé, * Ores dessus cet autie ; il n'est point arresté Se tourne impaUenl, et, quelque part qu'ilâille >a jalouse fureur luy livre la bataillte. '

Il cherche tout le lict, les plumes estreignant Kt ne trouve un endroit qui ne soit plus poignant Une l espine et la ronce, et pense, en cette paine Que c'estoit le lieu mesme où sa belle inhumaine Caressoit son Medor, et, pour ce tout despit, Il abhorre la plume et saute hors du lict.

Corame quand un berger sur l'herbe se renverse Et découvre à ses pieds, marqué de couleur perse Un serpent qui se Iraisne en sifflant bassement ' Tout estonné se levé et fuit hastivement.

Roland, plein de dédain, s'habille en diligence- Il vestit son harnois, reprend sa forte lance Et rcs'saute à cheval, sans attendre le jour, .Ni que la belle Aurore annonçgst son retoûi-. II pique à travers champs, et la nuit solitaire, ()m lient tout assoupy, refraischit sa misère. ' Il s'outrage soy mesme, et d'un cry furieux Il maudit l'innocence et blasphème les cieux Et sanglotte sans fin; puis, quand le jour se levé >on trop ferme soucy plus durement le grvxe.. Il va deçà de là par les lieux écartez, Kt fuit tant comme il peut les bourgs et les cilex Sa veuê est égarée, et, avec triste mine, Sans penser au chemin, tout le jour il chemine I.aschant maints chauds regrets et maints soupirs Iranchans Qui renflamrnent le ciel, l'air, la terre et les champs • II forcené de rage, et sent dedans sa teste Pesle-mesie tourner l'orage et la tempeste; Kt Neptune, en hyvei-, n'écume en tant de flots Comme il a dans le cœur de tourbillons enclos. Puis, si tost que la nuit les paupières nous serre, Il descend dans un bois et se veautre sjir terre, Criant horriblement, et le somme ocieux iVa nul charme assez fort pour luy clore les yeux. Qui distillent tousjours mille pleurs qui descendent, F.t, comme d'un torrent, à grands flots se respandeni

ROLAND PTRIBUX. Z7>7i

Luy-mesme il s'en estonne et' ne sçauroit penser

Comme il puisse des yeux tant de larmes verser,

Et dit- en soupirant : c Ces ruisseaux qui s'écoulent

Ce ne sont point des pleurs : tant de larmes ne roulent

Comme j'en sors des yeux; non, ce ne sout point pleurs,

Les pleurs ne suffliroient à mes longues douleurs;

Car mes douleurs ne sont au milieu de leur course.

Et j'ay jà de mes pleurs tari toute la source.

Ah ! je connoy que c'est ! c'est la vitale humeur,

Qui fuit devant le feu que j'ay dedans le cœur,

Et coule par mes yeux de ma poitrine cuite,

Et tirera mon mal et ma vie à sa suite.

Mais las! s'il est ainsi, double, double ton cours.

Précipitant la fin de mes malheureux jours !

Et vous, ô chauds soupirs ! témoins de mon angoisse,

Yousn'estespoint soupira, car les soupirs ont cesse,

Et ne durent tousjours; mais plus j'en vay sortant,

Mon esjtomac enflé va plus fort haletant.

Amour, qui m'ard le cœur, fait ce vent de ses ailes,

Pour tenir en vigueur mes flammes immortelles.

« Quel miracle est cecy, que mon cœur allumé Partant de feux d'Amour n'est jamais consumé? Mais que suis-je à présent qui souAVe telle rage ? Seroy-je bien celuy que je monstre au visage? Seroy-je donc Roland? Ali! non, Roland est mort I Sa dame, trop ingrate, a occis A grand tort Ce Roland que j'estoy, son corps est dessous terre, Je ne suis, je ne suis que son esprit qui erre, Hurlant, criant, fuyant en ce Ueu séparé, Où je fay mon enfer, triste et désespéré, Pour' témoigner à tous, par Aia douleur profonde, Ce que doit espérer qui sur l'amour se fonde. »

Toute la nuit Roland en ces regrets passa, Puis, comme le soleil ses rayons élança Pour eselairer le ciel et que l'aube vermeille Eut laissé dans le lit son vieillard qui sommeille, Guidé par le destin, il se revoit encor Au rocher tout escrit d'Angélique et Medor; 11 le voit, et soudain le dédain qui^l'enflame, De nouvelle fureur luy comble toute l'amc : Il saisit son espée, et de taille et d'estoc, Il part en mille éclats l'écriture et le roc, Et partout où il va la place est malheureuse. S'il y trouve un seul trait de la lettre amoureuse. Car soudain il la tranche, et n'a jamais cessé Qu'en morceaux çA et lA tout ne soit renversé.

7ir>i ROLAMn FURIftOX.

