POUR LE PREMIER JOUR DE L'AN
L'an, comme il a cessé, rentre au mesme voyage, Perdurable en travaux par sa fin renaissant; Mes désirs comme luy ne vont point finissant. Et son cours violant ne leur peut faire outrage.
L'an fluy toute fin à mes maux puisse mettre ! L'an nouveau de mon heur soit le commencemanl ! Je croy qu'il adviendra, si le cœur d'un amant Par lele et par ardeur du bien se peut promettre.
Car tout ce que l'amour peut allumer de flamo. Tout ce que les destins en sçauroient a\nassrr, Tout ce qu'en entretient l'espoir et le penser, Tout autant j'en recelé et conserve en mon ame.
niVERSES AMOiJRS. 573
L'an desjà quatre fois a fourny sa carrière, Depuis que le beau jour de' vos yeux m'esclaira; Mais qu'il se renouvelle autant qu'il luy plaira, Je continueray Terme en ma course première.
Il est vray qu'en quatre ans, excusez mon offance, Ainsi que des saisons les jours sont inconstans. J'avoue avoir senty maint changement de tans; Mais la force d'Amour causoit cette inconstance.
Bien souvent dans l'esprit j'ay serré maint orage, J'ay clos en mesme lieu la glace et la chaleur, J'ay voulu me tuer pour vous causer douleur, Si fort la jalousie a troublé mon courage !
Quels tonnerres d'esté furent jamais semblables? Ck)mbien dedans )e cœur ay-je senty d'hyvers? Quel printans. quel automne, en changemens divers Peurent onc égaler mes pensera variables?
Je me suis efforcé cent fois de vous desplaire, J'ay fait raille desseins de plus ne vous aimer. Mais sans trop de rigueur on ne m'en peut blasmcr ; Estre sage en aimant, Dieu ne le sçauroit faire.
Amour, par tels discords, entretient sa puissance; La longue paix le matte et le rend surmonté; L'amant comme la mer soit tousjours agité, Puis que la Cyprienne aux flots inrint sa naissance.
Toutesfois je connoy qu'en ma rage insensée Le trai^sport aveuglé bien souvent m'a deceu; Je connoy que le faux pour le Nxay j'ay receu. Et déteste en pleurant mon offimse passée.
Pardonnes-moy, déesse, et, perdant la mémoire De ces longues erreurs, n'y pensez nullement ; Ft p#ur le tans suivant songeons tant seulement A combler noslre amour d'heur, de joye et de gloire.
Rendons-la si parfaite, et si claire et si belle, Qu'elle serve d'exemple aux siècles à venir; Et que l'effort des ans, au lieu de la flnir, Fasse que sa mémoire à jamais soit nouvelle.
STANCES
Quel secours faut-il plus que j'attende à ma pnine. Si ce n'est par la mort, qui m'e^ toute certaine 'i Puisque, mes longs soupirs, ma foy, mon amitié. Le brasier de mon cœur, l'effroy de mon visage, Ne peuvent esmouvoir vostre obstiné courage, A se laisser toucher d'un seul trait de pitié ?
Tantale auprès de moy bien-heureux se peut dire!
Son travail est petit: tout le bien qu'il désire, C'est d'avoir quelque pomme et sa soif estancher; Où moy je brûle, helas 1 et mourant je pourchasse On bien pour mon secours, qui tout autre surpasse. Mais qui croist le désir d'autant qu'il est «plus cher.
0 que le feu d'imour est d'estrange nature ! Mon cœur sans défaillir luy sert de nourriture, Je n'ay sang ny poulmon qui n'en soit consomm<^; Mais, différant en tout de la commune flame, Encor que je vous touche, il n'esmeut point vostre ame, Et rien qui soit en vous n'en peut estre allumé.
Je te despite, Amour, et maudy ton empire ! Que me sert qu'en mon cœur tous tes traits je retire? Que me sert que le ciel m'ait à toy destiné? Que me sert que jamais de moy tu ne t'envoie, Si, tout remply de toy, je pers tans et parole Et ne puis amollir un courage obstiné?
Non, je n'auray jamais en vos yeux de fiance. Leurs regards sont trompeurs : par leur douce influance Et par des traits piteux ils me font espérer; Je vous pense vaincue et que mon mal vous touche, Mais, voulant l'essayer, un mot de vostre bouche, Ou vostre blanche main me contraint retirer.
