‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 158 sur 163 · PRIERE EN FORME DE CONFESSION · texte numérisé non relu

PRIERE EN FORME DE CONFESSION

Durant tant de grands flots coup sur coup s'elevans, Tant de feux, tant d'esclairs, tant de pluye et de vents, Rebatans à l'envi ma nacelle brisée, Resté la nuict sans guide entre mille destours, Seigneur, je te reclame, et voici ton secours Qui rend de mon esprit la tourmente appaisée.

Le brouillas, qui long-temps m'a le jour dérobé, Percé de tes rayons en peu d'heure est tombé, )lon ame aveugle im temps la veufi a recouverte; Mais presque elle a regret d'un bien si précieux, Car, quand dessus soy-mesme elle tourne les yeux, 1)' horreurs et de péchez se voit toute couverte.

Las ! puisque rien d'entier ne s'y peut ad viser, Que luy sert sa clarté, sinon pour l'accuser

ŒDTRE8 CHRESTIENNES. 51S

l-:t la rendre confuse en voyant tant de vices? Plaise toy donc encor les deux yeux me couvrir; Non, Seigneur, mais plustost vueille les mieux ouvrir, Pour contempler ta grâce et tes grans bénéfices.

Or* que tout dedans moy je me suis retiré, Des rayons de ton œil en ma nuict esclairé, Que je voy de thresors dont tu m'es favorable ! N*e8tant, tu m'as faict estre, et m'as rendu vivant, Tu m'as pourveu des sens, et plus haut m'eslevant, Me dépars le discours et me fais raisonnable.

Ta main d'ame et de corps a mon tout façonné, De corps foiblewet mortel à là terre addonné, Qui retourne à la terre au soir de sa journée; D'ame immortelle et vive à jamais demeurant, Tonsjours, comme à son bien, vers le ciel aspirant, Si le monde abuseur ne l'en rend destoumée.

Oiseaux, bestes, poissons, eaux, bois, plantes et fruits, Nuict, jour, lune, soleil pour moy furent produits; Et pour rendre ta grâce en tout poinct accomplie Apres m'avoir laissé quelques jours savourer De tes fhiits icy-bas, s'il te plaist m'en tirer, Tu me gardes au ciel une étemelle vie.

Tant de biens, ô Seigneur ! que départent tes mains Par grâce et franchement sont donnez aux humains; Tu n'en espères rien, tu n'as de rien alTaire; Il t'a pieu, tu l'as faict de libre volonté. Voylà ce qu'en l'esprit je voy de ta bonté, Lors que ton œil divin mes ténèbres esclaire.

Mais quand je me regarde au miroir de ta loy, Que dedans et dehors transformé je me voy, Que je trouve en mon ame et de crasse et d'ordure! Que mes sens corrompus sont devenus infects, Que je m*appelle ingrat des biens que tu m'as fai(s, Et que mon premier estre a changé de figure !

Cest esprit que divin tu m'avois faict avoir, Pour l'élever au ciel, pour entendre et sçavoir, Et pour te recognoistre aux traits de ton ouvrage, Esgaré du sentier de sa félicité, A choisi pour le vray l'ombre et la vanité. Et luy-mesme à son bien s'est fermé le passage.

Ce cœur, des chauds désirs la source et l'aliment, Que tu m'avois donné pour t'aimer ardemment, El pour servir de livre à ta loy tres-parfaite, Ne t'a rien réservé de ses affections; Mais, en s'abandonnant aux folles passions, A toutes les foreurs a servi de retraite. '

M6 ŒUVRES €DRESTIBII1IES.

It a souvent bouiliy de raj,'c et de dédain, Il a senti douleur du bien de son prochain, U a long-tans couvé mainte haine immor telle. Il 8*est en Dé d'orgueil, il s'est désespéré; la chaude ambition l'a souvent altéré; Il n'a point esté simple, ains double et peu fidelle.

Ces yeux, rois de mes sens, qui me devoyent guider A toute heure à mon bien et du mal me garder, Ne laissans nulle entrée aux amours insensées. Charmez d'un vain plaisir, lasches se sont rendus ; Par eux mes autres sens ont tous esté perdus. Et de mon foible cœur les desfenses forcées.

Eux qui tousjours en haut devoyent estre dressez, Ont tenu leurs regards vers la terre abaissez; Eux, qui devoyent pleurei- jour et nuict mon offense, Ont pleuré, las! hé quoy? quelque vaine rigueur, Quelque oubly, quelque change, ou telle autre langueur, Itont le maudit Amour ses servans récompense.

Mon oreille, où ta voix devoit tousjours sonner. Toute aux contes menteurs s'est voulue adonner, Ouverte aux faux rapports, fermée aux véritables; Elle a souvent ouy ton sainct nom blasphémer, Hesdire, injuriej*, son prochain diffamer. Et s'est pleuë au discours des amoureuses fables.