Ainsi resla la roche, et au troupeau sauvage

Jamais ft l' advenir ne servira d* ombrage ;

Et la belle fontaine heureusement coulant,

Qui d'un reply tortu fait un tour ruisselant,

Avec flon mol ombragée et son eau froide et claire

.Va pouvoir d'amortir sa brûlante colère.

il y jette des troncs, des pierres, des ramMux,

Et n'a jamais cessé qu'il n'ait troublé ses eaux ;

Puis, tout mol de sueur, de travail et de peini*,

Il chet dessus le pré sans pouls et sans haleine,

Plein d'ire» de dédain et de forcenement,

Et, les yeux vers le ciel, soupire incessamment.

Ni pour vent, ny pour froid, ny pour chaleur qu'il face,

Jamais il ne voulut abandonner la place

Où, sans dire un seul mot, il demeure couché,

fit tousjours yen le ciel a le regard flehé.

Il y Alt si long-4ans sans manger et sans boire, Que la nuit par trois fois vestit sa robe noire, Et trois fois Apollon, sortant du creuK s«^joiir De l'humide océan, nous alluma le jour, Et tousjours la rigueur du mat qui le transporte, En le diminuant, «Maigrit et se fait forte. ^i qu'en fin, tout gaigné de si noire poison, Apres le sens troublé s'égara la raison, E^ le jour ensuivant, d'une main otttrageu8(\ 11 se meurtrist la fiice horriblement hideuse. Il écume de rage et derompt sans repos La maille et le plastron qu'il a dessus le dos. Icy tombe l'espée et, sur une autre place, Les brassars, les cuii^sot.s et le corps de cuirace ; Plus loin chet la salladè, et tout par tout le bois, En mille lieux divers, il semé son harnois. D'heure en heure plus fort sa rage le maistrise ; Or* il rompt son pourpoint et ores sa chemise, Et court d'un pas subtil, écumant, forcenant, Et de mille façons ses lèvres tronçonnant. Il monstre à nud le venti-e, et le dos et l'échiné. Et quand plus sa fureur puissamment le domine, Il arrache de terre un grand ctiesne et un pin, Comme s'il arrachoit de la sauge ou du thyn. Tout en bruit à l'entour, les rocs cavez en sonnent, Et les bergers des champs tous effHiyez s'estonnent, Puis veulent voir que c'est ; mais, iHXïnts au repentir, Bienr-tost gaignent au pied, se pensans garantir. Le fol se met après, et d'une main meurtrière» En leur froissant les os, les abat par derrière ;

ROLAND FUitlËlX. ùTri

\l tii-e à un la teste, à un autro le bras,

l^t un autre tout mort il fait tomber à bas

D'un revers qu*il descbarge, et plus il voit de pres<»p,

En ftronçant les sourcils sa perruque luy dresse,

Et, tout ensanglanté, traverse horriblement

Par les rangs plus serrcyc, l'un sur l'autre assommant.

Comme un ours furieux, qui bien peu se roucie, Quand il est poursuivy des chasseurs de Russie, S'il rencontre en sa voye un nombre bien espés De petits chienë courans, qui le suivent de prés ; Car si tost qu'il s'arreste, élançant une oeillade, U écarte bien loin cette foible embuscade : Ainsi Roland en fait, au travers se ruant. Et rend en uu instant tout le peuple fuyant. Qui court en sn maison, qui monte sur un temple, Et qui d'un haut couvert, tout effrayé, contemple La fureur de ce fol, qui par les prez herbeux Démembre, en se jouant, les toreaux et les bœox.

Il mord, il égratigne, il se tourne, il se vire ; Des pieds, des poings, des dents, il rompt, froisse et déchire; U hurle furieux, et fait un plus grand bruit Que le flot courroucé qui bouillonnant se suit ; D'un choc continuel ses dents se font la guerre, Son visage est crasseux, plein de fange et de terre. Ses yeux, de grand courroux, sont tous bordez de sang. Et, en les contournant, n'eu monstrent que le blanc. Soit de jour, soit de nuit, erre par les campagnes; Si tost qu'on l'aperçoit, chacun fuit aux montagnes. Évitant ce déluge; et quand il sent la faim. Il se remplit le ventre ou de glans ou de pain, Ou des herbes qu'il trouve; et, passant aux bocages, U met à mort les daims et les chevreuls sauvages, Les biches et les cerfs, et combat quelquefois Les ours et les sangliers, cruels hostes des bois, Les dérompt pièce à pièce et, à teste panchée, U en hume le sang dont sa face est tachée ; Sa moustache en dégoûte, et va, courant ainsi, Sanglant, défiguré, tout poudreux et noirci, Ne retenant plus rien de la grave apparence De ce guerrier Roland, la colonne de France. Et fut ainsi trois mois errant tout furieux. Jusqu'à tant qu'à la fin, en descendant des cieux, Le vaillant Mirthe anglois.'sur un coursier qui vole, Luy rapporta son sens dedans une flole.

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