‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 127 sur 163 · VILLANELLE · texte numérisé non relu

VILLANELLE

Rozette, pour un peu d'absence, Vostre cœur vous avez changé, Et moy, sçachant cette inconstance, Le mien autre part j'ay rangé ; Jamais plus beauté si légère Sur moy tant de pouvoir n'aura :

Nous verrons, volage .bergère, Oui premier s'en repentira.

Tandis qu'en pleurs je me consume.

Maudissant cet esloignement, • Vous, qui n'aimez que par coustnme,

Caressiez un nouvel amant. I

Jamais légère girouette ••

Au vent si tost ne se vira ; Nous verrons, bergère Rozette, Oui premier s'en repentira.

Où sont tant de promesses saintes.

Tant de pleurs vei'sez en partant? Est-il vray que ces tristes plaintes

Sortissent d'un cœur inconstant? i

Dieux, que vous estes mensongère !

Maudit soit qui plus vous croira !

Nous verrons, volage bergère, Oui premier s'en repentira.

Celuy qui a gaigné ma place.

Ne vous peut aimer tant que moy : j

Et celle que j'aime vous passe De beauté, d'amour et de foy.

Cardez bien vostre amitié neuve,

BBftCERIRS. i51

La mienne plus ne varira,

Et puis nous verrons à l'esprenve

Qui premier s'en repentira.

Bien-heureux le destin (pii de moy fut vaihqucnr, Ordonnant que pour vous bassement je soupire ; Bien-heureux mes yeux bruns, dont vous tenezlVmpiro, A tous autres sujets pleins d'extrome rigueur.

Ma jeune gayeté n'est que morne langueur Quand je suis loin de vous, mon désiré martire ; C'est vostre seule amour qui m'anime et m'inspire, Vous me servez de sang, d'esprit, d'ame et de cœur.

Dieux! si vous estes dieux, versez, je vous en prie, Tous vos courroux sur moy plustost que je varie, Et me faites souffrir mille morts pour le m oins.

— Ainsi disoit Florelle; et, pour plus d'enieacp, Elle escrivit ces mots tout dessus de la glace : Presens les vents marins qui servoient de tf^moins.

COMPLAINTE

Je suis las de lasser les hommes et les dieux, Je suis las de verser tant de pleurs de mes yeux,

Non pas yeux, mais fontaines; Je suis las de passer tant de fascheux destours, Je suis las d'appeller la mort à mon se,cours,

Pour la fin de mes paines.

Ces monts, ces prez, ces eaux, ces rochers et ces bois Sont lassez de respondre aux accens de ma voix

Enrouée et cassée.

Ahl cieux trop inhumains, pourquoy (Jonc seulement La douleur qui me suit, croissant incessamment,

N'est-elle point lassée ?

On voit changer les jours, les mois et les saisons. Le soleil se remué en ses douze maisons,

Toute chose se change.

Bien n'est dessous le ciel qui soit ferme et constant. Sinon l'aspre regret qui me va tourmentant

D'une fureur estrange !

Que maudit soit Amour, ses traits et son carquoi«, Que maudit soit le jour que je suivy ses loix

Pleines de tromperie !

Jamais Venus la douce aux flancs ne Ta porté.

4H2 BKRGKK1E8.

n est lUs de Cerbère, et Jeune il a teté

lie sang d'une Furie.

De libre que j'estois il m'a mis en prison. Il a chassé bien loin la divine raison,

Qui conduisoit mon ame; H a rendu mes yeux ennemis de mon cœur; J'estois homme de chair, et or' par sa rigueur

Je suis homme de flame.

Ah ! prei où je prenois tant de contentement, Je sens en vous voyant, dans mon entendement,

Mille nouvelles bresches I Las! vous me soûliez plaire et vous me tourmente?.; Voslre verd m'est obscur et vos douces beautoz

Me semblent toutes sèches.

0 vie heureuse et libre ! ô mon plaisir passé ! Hé! pourquoy si soudain m'avez-vous delaisf^r

D'une fuite inconnue?

F.t vous, chefs désolez de ma calamité, Dites, mes tristes yeux, où est ma liberté?

Ou'est-elle devenue ?

Or' mon pauvre troupeau gist maigre el languissant, Sans boire et sans manger, bellant et goinissant

Pour l'ennuy que je porte; Mon chalumeau n'est plus dans ces bois entendu. Et mon triste rebec est demeur*^ pendu

A ceste branche morte.

Lasl ils ne sont pas seuls qui plaignent mon malheur : Les rochers l'ont pleuré, les oyseaux de douleur

En ont fait mille plaintes; Pan mesme en a gemy, ayant la larme à l'œil, El les nymphes des bois en ont porté le duoil,

De tristesse contraintes.

Mais qui me fait rentrer en ce dur souvenir, Qui ralVaichit ma playe et sert d'entretenir

Mon rigoureux martire?

