SONNETS
Dieux ! que de tourbillons, de gresie et de nuages ! Que je sens en l'esprit un tonnerre grondant ! fist-il en la Sicile un fourneau plus ardant? Les marteaux de Vulcan furgent-ils tant d'orages?
Yeux plus traistres que beaux, qui faisiez les messages D'une ame ingrate et feinte, à ma mort prétendant, Si je le pensoy bien, je gaigne en vous perdant;
S70 DIVEé^ES AMouns.
Hais las! qu'en y pensant je supporte de rages!
Si faut-il se résoudre et, sans plus me flatter, Retrancher de mon tout ce qui le peut gaster; Ha ! j'en suis résolu, la chose est asseuréel
Aux cceurs sans loyauté sot qui garde sa foy. Si sa légèreté la sépara de moy, Ma constance à jamais Ten tiendra séparée.
Prince, à qui les deslins en naissant m'ont soumis, Quelle fureur vous tient d'aimer cette infldelle? L'air, les flots et les vents sont plus arrestez qu'elle; Puisse une telle erreur troubler mes ennemis 1
Son œil, par qui tant d'heur vous est ore promis, Abusa mon esprit par la mesme cautelle ; Ce coral sou-riant, qui les baisers appelle, Mille fois ses trésors à souhait m'a permis.
Comment peut en l'aimant vostre ame estre asseurée? Ve laissant pour vous prendre, elle s'est parjurée, Ce cœur qu'elle dit vostre estoit naguère à moy.
Elle eut pour me douter toutes les mesmes armes : C'estoient mesmes sermens, mesmes vœux, mesmes larmes. Vous pourrez-vous fler à qui n'a point de fby?
Quand vous pensez couvrir vostre amour insensée, Et feignez dédaigner ce que vous estimez, Vos désirs retenus s'en font plus enflamez, Et d'un coup plus profond vostre ame est enfoncée ;
Vostre pasie couleur, vostre grâce forcée, Vos soupirs, vos langueurs, monstrent que vous aimez. Vous vous trompez donc fort, lorsque vous présumez D'aveugler un amant qui list dans la pensée.
J'avoy nourry mes feux secroltement ardans Douze ans, brulans tousjours entre mille accidans. Et j'en sens tout à coup la chaleur refroidie.
Quand j'y pcnsoy le moins, j'ay mon cœur recouvi é, Car en vous captivant, vous m'avez délivré. Et doy ma guarison à vostre maladie.
Non, non, je veux mourir plustost que d'endurer <^u'un autre aille cueillant la moisson de ma paine;
DIVERSES AMOrRS. ^71
Si parfaite beauté n'est pas une fontaine, Où chacun puisse aller pour se désaltérer.
Si le plus grand des dieux vouloit vous adorer, Contre luy de tireur mon ame sera plaine; Comment donc souffriroy-je une personne humaine? Les rois et les amans veulent seuls demeurer.
Descouvrez à nos yeux quel est vostre courage, Gardant celuy des deux qui vous plaist davantage, Sans ainsi feintement l'un et Tautre abuser.
Tayme mieux n'avoir rien, que si j'estoy le maistre De la moitié d'un bien qui tout à moy doit estre : Une si belle fleur ne se peut diviser '.
PLAINTE
Quand de m'aimer vous juriez feintement. Avec tant d'asseurance, J'appris vos tours et mon aveuglement, Contre toute espérance.
0 la douleur dont je fus tourmenté, A si tristes nouvelles !
Tous les tyrans n'ont jamais inventé De paines si cruelles.
Depuis ce tans je combas nuict cl jour Le rocher de mon ame.
Pour en tirer la mémoire et l'amour D'une si sainte dame.
J'auray du mal, mais je seray vainqueur D'mie amour si parjure ; Car de mes mains j'arracheroy mon cœur, S'il soufTroit cette injure.
Vostre beauté m'a longuement tromiié Par sa douce feintise ; Pour l'ad venir si j'en suis ratrapé, IVespargnez ma sotise.
Je ne croy plus vos propos discordans.
Ni vos plaintes frivoles, Car les effets, qui sont trop évidans.
Démentent les paroles.
Ne m'alléguez qu'il falloit receler
< Inuié d'un sonnet italien qui commence par cette strophe :
Gome soffrir potro veder altrai Viver del doice sguardo onde vivo ie?
Ahime? che questo no è fonte o rio.
Ove berer potiamo ed 'o, e lui.
37i DIVERSES AMOURS.
Sous une amour contrainte Nos passions, qui s'alloient révéler Sans celte heureuse fainte.
Dissimuler peut passer pour raison, Quand le tans le désire ; Fausser sa foy, c'est tousjours trahison, Quoy que l'on veuille dire.
Quand on divise un amour trop ardant, II perd sa violance; Estre aimé seul, je le nomme accidant Qui passe la substance.
L'ame qui quitte un corps froid et glacé, Pour tousijours s'en destoume ; La foy de mesme au cœur qu'elle a laissé Jamais plus ne retourne.
Si le sujet valloit vous abuser, J'eusse excusé ce change; Mais nulle amour ne vous peut excuseï*, Tant la faute est estrange.
Et toutesfois pour luy vous n'esliincz Honte ny renommée, Et de mon cœur les fourneaux allumez Ne vous sont que fumée.
0 gardez bien cet amour désormais.
Qui vous est tant vendue; Nais de ma foy ne vous vantez jamais, Car vous l'avez perdue.
Et n'espérez qu'à vos pies quelque jour Ma fureur me rapporte ; La jalousie est bien signe d'amour.
Mais c'est d'une amour morte.