Belle et cruelle main, que vous m^estes mauvaise Je vous lave de pleurs, tout ravy je vous baise, Je sacre à vostre honneur mille vers amoureux, • Du feu de mes soupirs j*eschaulfe votre glace, Mais, rebelle tousjours, vous m'empeschez la place, Dont le trop de désir me rend si langoureux.
Il faut faire autrement, puis que rien je n'avance Par tant de vains respects. Usons de violance; « Si la douceur n'y sert, gaignons là par assaut. Je le veux, mais en vain; toute lasche et pesante. Ma vigueur s'affoiblist, mon ame est languissante, Et par trop de désir la puissance me faut.
Seul but de^nes désirs, ma céleste déesse, Helas I voyez-vous point la fureur qui me presse ? J'aspire à l'impossible et fuy ce que je puis ; Un chaos amoureux dans mon ame s'assemble, Joye et dueil, mai et bien; j*ose et brûlant je tremble, Je ne sçay que je fay, je ne sçay que je suis.
Fut-il jamais tyran si cruel que ma dame? Par mille doux baisers elle attise ma flamme. Et se plaist de me voir peu à peu desseicher. Parmy ces privautez je l'esprouve inhumaine, Car la cruelle, helas! me laisse à la fontaine.
niVERSBS ABOURS. 375
Sans souffrir que je boive et que j'ose y toucher.
Que dira-t-on de moy, si l'cm ttçait ma «mplcsse? Desportes tout un jour a tenu sa maistresse A part, sans compagnie, avec elle enfermé, Baisant ses beaux cheveux, ses yeux et son visage, Et n'osa, le couard, bazarder davantage : Dites qu'un tel amant est digne d*estre aimé!
Quand du doux fruit d'Amour je me rens poursuivant, Le seul digne loyer de ma persévérance. Vous pensez m'arrester, opposant pour deffanse Je ne sçay quel honneur, qui est moins que du vaut
Moy, je mets simplement le plaisir en avant, El l'heureux paradis de cesfe jouyssance. Qui vous deust decharmer de la feinte apparanee De ces (rnibres d'honneur, qui vous vont décevant.
Mais parlons librement, et me dites, madame, Sentez-vous de l'honneur quelque perfection, Qui plaise au goust, au cœur, à l'esprit ou à Kamc?
C'est une vieille erreur, qui aux femmes se treuve; Car tout ce bel honneur gist en l'opinion. Et le plaisir consiste en chose qui s'espreuvc.
0 soupirs bien-aimez, que ma douce rebelle Tire de ce beau sein, mon superbe vainqueur! Dites^moy, s'il vous plaist, nouvelles de mon cœur, Comme il >'it en prison, ce qu'il fait avec elle?
— Le cœur qui fut à loy, reconnu pour fldelle, N'est plus troublé d'ennuis, de peine ou de rigueur; La beauté que tu sers a guary sa langueur. L'aime, le favorise et sien mesme l'appelle.
— Est-il vray, chers soupirs? — Bien n'est plus assuié. — Mais sera-t-il long-tans en ce lieu bien-heure? Faut-il point redouter que sa dame l'en chasse?
Cependant que je parle et qu'ils sont emportez. Amour jure ses traits, ma flamme, vos beautez. Que jamais plus mon cœur ne changera de place.
vn
Que me sert d'aimej tant et que l'on m'aime aussi, Puisqu'à nos volontez toute chose est contraire?
376 DIVKfiStS AMOL'ftS.
U le faut dire, Amour, tu n'es rien que misère, Travail, perte de tans, fureur, trouble et soucy.
Maintenant sans proût on implore mercy, D'une dame cruelle esclave et tribiitaire ; L'absence une autre fois fait qu'on se désespère, Ou la peur d'un rival nous rend le cœur transy.
Les grâces que tu fais pour couvrir ta coustume,' C'est sous un peu de miel cent tonneaux d'amertume, El pour un pront esclair un long aveuglement.