Quoy l mon cœur, d'endurer n'es-tu donc pas las^r? Et t oy, mon triste esprit, l'ennuy que j'ay pass«'»

Te doit-il pas suffire?

CARTELS ET MASQUARADES

l'OUU LES CHEVALIEBS UU PHENIX

ACX DAMES

Sous le ciel plus serain, vers l'heureuse coiiti'ëe D'où part le beau soleil refaisant son entrée, Et où d'un feu plus doux ses rais scftit allumez, Nait l'oyseau merveilleux, dont nous sommes nommez, Miracle de nature et son plus bel ouvrage. L'or, le pourpre et l'azur s'eselate en son pennage ; Il s'engendre soy-raesme, et presque en un moment Se sent vivre au berceau qui fut son monument; Car lors qu'il a passé dix siècles de sa vie, Et que le cours du tans, dont la force est ravie, L'a rendu plus débile, au soleil recourant. Et couché sur le haut d'un palmier odorant S'offre, heureuse victime, â la flame céleste, Pour renaislre plus beau de sa cendre qui rt'slr. Avantureux oiseau I de qui l'embrasement Et la vie et la mort naist du ciel seulement. I/Amour qui dans nos cœurs loge et prend nourrit iiic. Oiseau tant renommé, lient de ceste nature : Il ressemble au phénix, son destin est pareil. Qu'on les nomme tous deux les oiseaux du soleil : Car de deux beaux soleils vient la flamme imniorlrlle. Qui de sa propre fm nostre amour renouvelle. Lors que les loups travaux, le tans ou la rigueur De sa (urce premi.'re ont domlé la vigueur.

454 NASQUARADEti.

Doue, ù \uus, nos soleils, par qui sont i-etouriiée», Avec un seul regard toutes nosiiesUnées, ,Qui nous faites mourir et renaistre à l'instant, Consommez dans un feu dont l'esprit est contant, Or' que la longue peine en aimant supportée De nos jeunes désirs a la force mattée. Et qu'il semble qu'Amour décline ea vieillissant, Chassez la pesanteur qui le rend languissant ! Rageunissez sa vie, ô flambeaux salutaires ! A ces embrasemens nous courons volontaires, Invoquant vos rayons afin d'estre brûlez, Et d'un l'ecuud trespas nous voir renouveliez. Trop heureux de penser que la flamme divine, Qui nous doit consommer, ait ocleste origim- !

POUn INE MASQIJARADE DE FAUNES

Assembiez-vous, ô deitez sacrées, De ces taillis, de ces eaux, de ces prées! Assemblez-vous en ce lieu gracieux, Pour recevoir trois divines princesses.

Trois belles sœurs, immortelles déesses.

Qui vont semant mille amours de leurs yeux.

Dessous leurs pas naissent les fleurs décloses, Leurs doux regards font espanir les roses. Ce bois en prend une vive couleur; Chacun des vens son haleine retire.

Fors seulement le gracieux zephire, Qui de soupirs allège sa chaleur.

Les chauds désirs, la jeunesse agréable. L'espoir craintif, la constance immuable, L'heureux repos, les douces cruautez.

Oiseaux légers voilent à l'entour d'elles. Et doucement éventent de leurs ailes Les feux cuisans qu'allumeïit lem's beautez.

Amour, captif d'une si belle bande, De tous les lieux, où vainqueur il commande, A retiré ses thresors précieux Dedans ces trois, qui tbnt aux dieux la guérie; Aussi, durant qu'elles seront en terre.

Le paradis ne sera plus aux cieux.

Mon cœur, saisi de flammèches nouvelles. Est si ravy de tant de choses belles, Qu'il a plaisir en son nouveau tourment; Heureux qui souffre en leur obéissance,

NASQCARADES. .ta5

Puis que le mai est douce reconipaiise. Et la douleur vaut tout contentement!

Tu as en vain ta clarté retirée, Soleil jaloux, dans la mer azurée Où tu languis en paresseux séjour ; dar loin de toy les beaux yeux de ces dames, Soleils luisans, chauds d'amoureuses flames, Chassent l'ombrage et nous donnent le jour.

VERS RECITEZ EN UNE MASQUARADE

Il n'est point d'autre liberté.

Que d'estre serf d'une beauté.

0 nuict, du ciel la fille aisnét', Guidant tant d'astres noropareils, Se veit-il onc une journée Luisante en si divins soleils?

Il n'est point, etc.

Qui voit une troupe si belle Sans qu* Amour le vienne toucher, 11 est fils d'une ourse cruelle, Ou porte une ame de rocher.

H n'est point, etc.

Que d'amours en leurs beaux visages, Qu'en leurs yeux vivent de trespas !

Autrefois de moindres cordages Ont tiré les dieux icy bas.

