‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 2 sur 163 · f, IIJB VOLTAIKC · texte numérisé non relu

f, IIJB VOLTAIKC

Desportes fut introduit à la cour; mais ses œuvres contiennent à cet égard les indications les plu» précieuses.

11 se lia de très-bonne heure et de la manière la plus intime avec un homme encore plus jeune, qui occupait une position brillante. Claude de Laubespine, flls du célèbre Claude de Laubespine, secrétaire d'État sous François !•', Ilonii II, François II et Charlei IX ^ était lui-même secrétaire des commandements de ce dernier prince. 11 semble avoir réuni les grâces du corps aux mérites de l'intelligence. La nature, suivant Desportes, t'avait lait grand, beau, agile, aimable; il n'avait ni ambition ni dissimulation, mais, d'un cœur pur et d'une âme droite, ne songeait qu'à rendre service. Les jeunes gens s'éprirent l'un pour rauti*e d'une amitié qui les honore tous les deux. Le poète fut sans doute présenté à la cour, mis en relation par Laubespine avec Charles IX et les plus grands personnages, notamment avec le duc d'Anjou et le marquis de Villeroy, principal ministre, qui n'avait lui-même que vingt-sept ans. Tous trois lui témoigné^ rent une égale faveur. Le ministre le logea même dans sa maison et le prit pour secrétaire particulier •. C'était un coup de fortune. Aussi dans le prélude du poème de Rodomonf, que Desportes dédia bientôt à son protecteur, le nomme-t-il son support, c'est-à-dire son appui. Laubespme avait pu l'introduire facilement chez le ministre, qui avait épousé sa sœur et devait en outre sa haute fortune à son père, comme Villeroy lui-même nous l'apprend dans ses Mémoires'. Le poète se trouva, pow^

* Ce ministre, originaire de Bourgogne, mourut jeune encore, le 11 novembre 1567. 11 passait pour un des plus habiles négociateurs de l'Europe, et fut employé par la cour de France dans loules les opérations diplomatiques de son temps. 11 signa, par exemple, le traité de Câteau-Cambrésis, la paix de Uardelot et assista aux conférences de La Harck. Il était baron de Ghâteauneur. La veille de sa mort, il donna d'utiles av!s à Catherine de Médicis, qui était venue le consulter.

< Son admission comme secrétaire chez le marquis de Villeroy est constatée par un document authentique : le privilège de la première édition de ses œuvres; on y lit en effet :

« Par lettres patentes du roy, données à Paris, le vingt -huiclième jour de juillet 1573, signées par le roy, le roy de Pologne, son frère, et lieutenant général présent, de Neufville (c'est le marquis de Villeroy); et scellées du grand sceau en cire jaune sur simple queue : Il est permis à maistre Philippe Des Portes, secrétaire de la chambre dudict seigneur, de faire imprimer, » etc.

s « JVus cet honneur, quoy qu'indignement, mais favorisé de la protection de la feue royne mère, que Dieu absolve, et des services très-recominandables que fuu M. de Laubespine, mon beau-père, .tvoit rendus à Sa M.ijesté, d'estre pourvu à Paage de vingt-quatre ans, par le feu roy Charles, mon premier maistre, de l'oflice de secrélaire d'Eslal qu'exerçoit ledict feu

PHILIPPK DESPORTES. IHI

ainsi dire, en famille, et, depuis ce moment, la gène et l'inquiétude n'osèrent plus ûranchir sa porte.

Mais le sort ne devait pas respecter une si noble affection. Pendant l'année 1570, Claude de Laubespine tomba malade et mourut. Accablé de chagrin. Desportes fut bien prés de le suivre sous terre. Ses lamentations ne nous, révèlent point la nature spéciale du trouble organique dont il souffrait : il nous en décrit seulement les symptômes, qui étaient affreux. Le poète gaitJa six mois le lit. Les douleurs physiques et le regret d'avoir perdu son cher Claude s'unissaient pour le torturer.

Depuis six mms que tu partis d'ici, Hdte d'un lit, je languis sans merci.

Criant sans cesse k Dieu qu'il me délivre :

Non qu'il octroyé à mon corps guerison Nais que l'espril, franc de cette prison, Oiseau léger, au ciel puisse te suivre.