Ha! maudit soit le jour, qui premier me veit naisli'e fous un si noir deslin, qu'helas il me faut estre D'un enfant sans pitié le triste esbatement I
YIII
Deux que le trait d'AmoiA' touche bien vivement. N'ont rien qu'un seul penser, qu'un désir, qu'une flame : Ce n'est dedans deux corps qu'un esprit et qu'une ame, Kt leur souverain bien gist en eux seulement.
Ils ont en mesme tans mesme contentement, Hesme ennuy d'un seul coup leurs poitrines entame, Bref leur vie et leur mort pend d'une seule trame, Et comme un simple corps ils n'ont qu'un mouvement.
Cet Amour qui, si rare, en la terre se treuve. Ne fait qu'un de nos cœurs : les effets en font preuve ; Nous n'avons qu'un vouloir, qu'une ardeur, qu'un destr.
Qui nous peut honorer d'assez digne louange? L'esprit qui se divise et qui se plaist au change N'est point touché d'amour, mais d'un sale plaisir.
Mon cœur, qui jusqu'icy t'es si bien maintenu. Des fortunes d'Amour très loyal secrétaire. Sans que la langue pronte, ou l'œil trop volontaire Ait onc rien découvert qui te soit advenu.
Si jamais un secret fut par toy retenu Bien serré sous la clef, c'est or* qu'il le faut faire. Cachant mesnir aux pensers le céleste mystère, Par qui d'homme mortel dieu je suis devenu.
0 s'il m'estoit permis de raconter mon aise. Quel roc plein de glaçons ne deviendroit fournaise? Quel cœur aux traits d'Amour ne se lairroit ouvert?
Quel amant tout ravy ne beniroit ma vie? Quel dieu du plus haut ciel sur moy n'auroit envie? Mais, ah ! c'est trop, mon cœur, 4u seras découvert.
C'estoit un jour d*eslé de rayons éclaircy, J'en ay tousujours au cœur la souvenance eropi ainle, Quand le ciel nous lia d'une si ferme estrainte Que la mort ne sçauroit nous séparer d'ainsy.
L'an estoit dans sa force et nosfre amour aussi, Nous faisions l'un à l'autre une aimable complainlo; J'estoy jaloux de vous, de raoy vous aviez crainte, Mais rien qu'affection ne causoit ce soucy,
Amours, qui voletiez à l'entour de nos fiâmes. Comme gays papillons, où sont deux autres âmes Qui redoutent si peu les efforts envieux ?
Où la foy soit si ferme? où tant d'amour s'assemble? N'ayans qu'un seul vouloir,|ousjours d'accord ensemble, Fors qu'ils se font la guerre à qui s'aimera mieux?
Je n'ay plus dans le cœur que la branche estimée Qu'Amour de la main droite y sçeut si bien phntor; Autre fleur ne pounoit mon désir contanter, Autre graine en mes vers ne doit estre semée.
J'espère avec le tans que sa belle ramée Pourra par mes escrits jusqu'aux astres monter, Et que les Florentins cesseront de vanter La desdaigneuse nymphe en laurier transformée.
Na foy vive tousjours pour racine elle aura, L'eau sortant de mes yeux d'humeur luy servira, Mon amour de. chaleur, mon espoir de feuillage.
Puissé-je en ses rameaux mes bras entrelasser, Et sur l'arbre estendu mon travail délasser, Ou prendre un peu de frais sous un si bel ombrage!
Je ne veux plus penser que la fureur de Mars, Ardamment allumée au milieu de la France, Ait pouvoir désormais de me faire nuisance. Bien que je m'advanture au plus fort des bazars.
Car si j'ay soustenu l'assaut de vos rcgars Plains de feux, plains de traits poussez de violence, Hardy, je ne craindray qu'autre chose m'offence, Et ne douteray point les plus braves soldars.
Les balles que vos yeui ont tiré dans mon ame
Ont comblé mon esprit de martyre et de flame; Hais vous m'avez blessé par un si doux effort,
Que, s'ils font de tels coups en l'armée ennemie, Huguenots, tuez-moy, je vous donne ma vie; Je ne sçauroy mourir d'une plus belle mort.
Non, non, n'estimez point, pour m'eslre ainsi rebelle, Et pour favoriser un autre plus que moy, D'esbranler par ces flots le rocher de ma foy ; Car je demeureray tousjours ferme et ftdelle.
