IMITATION D'HORACE
AIDIVBRE, I.TCE, DU MBA VOTA
En fin mes vœux sont exaucez, Lyce; tes beaux Jours sont passez, j
Tu deviens laide et contrefaite. |
Le temps ton visage a changé.
Et, ce qui me rend mieux vangé, Tu fais la jeune et la doucette.
Avec des appas dégoustans Et quelques vieux mots du bon tan<i,
Tirez dVine bouche blesmie, :
Tu pense éveiller nos espris;
Mais la dédaigneuse Cypris I
l*res de toy languist endormie. ^
Amour, du printans compagnon, Est un enfant : c'est un mignon j
Qui seplaist au frais des herbages; Parmy les fleurs il tend ses rets, Et, fuyant les vieilles forests, Fait son nid aux jeun(*s bocages.
Maintenant ce dieu glorieux Courtise Amaranthe aux beaux yeux, |
Des Grâces l'aymable compagne ; Tes carquans ne l'émeuvent point, Ny ton contrefait enbonpoint, Ny ton rouge et ton blanc d'Espagne.
Lyce, ne pers plus désormais le temps et le fard que tu mets A couvrir ta face ridée, Ton poil n'en sera moins grison ;
BEB6ERIES. 447
Pour revoir la jeune saison Il faudroit les arts de Medée.
LasI helas! que sont devenus Tant d'Amours et tant de Venus, Qui troubloient mon ame charmée?
Chauds regards, propos ravisseui^, > Feints soupirs, poignantes douceurs,
Tous ces feux sont moins que fumée.
Apres Jane, unique en beauté, Le nom de îiyce estoit vanté; Mais Jane avoit Tame naîsve, Et n'aymoit point à décevoir, Où Lyce tousjours s'est fait voir Mauvaise, inconstante et lascive.
C'est pourquoy les destins amis I l'eu de jours à Jane ont permis,
i Et l'ont d'entre nous retirée,
Avant que sa jeune vigueur !)e Tâge esprouvast la rigueur.
Et mille amans l'ont soupirée.
Mais les dieux qui ne t'ayment pas, Lyce, te font vivre icy bas I Autant qu'une vieille corneille;
Afin que l'amant, s'efTroyant, Voye sa faute en te voyant, Surpris de honte et de merveille.
DIALOGUE
— Que ferez-vous, dites, madame, Prixlant un si fldelle amant?
— Ce que peut faire un corps sans ame, Sans yeux, sans pouls, sans mouvement.
— N'en aurez-vous plus souvenance Apres ce rigoureux départ?
— Au cœur qui oublie en absance.
L'amour n'a jamais eu de part.
— De tant d'ennuis qui vous font guerrr , Lequel vous donne plus de peur?
— Ia crainte qu'en changeant de terre, H puisse aussi changer de cœur '
— N'usez jamais de ce langage, A sa foy vous faites grand tort.
— C'est un évident témoignage Pour monstrer que j'aime bien fort.
— Son amour si ferme et si sainte
Doit tenir vostre esprit contant.
— Je ne puis que je n'aye craînle I>e perdre ce que j'aime tant.
— Auriez-vous beaucoup de tristesse, S'il venoit à changer de foy?
— Tout autant que j'ay dé liesse, Sçachant bien qu'il n'aime que nioy.
— Quel est le mal qui vous offence, Attendant ce département ?
— Tel que d'un qui a eu sentence Et attend la mort seulement.
— Quoy? vous pensez doncques, à I'Immuo Qu'il s'en ira, mourir d'ennuy?
— Il ne se peut que je ne meure, Mon esprit s'en va quand et luy.
— Si tel accident vous arrive, Vostre amour ne durera pas.
— La vraye amour est toujours vive fit ne meurt point par le trespas.