La souffrance, comme il le dit, tourna sou âme vers Dieu e lui inspira plusieurs prières, plaintes et paraphrases, qui composent le début de ses Œuvres ehresliennes. On y entend gémiiun vrai désespoir. La mort de son ami lui causait un si profond chagrin qu'il supplie Dieu de lui en pardonner Texcès. « Toimême, lui dit-il, ô souverain, ô notre unique modèle I tu n'as pu te défendre de ces angoisses : quand lu vis Lazare couché dans le drap funèbre, tu ne pus retenir tes larmes, et un simple mortel fut pleuré de celui que chantent les séraphins, devant lequel tremblent les cieux. »

Pour .comble d'infortune, Desportes, au commencement de l'année, s'était épris d'une grande dame; le haut rang de la belle personne condamnait le poète à une extrême réserve, à des ménagements infinis. Elle semblait néanmoins agrOer ses hommages inquiets, lorsqu'il tomba malade*: un adorateur au lit de mort peut exciter la compassion, mais n'intéresse guère le cœur d'une jeune femme. Quand Desportes sentit les forces lui revenir, il était trop tard : un autre avait pris sa place. Il rima donc un sonnet pour maudire cette malencontreuse année, où il avait fait des pertes si cruelles, et failli terminer son voyage dés la première étape '.

sieur de Laubespine, par la résignation qu'il m'en fit à sa survivance, le vingt-cinquième jour du mois d'octobi-e iiM7. Mes lettres furent scellées par feu M. de l'Hospital, et le jour mesme, mon dict seigneur de Laubespine tomba malade, dans le château du Louvre, où il éloit logé, de laquelle maladie il trespassa l'onziesme novembre. » 1 Voyez le sonnet, page 4<83.

XIV PHILIPPE DRSPORTES.

Mais cette dure épreuve une fois terminée, la bonne chanee, qui le seconda pendant toute sa vie, reparut plus brillante que jamais, comme le soleil après la tempête. Le secrétaire intime reprit ses fonctions auprès du ministre, fonctions qui lui assuraient une grande influence. Peut-être même refusa-t-it dés lors la place de l'Aubespine, refus constaté par son épitaplie. Sa vie ne nous offrira plus qu'un enchaînement de prospérités.

Ceux qui ont parlé de lui s'accordent à dire qu'il n'usa de sa faveur que pour rendre service. C'était un homme affable, doux, patient, généreux. L'accueil franc et ouvert, qu'il unissait à beaucoup de finesse, charmait tout le monde. Une fois devenu son ami, on pouvait compter sur son attachement ^ La nature lui avait d'ailleurs donné une abondance de parole, une facilité de discours très-utile dans la société. 11 y avait joint des connaissances étendues, qui achevaient de le faire écouter avec plaisir et avec déférence : il savait non-seulement le latin et le grec, mais l'hébreu ; il avait étudié la philosophie et même la théologie. Quoiqu'il ait obtenu fort jeune des présents considérables, des fonctions lucratives, il ne parait avoir été ni ambitieux ni cupide. Jacques de Montereul et son propre frère lui rendent à cet égard le témoignage le plus flatteur*. Une chance heureuse le seconda toute sa vie : quelque part qu'il dirigeât sa proue, le vent soufflait aussitôt dans sa voile.

Disons d'ailleurs qu'il ne contrariait pas la fortune, qu'il se prêtait avec adresse aux bonnes intentions du destin. Esprit souple, rapide, observateur, calme et judicieux, il ne heurtait personne, il plaisait universellement. Sa haute prospérité, nous disent les biographes, n'excita jamais l'envie '. Reconnaissons, au surplus, que cette prospérité même devait entretenir sa bonne humeur, stimuler son obligeance : elle lui avait coûté si peu d'efforts, qu'elle appelait naturellement le sourire sur ses lèvres. Son existence était comme un paysage éclairé par le soleil; d'où lui seraient venues les idées mornes, les dispositions farouches? Quel vent du ciel lui eût apporté le froid, les nuages, les tristes murmures de l'hiver?

Enfin une tendance peu héroïque l'aidait à faire son chemin, à glisser entre les écueils. Il n'avait pas, il faut le reconnaître, ce sentiment du bien, cet amour de la justice, cette exaltation

* « Qui semel admisses non fallere novit amicos, » dit Jean Daurat. Voyez aussi le distique de Pasquier, à la lin du volume.

* Voyez lé Tombeau de Bespories, par Jacques de Montereul, et son épita» plie, par son frère.

'• Pom Mron. BiblMh^e chartraine.