Je confesseray bien que l'angoisse mortelle Quelquesfois me transporte et me rend hors de moy, Mais je reprens courage alors que je vous voy, Et me plaist d'endurer pour maistresse si belle.
Payez ma fermeté d'autant de cruautez Que j'adore en vos yeux d'admirables beautez. Je ne plaindray ma vie en si triste advanture.
Seulement je me plains et suis tout embrasé, Quand je connoy qu'un autre est plus favorisé. Et que la parenté vous sert de couverture.
Si l'amour dés l'enfance entre nous commencée Devoit finir par elle au tans moins espéré. Sans beaucoup l'accuser j'eusse tout enduré, Pourveu que d'un beau trait elle se fusl blessée.
Mais ce qui plus au vif poingt mon ame offensée. C'est qu'un clair jugement se soit tant esgaré, Quand j'estimoy son cœur m'estre un roc asseuré, Et qu'elle me feignoit le dieu de sa pensée.
Ces propos m'ont trahy, sa douleur m'a pippé : 0 que je suis heureux de m'en voir échappé Et que sa fiction m'ait esté découverte I
PTy pensons plus, mon cœur, quittons- la pour jamais; Elle y aura regret, esprouvant désormais Que le gain qu'elle a fait n'est pas tel que sa perte.
CONTHE UNE NDICT TROP CLAIRE
0 Nuict ! jalouse Nuict, contre moy conjurée. Qui renflammes le ciel de nouvelle clarté, T'ay-je donc aujourd'huy tant de fois désirée,
UIVEBSES AMOURS. 579
Pour estre si contraire à ma félicité ?
Pauvre moy ! je pensoy qu'à ta brune rencontre Les cieux d'un noir bandeau deussent estre voilez Mais, coDirae un jour d'esté, claire tu fois ta monstre, Semant parmy le ciel mille feux estoilez.
Et toy» sœur d'Apollon, vagabonde courri^re, Qui pour me découvrir flambes si clairement, Allumes^tu la nuict d'aussi grande lumière, Quand sans bruit tu descens pour baiser ton amant?
Helas 1 s'il l'en souvient, amoureuse déesse, Et si quelque douceur se cueille en le baisant, Maintenant que je sors pour baiser ma maistresse. Que l'argent de ton front ne soit pas si luisant.
Ah ! la fable a menty, les amoureuses flammes N'échauffèrent jamais ta froide humidité ; Mais Pan, qui te conneutdu naturel des femmes, T'ofi'rant une toison, vainquit ta chasteté.
Si tu avois aimé, comme on nous fait entendre, Les beaux yeux d'un berger, de long sommeil touchez, Durant tes chauds désirs tu aurois peu apprendre Que les larcins d'amour veulent estre cachez.
Hais flamboyé à ton gré, que ta corne argentée Fasse de plus en plus ses rais estinceler : Tu as beau découvrir, ta lumière empruntée Mes amoureux secrets ne pourra déceler.
Que de fâcheuses gens, mon Dieu ! quelle coustume De demeurer si tard dans la rue à causer' Ostez-vous du serein, craignez-vous point le rheumc? La nuict s'en va passée, allez vous reposer.
Je vay, je vien, je fuy, j'escoute et me promeine, Tournant tousjours mes yeux vers le lieu désiré; Mais je n'avance rien, toute la rué est pleine De jaloux importuns, dont je suis esclairé.
Je voudrois estre roy pour faire une ordonnance Que chacun deust la nuict au logis se tenir ; Sans plus les amoureux aiiroient toute licence; Si quelque autre failloit, je le feroy punir.
0 somme ! 6 doux repos des travaux ordinaires, Charmant par ta douceur les pensers ennemis. Charme ces yeux d'Argus, qui me sont si contraires Et retardent mon bien, faute d'estre endormis.
Hais je perds, malheureux, le tans et la paroln, Le somme est assommé d'un dormir ocieux ; Puis, durant mes regrets, la nuit pronte s'envole, Et l'aurore desjà veut defermer les cieux.
Je m'en vay pour entrer, que rien ne me retarde,
3S0 DlTEnSES AMOURS.
Je veux de mon manteau mon visage boucher ; Mais las ! je m'aperçois que chacun me regarde, Sans estre découvert je ne puis approcher.
