‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 1 sur 163 · BVR VOLTAIKV · texte numérisé non relu

BVR VOLTAIKV

PHILIPPE DESPOKTES

Loi^que après avoir quille Dampieire cl iriarclié peiitlaiil un quart d'heure on laisse sur la {,rauche le village de Senlisse, allongé comme un ruban au pied de la colline, on arrive bientôt à une gorge, où une pelile rivière se précipite de rochers en rochers. Avant de former ces cascalelles, sous des arbres centenaires, elle traverse plusieurs élangs considérables, que Ton pourrait, jusqu'à un certain point, nommer des lacs. Ils occupent en partie une grande vallée, dont les penles montrent çà et à des blocs de grès mêlés à la verdure. On l'appelle les Vaux de Cernay, la petite ville de Cemay, construite sur un plateau, dominant son extrémilé orientale. Au bord de la seconde nappe d'eau que l'on rencontre, se dressent les ruines d'une antique abbaye Son église spacieuse a perdu ses voûtes et son transscpl-, mais la nef encore debout, protégeant plusieurs files de peup1iei*s, découpe sur l'azur du ciel ses fenêtres vides, où murmurent tous les vents, l'ne aile de l'habitation destinée aux religieux subsiste aussi, mais transformée en maison de campagne. .

Ce monastère eut pour supérieur Philippe Icsporles, qui en toucha au moins trente ans les revenus, car la fortune ne fil pas la prude envers lui et le combla tout jeune de ses faveuis. (.'uelqucs strophes bien senties, dans lesquelles il peint les beautés des champs, lui furent sans doute inspirées par les sites d'.i' icnlour, les plus pittoresques, les plus frais, les plus accidentes que l'on trouve aux environs de Taris et qui devaient, pendant le seizième siècle, offrir un aspect bien préféraLle encore, -ivi c

VI PHlLll'l'lv DliSl'OlSTKS.

leurs ioivAa aiUiques, leur populalion moins nuinbreuse, le charme de leur grâce inculte.

A trois lieues environ de là, sur un pcomontoire formé par le plateau de Cernay, on aperçoit le château de Bévilliers, couvrant de son parc tout le mamelon, comme d'un manteau de verdure. Thibaut Desportes, frère du poète et grand audiencier de France*, y passait les beaux jours et empruntait à ce domaine le titre qu'on lui donnait habituellement dans le monde, où chacun rappelait le sieur de Béviiliers. Le Hurepois nous offre donc les traces palpables du séjour de cette famille, témoignages que l'on aime à retrouver, car l'homme s'évanouit comme xm songe; après un la^s de temps très-court, on examine avec intérêt les derniers preuves qui attestent la réalité de son existence. Le Hurepois conflne d'ailleurs à la Benuce, où les deux frères avaient vu le jour, aussi bien que leur célèbre neveu, Mathurin Régnier.

Tous trois étaient nés au centre même de la province, dans la ville de Chartres. En 1546, l'harmonieux poëte débuta, comme un simple mortel, par les cris perçants dont nous avons le pri-> vilége d'assourdir les témoins de notre arrivée en ce bas monde. Son père, Philippe Desportes, et Marie Edeline, sa mère, unis légalement, appartenaient à la petite bourgeoisie. Desportes a longtemps passé pour un enfant de l'amour : les auteuBS de la Gallià ChrisUana l'avaient rangé par méprise dans cette tribu clandestine *. Dreux du Radier combat victorieusement leur erreur au début de son article sur notre poète, inséré dans le Comcrvaleur du mois de septembre 17o7. Le témoignage de Tallemant des Uéaux, que l'on ne connaissait pas au dix-huitiémc siècle et qui fut imprimé pour la première fois en 1834, est venu depuis confirmer l'argumentation du critique.

Cependant l'assertion des bénédictins n'est peut-être pas entièrement fausse. D'après une tradition conservée dans une ancienne famille bretonne, ce ne serait pas lui, mais son père qui serait venu au monde par contrebande. Celle famille Desportes ou Des Portes, car on irouve son nom écrit en deux mots et en un , seul, habitait la vicomte de Rohan. Son plus ancien membre Connu est Guillaume Desportes, écuyer, compagnon de Du Gues-

« Officier de la chancellerie, chargé des rapporta.