Pnil.lPPE DESI'ORTKS. XV

moralo, qui animcnl les grands cai'.ictèi'es, inspirent trf; nobles actions, élèvent le poète dans la sphère du sublime, mais, d'une autre part, renferment l'homme en lui-même, l'empêchent de se livrer, lui C4)mmuniquent une certaine roideur, t'iablissent au fond de sa conscience un tribunal rigoureux, d'où il juge l'espèce humaine, ses erreurs, ses crimes et ses folies. Une pareille délicatesse, une pareille fermeté, poussent à l'indignation, à la colère : on ne peut voir sans frémir tous les principes du droit méconnus, foulés aux pieds. Dès lors comment réussir dans un monde, où tant d'extravagances, d'iniquités, de hideux spectacles révoltent tous les jours les âmes magnanimes?

Supposons, au contraire, un individu, qui, sans être lûclie ol ignoble, s'abstient d'apprécier la conduite d'autrui. Le mal ne l'irrite, ne le blesse pas; il semble même ne point le voir, ou l'observe d'un œil aussi indilTérent que s'il regardait tomber la neige, le soleil disparaître h l'horizon, les nuages voguer dans un ciel mélancolique. Les hommes de cette nature n'ont qu'une seule préoccupation : rechercher le bien-être pour eux et pour leurs amis. La douleur, c'est à leurs yeux l'esprit de ténèbres la joie et la prospérité absorbent tous leurs vœux. Sans dissimulation, sans artifices, sans éveiller de haines par conséquent, ils vont droit au but qu'ils cherchent, avec la régularité de l'instinct. Confidents merveilleux, dont les traits, dont les regards, dont les altitudes, ne trahissent jamais le moindre blâme, ils bercent, ils calment, ils endorment de leur voix paisible et douce les consciences malades. Aussi les débauchés, les oppresseurs, les coupables de tout genre, les aiment-ils, comme Saûl aimait la harpe de David. Ils se trouvent â l'aise avec eux, il leur semble qu'un baume réfrigérant humecte leurs plaies et assoupit leurs douleurs. Desportes, le favori de trois rois, de plusieurs ministres, dut son élévation à ce caractère insouciant et indulgent. Il apaisait les remords, il égayait les moments lucides ; nos guerres intestines, les fureurs, les dilapidations de la cour, la Saint- Darthélemy elle-même, n'empêchèrent point de briller son flegmatique et riant esprit: au-dessus de la tempête, on voyait toujours reluire ce phare immobile. N'est-ce pas ainsi, pour employer une autre comparaison, que le pétrel au blanc phimage se joue parmi les vents déchaînés, domine sans effort le tumulte des vagues?

PHILIPPE DFSPORTES.

Dans le courant de l'année 1572, Desportes fit hommage à Charles IX de son Roland furieux, lioêmb imité de l'Ariosle, qu'il jugea en harmonie avec le caractère violent, frénétique du prince. Il composa ensuite la Mort de Rodomont, moitié tradUite, moitié originale. Pédié ^u marquis de Yilleroy, sous le ministère duquel fut assassiné Coligny, cet ouvrage semble contenir des allusions malveillantes à la fin tragique de l'amiral :

Le contempteur des dieux, Qui fit trembler, vivant, l'air, la terre et les cieux, Qui tit rougir de sang les campagnes de France, Grand de corps, grand de force et plus grand d'arrogance.

Angélique e! Médor, rimé en troisième lieu, parut à notre auteur devoir charmer la voluptueuse mollesse du duc d'Anjou, qui fut depuis Henri III *. Desportes suivait la mode et commençait par imiter l'Italie.

Ses trois poèmes furent imprimés en 157i, peu de temps après la Saint-Barthélemy, selon toute apparence. Charles IX lut avec enthousiasme la Mort de Rodomon^; quoique l'auteur ne lui en eût pas fait hommage, il se chargea de le récompenser et lui donna huit cents couronnes d'or, plus d'une couronne par vers, car le poème n'en contient que sept cent vingtdeux. Nous avons à cet égard un témoignage contemporain qui ne permet pas le doute*. Mais l'admiration ne fut peut-être pas la seule cause de cette libéralité. Desportes avait servi le roi dans ses amours, et les complaisances qui flattent les passions vives rendent les hommes généreux. Dès les premiers temps de son admission au Louvre, Charles IX lui avait de-

* Du Radier avait déjà signalé l'adresse avec laquelle les sujets du premier et du dernier ouvrage sont ad;tplés aux caractères des deux princes.

* Celui de Claude Gamier, qui avait connu personnellement Tauteur; il dit en effet dans sa Muse infortunée (1614) :

Et toutesfois Desporles, De Charles de Valois, étant l>ien jeune encor. Eut pour son Rodoroont huit cents couronnes d'or; Je le tiens de lui-même, etc.

Voyez Colletel, Uistmrs sur le aonnet, page 117.

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