COMPLAINTE
Chercbcz, mes tristes yeux, cherchez de tons costez, Vous ne trouverez point ce que vous souhaitez, Vous ne verrez plus rien qui vous soit agreaMe ; Et vous, riches thresors du printans desirabU^ 0 prezl témoins secrets de mon contentemant, Où pleine de désir j'attendoy mon amant, Accusant quelquefois sa trop longue demeure, l.as! portez le regret de son esloignement, Et plaignez de pitié la douleur que j'endure !
Ce fut icy qu'il me dist sa pensée,
Ik>nt je feigny me sentir offensée, L'appelant téméraire; Nais ma feinte colère.
Voyant ses pleurs, fut bien soudain passée. Car eussé-je voulu contre Amour me deffandre? Helas! douce rivière, où est mon cher Philandre?
Voicy bien tous les lieux où je le souloy voir, Quçnd au commencement Amour par son pouvoir Rangea mon ame libre en son obéissance. J'en pi-és de ce buisson sa première accointance, Et senty dans mon cœur la sagette d'Amour, Qui perça le rocher que j'avois à l'entour, Et le chaste rempart de ma poitrine dure.
BBhGERIES. iMi
Mais, si tost qu« je pense à ce malheureux jour, Je sens renouveler la douleur que j'endure : Je reconnoy cette basse valée, Où quelquefois, à l'écart reculée, J'entretenoy nïon ame En l'amoureuse flame, Par un penser dont j'esloy consolée, Et disois en mon cœur, sans qu'on me peusl cnlandt o : Helas! douce rivière, où est mon cher Philandre?
Voilà le clair niisseau si souêfvement coulani, Où, pour passer le chaud du soleil violant, Je souloy demeurer sur l'herbage estenduë, De mon fldelle amant bien souvent attendue. Las I tout est bien icy ! les foois délicieux, Les costeaux, les buissons et les prez gracieux : Je voy le clair ruisseau, j'enten son doux murmure. Mais les voyant, sans voir le soleil de mes yeux, Je sens renouveler la douleur que j'endure.
Aucunes fois mon ame je contente,
Car, la trompant, je me le représente Dedans cette prairie.
0 douce tromperie,
Qui mes esprits heureusement enchante!
Mais presque aussi soudain mon mal me vient reprandre. Helas! douce rivière, où est mon cher Philandre? t
Bien souvent je l'appelle en criant dans ce bois, Mais rien, sinon Echo, ne respond à ma voix, Dont je meurs de douleur, s'il advient que je panse Qu'il ne me respond point faute de souvenance. Ou que quelque autre amour son cœur a fait changoi*. liOrs, pleine de fureur, me pensant bien vanger. Je l'appelle infidelle, inconstant et parjure, El dis en sanglottant : Helas! cruel berger, Regarde à tout le moins la douleur que j'endure !
Mais tout soudain ma triste fantasie
Avec raison perd cette jalousie , . .
Car sa foy trop louable Est constante et durable,
F.t d'autre ardeur son ame n'est saisie ; Car son coeur est à moy, nulle n'y peut pretandre. Helas! douce rivière, où est mon cher Philandre?
Quand je suis en ces lieux, je n'y fay que penser, Qu'esgarer mon esprit, songer et ravasser,
Demeurer sans mouvoir comme une souche morte.
Les pasteurs de ces champs, me voyant de la sorte»
Chacun à qui mieux mieux vont'criant après moy :
Voy tes troupeaux, bergère, esperdus comme toy, |
Demeurant sans repaistre et fuyant la verdure. '
Las! tout cela ne fait ([u'augmeiiter mon esmoy, , j
Et tousjours redoubler la douleur que j'endurei ' |
Voilà comment, ô ma seule .pensée,
Loin de tes yeux mon ame est oppressée 1 1
Je languy solitaire, '
Rien ne me sçauroit plaire, i
Trop est en moy la tristesse amassée, '
Qni f^it de mes deux yeux deux grands fleuves desçandre. j
IIHas! douce rivière, où est mon cher Philandre ? I