^ Voici le passage de la ùallia Chrtitiana : « PhilippiiS DesporUSi poeta re^ gins, filivs nothus PMlippi desportet, derici Carnotensis, et Marix de laître, rholomagensU. « (Philippe Desportes, poète du roi, iils bâtard de Philippe Dtisportcs, clerc de Gharti'es, et do Marie de Laitre, roueimaise). Toine VU!, p; 1S68. •

PHILIPPE DESPOKTËS. Vil

clin pendant son enfdnce et pendant toutes ses guerres : il dut sa fortune au célèbre capitaine et en reçut un legs de cent écus d*or. Son Trére occupait un siège épiscopal. Guillaume portait d'argent aux trois coquilles de sable, deux et une. Dans le cours du dix-septième siècle, la famille s'établit au Uans. Ses papiera ayant été détruits à Tépoque de la Révolution, elle ne peut appuyer d'aucun acte décisif ses prétentions à une alliance naturelle avec le poète; mais elle revendique cet honneur par suite d'une tradition orale, que de nouveaux renseignements confirmeront peut-être un jour *.

La fortune devait avoir assez bien traité les parents de notre auteur, car ils purent faire donner une éducation savante â leurs deux fils, quoiqu'ils eussent en outre six filles*. Une de ces filles, Simone Desportes, fut épousée par un bourgeois de Chartres, un notable, puisqu'il était échevin, et elle mit au monde lo poète Régnier.

Après l'achèvement de ses éludes, Philippe entra chez un procureur de Paris. Le jeune clerc montra dés lors celle humeur galante, qui devait lui inspirer presque toutes ses. poésies. L'homme de loi possédait une jolie femme, que ne tardèrent point à émouvoir les œillades de Desportes. 11 griffonnait peut* (Hre aussi des vers pour elle, car il fut tenté de bonne heure par le' démon poétique'. Mâts le gratte-papier remarqua leur penchant mutuel, et, un jour que son auxiliaire était allé en course, il fit un paquet de ses bardes, nous dit Tallemant des Rèaux, les pendit au maillet de la porte qui fermait l'allée de son habitation , et mit auprès un avertissement ainsi conçu :

* C'est l'espérance de M. Femand DespoMes, avocat et docteur en droii, e phis jeune représentant de celte famille.

* Dom Liron, dans sa BibUolkèque chartraine, prétend que Philippe avait un second frère, nommé Joachi:» Desporles, et lui alUibue un Discours sommaire du régne de Charles IX, de sa mort et de ses dernières paroles, imprimé à Paris l'an 1574, in-8. 11 est le seul écrivain qui parle de ce frëre { Tallemant des l.éaux ne te mentionne pas- La ressemblance des noms de famille a trompé le bénédictin, et Niceron fa réfuté dans ses Mémoires pour servira fBi^iredes kormes illustres, t« XXV. Ce Joachim n'avait aucun lien de parenté avec notre poêle.

^ Un homme qui l'avait connu intimement l'atteste de a matière la plus l>ositive :

Si qu'encores enfant des vers il Cutonnu, Et de sa docte \oix uu chacun étonna.

Si loin par son savoir il devnnçoit son âge ! De sa grandeur future infaillible présaf;u.

Voybz, à la fin du volume, le Tombeau de Desporles, p:ir le sieur Jacqut;» dv .Montereul.

VIII PHILIPPE DKSPURTES.