Je ne crains pas pour moy, j'ouvrirois une armée Pour entrer au séjour qui recelle mon bien ; Mais je crains que ma dame en pust estre blasméè, Son repos mille fois m'est plus cher que le mien.
Quoi ? m'en iray-je donc ? mais que voudrois^je faire ? Aussi bien peu A peu le jour s'en va levant. 0 trompeuse espérance I Heureux cil qui n'espère Autre loyer d'amour que mal en bien servant!
Qui l'cusl jamais pensé qu'une femme de viMf*, Avec sa modestie et ses douces façons»
M'eust apris d'un regard tant de doctes leçons, Et rendu mon esprit de sujets si fertile?
Le sou-ris de Venus tant d'amours ne distile; Sa voix et ses propos tendent des hameçons, Kt n'y a si vieux cœur remparé de glaçons, Qui ne soit i)enetré de flame si subtile.
Ses attraits nonchalans pleuvent mille trespas, F.t croiriez, vous tuant, qu'elle n'y pense pas; Uref, tout son artifice est la mesme nature.
Le doux feu de ses yeux brute sans consumer. Mais, ô mon bon démon, garde-moy de l'aimer I Tous SCS coups vont au cœur, mortelle est leur pointure.
DIALOGUE
Ah Dieu ! que c'est un estrange martire ^
Que d'endurer un ennuy sans le dire !
Et quand il faut tellement se contraindre, Qu'il n'est permis en mourant de se plaindiv.
Le feu couvert a plus de violance Que n'a celuy qui ses flammes élance ; L'eau qu'on arreste en est plus irritée. Et bruit plus fort plus elle est arrestéo.
Vous qui sçavoz la fureur qui me dontp,
S'il n'est permis qae mon mal je vous conle, HelasI jugez si je suis eu mal-aise.
Quand, vous voyant, il faut que je me taiso.
Vous qui savez l'amour que je vous porte, ^*estimez point ma peine estre moins forte; Hais puisqu'Amour nos deux âmes assemble, C'est bien raison que nous souffrions ensemble.
0 vain penser I ô folle outrecuidance, Qui veut qu'Amour cède à son ordonnance. Qui dans les cceurs pense esteindre les tiames, Et captiver la liberté des anies!
Geste rigueur désormais pourra faire Qu'aucim propos la langue ne profère, Gesner nos sens, bâillonner nostre bouche, Hais aux esprits sa deffense ne touche.
Au moins déesse, au lieu de la parole, Que de vos yeux le rayon me console ; Et d'une œillade, aux jaloux desrob^.', • Voyez la peine où mon ame est tombée.
Et vous, mon cœur, usez-en de la soi le, Ressuscitant mon espérance morte; Parlez des yeux et me donnez courage, De vos regards j'enten bien le langage.
CHANSON
Doncques ce tyran sans mercy, Qui pour moy n'eut jamais des ailes»
N'a point maintenant de soucy Des vassaux qui lui sont fldelles?
Doncqnes ceux qui plus vivement Ont de son feu l'ame saisie, Il laisse outrager durement Tar l'envie cl la jalousie ?
Rien, rien ne profite la foy,
382 OITERSES AMOURS
L'ardeur, le zèle et le inartire; D'autres qu'Amour donnent ia loy.
Et faut à leur gré se conduire.
Ce dieu qui veit au tans passé Sous luy toute force asservie, Kaintenant luy-mesme est forcé Par les jaloux et par l'envie.
Las ! il faut mon pié retarder D'aller où le désir me porte, Mon œil n'ose plus regarder L'objet qui seul me reconforte ; Ma main tremble et n'ose tracer L'image qu'au ciel j'ay choisie, Et voy tous mes vers effacer Par l'envie et la jalousie.
Je me deffens de respirer, De peur d'éventer ma tristesse, Ma bouche un mot n'ose tirer.
Craignant de nommer ma raaistrcsse ; Et pour rendre moins découx-erts Les feux qui saccagent ma vie, J'erre sauvage en ces déserts, Fuyant les jaloux et l'envie.
Mais, si les propos envieux, 0 ma claire et céleste flame I Réparent mes yeux de vos yeux, Us n'en séparent point mon aine ; Toua^ours \ostre unique beauté M'est présente en la fantaisie :
Tel bien ne me peut eslie oslé Par l'envie et la jalousie.