11 n'est point, etc.

D'un regard disposer des âmes.

Vaincre et commander eu tous lieux, D'un glaçon tirer mille fiâmes C'est le moindre effort de leurs yeux.

Il n'est point, etc.

Sont'ce pas de douces contraintes Que de servir si longuement?

Jamais nous ne ferons de plaintes, Languissans d'un si beau tourment.

Il n'est point d'autre liberté, (iue d'estre serf d'une beauté*

456 NASQUARADES.

POIJU MONSIEUR LE DUi: D'ANJOU

ces \ER!> FIRENT RECITEZ EN LA COMBDIB DE I. i. DE UAIF *

Lora que le preux Achille estoit entre les daines, D'un habit féminin déguisé finement, Sa douceur agréable en cet accoustrement Allumoit dans les cœurs mille amoureuses fiâmes.

En voyant ses attraits, sa façon naturelle. Les beaux lys de son teint, son parler gracieux, Les roses de sa joué et l'esclair de ses yeux, On ne l'estimoit pas autre qu'une pucelle.

Mais, bien qu'il surpassast la plus parfaite image, Qu'il eust la grâce douce et le visage beau, Le teint frais et douillet, délicate la peau, 11 cachoit au dedans un généreux courage,

Dont il rendit depuis mille preuves certaines, Faisant sur les Troyens les siens victorieux. Et s'acquist tel renom par ses faits glorieux, Qu'il oÀisqua l'honneur des plus vieux capitaines.

Ainsi ceste beauté qu'on voit en vous reluire Vous fait comme céleste à bon droit admirer; Amour dedans vos yeux s'est venu retirer, Et de là droit aux cœurs mille flèches il tire.

Vais, bien que vous ayez une douceur nafsve, Et que rien de si beau n'apparoisse que vous. Que vos yeux soient rians, vostre visage doux, Vous avez au dedans une ame ardente et vive.

Et serez comme Achille au milieu des allarmes, Foudroyant les plus forts, tuant et traversant; Et, tout ainsi qu'un ours se fait voye en passant, Vous passerez par tout par la force des armes.

Heureux en qui le ciel ces deux thresors asseniblo, Qu'il ait la face belle et le cœur généreux ! Vous, riionneur plus parfait des guerriers amoureux, Nous faites voir encor Mars et Venus ensemble.

STANCES A L\ nOYiNE

1>0LR U>- BALLET DE DOU/E DE SEi> FILLES

Douze filles d'Afrique, lionneur de leur contm', In qui du plus haut ciel la puissance est monstrée,

* l'Antigone de Sophocle, traduite et représentée en 1573.

MASQUARADgS. - ^6^7

Dont le» yeux prennent tout et ne sont jamais pris, Avoient fait un dessein de passer leur jeunesse, Tousjours en liberté, n'adorant pour maistressé Que la chasteté seule empreinte en leurs espris.

Filles, si vous voulei (leur dit la voix certaine De l'oracle d'Ammon) vostre foy n'estre vaine. Et qu'un si beau désir finisse heureusement, ' Il faut aller en France, où le ciel vous appelle, Là toutes les vertus, dont la gloire est si belle.

Couvrent leur deïté d'uii mortel vestement. La royne du pays, en beautez admirable.

Est la chasteté mesmej^t vive et remarquable,

Elle parle en sa bouche, elle luit en ses yeux.

Passez vostre bel âge à si digne service.

Et luy brûlez vos cœurs en dévot sacrifice;

Cest estre en liberté que de servir les dieux. Elles s'acheminoient au destiné voyage,

Toutes pleines de fiame et d'aise en leur'courage ;

Le travail leur est doux, espérant si haut pris,"

Lors que douze geans qui n'ont dieux que leurs armes,

Marchans pour les ravir, comblent leurs yeux de larmes.

De frayeur leur poitrine et leur bouche de cris. Tout espoir leur défaut et toute aide céleste.

Quand ces petits guerriers, dont la taille et le geste

Est semblable aux amours, courent à leur support ;

Et, bien qu'un tel secours causast peu d'espérance, '

Leur bras eut tant d'adresse et leur cœur d'asseur'ance.

Que les monstres cruels furent tous ftiis à mort. Depuis, par leur conduite et leur force incroyable,

Elles ont surmonté maint danger effroyable,

Avant que d'aborder à ce port désiré;

Mais tant de maux soufferts et de peines passi-cs -

Maintenant à souhait leur sont recompensées,

Voyant l'astre immortel en leurs vœux adoré. Royne, honneur de nostre âge et sa gloire jjrenucn',

Si vostre œil tout divin est leur seule lumière,

Adorans saintement son pouvoir nompareii,

Favorisez le zele et la foy de leurs araes;

Et pour humble présent, tous, le soleil des dames,

Kecevez de leurs mains l'image du soleil.

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