«Lorsque Desporles reviendra, il n*aura qu'à prendre ses iiardes et à s'en aller. » Congédié avec aussi peu de cérémonie, honteux sans doute d'apprendre sa mésaventure à sa famille, le jeune homme se vit dans l'obligation de chercher Tortune. La cour venait justement de partir pour ce tour de France que Catherine de Médicis faisait faire à Charles IX et qui dura près de deux ans '. Ronsard escortait le prince, composait pour lui de^ intermèdes et des bergerades. La curiosité, l'espoir de glaner sur les pas de la haute noblesse quelque faveur, quelque emploi lucratif, entraînèrent Desportes dans la même direction *. U eut peine d'abord à se tirer d'affaire. Réduit aux plus durs expédients, il fut contraint d'aller faire pied de grue sur le pont d'Avignon, où l'on ne dansait pas toujours et où venaient, au contraire, se poster les valets sans maître qui désiraient entrer en place. Comme il restait là, livré à des préoccupations peu agréables et ne voyant pas venir d'amateurs, un jeune garçon dit en causant avec ses camarades : « Monseigneur l'évêquc du Puy a besoin d'un secrétaire. * Ce prélat était alors dans la ville. Desportes va sur-le-champ lui offrir ses services, et a le bonheur de lui plaire par sa physionomie, comme à l'aimable procureuse. Ce fut le commencement de sa haute fortune. L'évêque était d'une grande maison^: Dcsportcs fit chez lui des connaissances utiles, se façonna oux manières du. beau monde. Il y donna (j'ailleurs les premiers signes avérés de son talent poétique. Au rapport de Tallemant des Réaux, il écrivit alors sa belle ode conire me nnul trop clare:

0 nuict, jalouse nuict,«conlre moy conjurée ! Qui rentiammes le ciel de nouvelle clarté, Tay-je donc nujourd'huy tant de Fois désirée Pour estre »i contraire à ma félicité?

C'était une imitation de l'Arioste*, mais il se garda de le dire et usa toute sa vie de la même réticence à l'égard de ses nom-

* La cour partit de Fontainebleau le 15 mars 1564, et ne term'na son voyage qu'en décembre 1565. Elle parcourut le sud-est de la France pendant le premier automne.

* Ceci n'est qu'une hypothèse, mais elle a tant de vraisemblance qu'elle s'était déji oflerte à l'esprit de Tallemant. « Des Portes prend son paquet et s'en va en Avignon (peut-être la cour était vers ce pays-là), » dit-il. Au moment où eut lieu ce voyage, le poète avait dix-huit ans, l'ùge des premières amours et des premières aventures.

s II appartenait à la famille de Senecterrc. . « Voyez dans ses Poésin diverses le chapitre v.i : le morceau italien débute par cette strophe :

0 ne' miei danni, e'c.

rniLIPPE DESPOISTF.S. IX

breux empiiiiils. Quoi qu'il en soit, la pièce fut merveilleusement bien accueillie du public. On y ajusta un air, et elle vola de bouche en bouche. Son succès dura longtemps, car on h chantait encore sous la minorité de Louis XIV ^

L'évéque du Puy avait une nièce. Desportes s'éprit d'elle, el, avec son tempérament, ne pouvait guère s'en dispenser. Mais je ne crois pas le moins du monde qu'il l'ait chantée sous le nom de Cléoniee*: la personne désignée par ce nom imn^'inaire fut la troisième de ses maîtresses; elle occupe ce rang dans toutes les éditions de ses œuvres. L'inflammable poète, ayant à peine de la barbe au menton quand il devint secrétaire du prélat, quelles auraient été les deux premières jeunes filles divinisées par lui de sonnets en sonnets? Dreux du Radier nous apprend d'ailleurs qu'il avait trente-deux ou trente-^rois ans à l'époque où il rima ces vers; enfin le livre de Cléoniee porte pour second titre: Dernière» amonrn.

Le patron de Desportes l'emmena au delà des Alpes. Sur cette terre des Césars, que le christianisme avait seulement rajeunie à moitié, le néophyte aspira, en quelque sorte, à pleins poumons les influences qui dominaient alors notre littérature, le goût des anciens, rimitation de leurs modernes continuateurs. Ce fut à Rome même qu'il apprit la langue du pays '. Userait curieux de savoir comment il passa son temps parmi les Italiennes, mais nous n'avons pas le moindre détail concernant ce voyage. Colletet a omis Desportes dans son Histoire manuscrite des Poètes français^ que possède la bibliothèque du Louvre : on doit regretter vivement les faits précieux et maintenant perdus pour jamais, qu'il nous eût révélés *. Au delà des Alpes, le jeune écrivain eut sans doute mainte aventure galante.