Car, si vostre chaste froideur, Et vos rigueurs pleines de glace f<i'ont rien peu contre mon ardeur, Moins y peut toute autre menace ; lius d'ennuis s'iront élevans.
Mieux de moy vous serez servie.
Toujours ferme aux flots et aux vans Tant des jaloux que de l'envie.
DIALOGUE
Doncques ces yeux bien aimeic A la fin se sont armez
DIV£RSJ£S AMOURS. 383
De feux, d'esclairs et d'orage ?
Donc pour ne voir le tourment, Qui me presse injustement, Vous destournez le visage? ' Dieux ! que la femme est pronte à changer de courage !
Donc pour loyer d'amitié, 0 cœur plein de mauvaisetié !.
Tu te plais quand tu m'abuses ?
Et couvrant ta fausseté, Tu penses que ma bonté Touajours se paye d'excuses ?
Mais pour te croire plus je connoy trop les ruses.
Bêlas! où prenez-vous ce courroux véhément Contre un qui ne veut rien que vous rendre servie?
Mais toy-mesme où prens-tu ce nouveau changement, S'il est vray que je t'aime et que tu sois ma vie ?
A bon droit les siècles vieux Nous ont peint Amour sans yeux, Monstrans comme il se doit croire ; Trop d'ardeur le plus souvant, Nos sentimens décevant, En rapporte la victoire.
Et fait juger le blanc estre une couleur noii'e.
L'ardeur ne m'aveugle en rien, Ce qui est je le voy bien :
Je trouve chaude la flame, Le jour me semble luisant, Et ne faux point en disant Qu'Amour ne loge en ton a me, Ou, s'il te va brûlant, c'est pour une autre dame.
*• Peussé-je à descouvert mon cœur vous faire voir ! Vostre image sans plus s'y trouveroit empreinte.
Hais peussé-je aussi-tost guarison recevoir Au mal que tu me fais, comme je sçay ta feinte 1
Quelle preuve, ou quelle foy Vous puis-je donner de nioy, Qui ces créances efface?
Rien ne sçauroit m'asseurer, Car quelle foy peut jurer Un cœur si plein de fallace, Kn qui jamais Tamour ny la foy n'eurent place?
La mort que je sens venir, Pour mes angoisses finir, Vous nionstrera le contraire.
Ah I trompeur ! tu vas pensant Que ce propos soit puissant Pour adoucir ma colère ?
Je connoy ta feintise et ta ruse ordinaire.
Puissé^je donc mourir si j'aime autre que vous 1
Les sermens amouieux ne font moindre l'offance.
Qui peut donc appaiser vostre injuste coun*oux?
Le désir espéré d'une pronte vengeance.
Modérez cette fureur, il n'y a si grande erreur Qu'une forte amour n'oublie.
Mais il n'est amour si fort Quand souvent on luy fait fort, Qui ne se change en furie.
Grande amour en grand' haine est souvoit convertie.
Les courroux des vrais amans
Font par leurs embïasemans Que l'amour plus fort s'enflamc.
Ilelas ! je l'esprouve assez !
Car tant d*outrages passez, Au lieu d'esteindre ma flame, La font plus violente et plus vive en mon amc.
Quelle preuve, ô mon bien î m'en peut rendre asseurê ? • Comment croiray-je, bêlas! que vostre ire est passée?
D- Vous redonnant mon cœur que j'avois retûê, Kl n'aimant rien que vous, qui m'aviez deslaissêc.
QuaiiU je pense aux douleurs dont j'estoy tourmenté, Durant que je vivoy sous l'amoureux empire, Ce penser me transporte et fait que je soupire, Touché du souvenir de ma captivité.
« C'est en vain, dis- je alors, que quelque autre beauté Entreprend désormais de me penser réduire; Car, en me souvenant de mon passé martire, ie sçauray mieux garder ma cliere liberté. »
Voilà ce que j'asseure et que je pense faire ; )iais, voyant vos beautez, je croy tout le contraire, Et cours aveuglément au malheur préparé.
Adieu donc, liberté, tu m'as assez suivie ! Je ne redoute plus le travail enduré; En si belle prison je veux perdre la vie.
CHANSON
Que m'a sen^y de vous avoir sorvic Sept ans entiers, à mon mal conjuré, Le plus souvent de vos yeux séparé.
Non de vos yeux, mais de ma propre vie?
Que m'a servy d'avoir perdu mon anir, Mes pleurs, mon tans, mon repos, ma ruisoii. Et que vostre œil ait séché par sa flame Les belles fleurs de ma jeune saison?
Que m'a servy cette allégresse fainte, Qui seui'ement ma douleur receloit,
586 MVEBSES AMOURS.
Et quand l'amour plus ardant me brûloit, M'estre gardé de lascher une plainte?
Que m'a servy cette libre apparance, Dont j'abusoy vos valets curieux, Et pour chasser toute leur defflance Avoir donné tant de loix à mes yeux?
Que m'a servy la peine que j'ay prise A gouverner un mary mal-plaisant, Et, tant de jours avec luy m'amusant, Perdre à l'ouyr le peu de ma Tranchise?
Que m'ont servy ces mespris ordinaires.
Qui l'empeschoient de devenir jaloux, Ces libériez et ces feintes colères, Dont quelquefois vous entriez en courroux ?
Que m'ont servy tant d'errantes pensées, Qui m'égaroient loin des gens et du bruit? Que m'ont servy, sous l'horreur de la nuit, Tant de sanglots et de larmes versées?
Helas ! de rien ; tout me porte nuisance. Et mes i;e8pects vous rendent sans pitié ! Car vous croyez qu'en telle patience J'ay peu de mal et fort peu d'amitié.
Si j'aimoy bien, je ne pourroy connoislre Tant de dangers que je vay évitant.
Un fort désir tout conseil va doutant, Avec l'amour la raison ne peut estre.
De tels propos, tyrans de mon courage, Vous me blasmez au lieu de m'estimer : Qui voit si clair et qui demeure sage (Ce dites-vous), ne sçauroit bien aimer.
Ah ! je l'advouê et tiens pour véritable Que loin d'Amour la sagesse s'enfiiit; J'en sers de preuve, aimant ce qui me nuit El bannissant ce qui m'est profitable.
Respondez-moy, ma mortelle déesse, Vous qui m'avez en rocher transmué :
Est-ce monstrer d'avoir quelque sagesse Que d'adorer vos yeux qui m'ont tué?
Quelle fureur peut estre tant extrême Qu'estre tousjours de soucis agité, Pour l'appétit chasser la volonté, Aimer un autre et se haïr soy-mesme !f
PTestre jamais une heure en mesme sort Pallir; rougir, espérer et douter, Aux ennemis laisser libre la porte»
Et pour les sens la raison rejeter?
Mais plus encor, insensé, je m'outrage; Car, en pouvant mon ardeur modérer Par mes soupirs, je ne veux soupirer Ny me donloir, pour brûler davantage.
C'est peu de cas qu'un mal qui se peut dire, Auprès du mal dans l'esprit retenu, Quand en son dueil on est contraint de rire, Le conservant pour le rendre inconnu.
Si toutesfois vous croyez le contraire, Et que je pense, en faisant autrement, Vous asseurer d'aimer plus ardamment.
Bien je suivray la coustume ordinaire.
Mes passions ne seront plus contraintes. En tous endroits nostre amour se dii-a ; L'air refrappé ne bruira que mes plaintes, Et sur mon front ma douleur se lira.
Sans nul égard par tout jB vous veux suivre, J'ay trop long-tans languy loin de vos yeux; N'esperenf plus les propos envieux Me séparer du bien qui me fait vivre !
Aucun respect de mai7 ny de frère Ne me pourra désormais abuser; A tous propos, sans peur de leur desplaire. Devant leurs yeux je viendray vous baiser.
Valets fascbeux. qui par vostre presance De voir mon bien m'avez tant sceu garder, Ne pensez plus me pouvoir retarder; Bien peu me chault qu'en ayez connoissance.
Sur ces beautez j'auroy tousjonrs la veiië. Mes chauds soupirs plus je ne retiendray. Je baiseray ce bel œil qui me tuë, Et de mon mal tout haut je me plaindray.
M'advienne après ce qu'il faut que j'attande De ces hazards, je veux tout endurer; Au moins ma mort pourra vous asseurer Que non la peur, mais l'amour me commande.