< Du Radier ajoute à ce détail que nous lui emprunlons : «Puretière, dans MD Rman bourgeois, cite cette chanson comme fort connue, et Ré> gnier, dans ta satire X, avoit dit en parlant d'une nuit obscure '

Croyez qu'il n'estoil pas : d nuict, jalouse nuict! Car il sembloit qu'on eust aveuglé la nature, Et faisoit un noir brun d'aussi bonne teinture Que jamais on en vit sortir des Gobei^ns.

Ce qui fait voir que le premier vers de Des PtMrtes avoit passé en proverbe, preuve indubitable du mérite d'un ouvmge et de l'accueil que le public lui a Tait; je ne connois point de pièce de Malherbe à qui on ail fait cet honneur. » Voici le passage de Puretière que mentionne du Radier : « A son geste et à son regard parut asaes son mécoat'entemeut; sans doute que dans son âme elle dit phisieurs fois : 0 nu t, jalouse nuit I u

i C'est Tatlemant qui avance ce Tait improb'ilile.

'• Niceron, Mémoires pour urvir à fhitMre des Hommes illustres, t. XXV.

* J'ai vérifié moi-m<^nH> sur le manuscrit l'absence de cette noiirp.

X PHILIPPE DRSPOnXES.

Les Français étaient alors très-bien accueillis de la population ft^minine. « Là se trouvaient en contact, d'une part, la galantei-ie française, vive, légère, enjouée; de l'autre, la sensualité méridionale, qui, combinée avec une certaine contrainte extérieure et un commerce moins libre entre les sexes, fait de l'amour tantôt une passion furieuse, tantôt une science et un calcul.Dclà, chez nous, des conséquences qui se développèrent avec le temps: pour les femmes, des leçons de coquetterie» des modes provoqua^ites et voluptueuses que les maltresses de François 1", la duchesse de Châteaubriant et la belle Ferronniére, introduisirent à la cour de France; pour les hommes, les enseignements et les fruits d'un libertinage auquel le souvenir et le nom de l'Italie resteront toujours attachés *. » Ces mœurs convenaient parfaitement aux goûts et au caractère de Desportes. Non-seulement la nature lui avait donnK des penchants amoureux, mais il éprouvait des passions violentes : c'étaient même les seules qui eussent du charme pour lui. Ses œuvres nous renseignent complètement à cet égard : les tiédes affections, dit-il, ne pouvaient lui plaire. Il lui faut des cris, des serments, des transports, des fureurs : la volupté doit fondre sur lui comme un orage.

Qu'on ne me prenne pas pour aimer tièdement, Pour garder ma raison, pour avoir l'ame saine; .Si comme une bacctianle Amour ne me pourmène, Je refuse le litre et l'Iionnear d'un .imant. Je veux toutes les nuicts soupirer en dormant, Je veux ne trouver rien si plaisant que ma peine, N'avoir goutte de sang qui d'amour ne soit pleine, Kt, sans savoir pourquoy, me plaindre incessamment. Mon cœur me déplairoil, s'il n etoit tout de tiarame, L'air et le mal d'amour autrement n'ont point d'amo : Amour est un enfant sans prudence et sans yeux. 'trop d'avis et d'égard sied mal 4 sa jeunesse. Aux conseillers d'Etat je laisse la sagesse, ' Pour m'en servir comme eux, lorsque je serai vieux.

Ayant obtenu, dans son âge mûr, les bonnes grâces d'une jeune dame moins fougueuse que lui, quelque blonde sans doute, aux regards timides, à l'esprit mquiet, il se fâcha de sn réserve et de ses appréhensions. Il l'assura qu'elle n'avait rien à craindre de son mari :

Quand même il vous verroil en mes bras toute nue, Il ne croiroit jamais la chose estre advenue.

* Ralhery, iHfiueiue de l'Italie sur les heures françaises, p. 8i et 8.1. L'auteur cite de curieux témoignages coniemporain^ relalivomml à la lircnre de no«! soldat:! en Italii».

OEUVRES

UNE INTRODUCTiON ET DES NOTES

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