Las! helas! que ma bouche a failli contre toy! Je l'avois, ô Seigneur I pour enseigner ta loy. Et du bruit de ton nom rendre la terre pleine. Pour aider les mortels, au bien les appeller. Les retirer du mal. reprendre et consoler, Sans jamais la souiller d'une paroUe vaine.

Vais, au lieu d'en cueillir un fruict tant désiré, . Je n*ay faict que mentir, je me suis parjuré, J'ay despité le ciel, ta gloire et tes merveilles, J'en ay flaté les grands et leurs maux desguisez; J'ay semé la discorde, et de propos rusez J'ay souvent enchanté les crédules oreilles.

Bref, chacun de mes sens, tant dedans que dehors, Et chacune des parts de l'esprit et du corps N'ont plus rien qui ressemble à leur forme première; Vn seul trait de ta main n'est sur moy demeur»*; Je suis un monstre horrible et si défiguré, Que de peur de me voir je fuy toute lumière.

Helas! j'ay bien raison d'estre palle et tremblant; lia confusion croist, mon mal va redoublant. Qui du roc de mon c^ur sortira des fontaines? Qui grossira mon chef de torreosAirieux?

(EUTRBS CnaESTIENlIBS. M?

Qui de larges ruisseaux m'enflera les deux yeux, Pour noyer mes peschez, mon angoisse et mes peines?

Mes cliants soyent convertis en longs gemisseraens, En ténèbres mes jours, mes plaisirs en tourmens; Que je semé mon chef de poussière et de cendre, Que des bons comme ingrat je sois abandonné; La crainte et la tremeur m'ont tout environné, Et la bouche d'enfer s'ouvre à fin de me prendre.

Que d'un seul en mon dueil je ne sois consolé, Car du livre de Dieu mon nom est cancelé. Xoots, bois, fleuves, rochers, pleurez mon adventure ! Le portraict du Seigneur j'ay moy-mesme efliicé, . J'ay deslaissé mon père et son bien despensé, I*ui8 avec les pourceaux j'ay pris ma nourriture.

Hais pourtant à mon Dieu je me veux présenter, Je veux, las ! à ses pies tout en pleurs me jeter, Poussant du fond du cœur ceste voix lamentable : « J'ay pesché devant toy, père doux et clément ; Je m'appelle ton fils, mais c'est indignement, Mon malheur né mérite un nom si favorable.

« De l'abysme où je suis à toy je vay priant ; Pardonne, à ton enfant contrit et suppliant ! Je te demande grâce et fuy toute justice. Ne veuille droictement mes erreurs balancer; Ta justice, à Seigneur ! ne se doit exercer Que contre le méchant, qui s'obstine en son vice.

• Plaise-toy de tout poinct mes péchez pardonner. Mais ce n'est pas assez, je crains d'y retourner; Ma foiblesse, ô Seigneur! m'est trop et trop cogneuA Aide donc, s'il te plaist, à ma fragilité, Et puis que de la mort tu m'as ressuscité. Que mon aine au tombeau ne soit plus détenue.

Esclaire à mon esprit, et le conduis à toy, Rempli mon cœur d'amour, de confiance et de foy. De lous objets trompeurs mes yeux vueille distraire, Non oreille à jamais soit ta voix escoutant. Ma bouche incessamment ta gloire aille chantant, Et que d'ame et de corps sans fin je te révère.

PSAL. XXXYIII

DOmilB, NE IJt POBORE TUO AR6CAS MI

Seigneur, helas I ne repren mon oflense F<n ta juste fureur;

31S (E0YRB8 CHIII^rIB!fIIR8.

A la rigueur ne pnny mon erreur.

Et de ton ire esteins la violence.

Tes poignans traits dedans moy sont fichez, Tes mains me sont contraires, Toute ma chair est couverte d*uloeres, Et toute paix f^t devant mes péchez.

Car tant de maux, dont mon ame est coupable, Yont mon chef surpassant, Et tout à coup, comme un fardeau pressant. Chargent mon dos d*nn poids insupportable. De pourriture et de sang tout noircy, Coulent mes cicatrices Pour ma folie, et courbé de mes vices. Je marche à peine angoisseux et transi. L*ardeur cuisante, en mes reins allumée, Les poingt d*elancemcns; Rien n*est en moy qui soit franc de tourmens, Lieu n*est entier sur ma chair entamée. L'afniction m*a du tout rabaissé.

Rien plus ne peut me plaire; Las ! je rugis ei ne cesse de braire lies serremens dont mon cœur est pressé. Tout mon désir s*ouvt«s devant ta face, Seigneur, et les regrets De ce cœur mien ne te sont point secrets; Tn sçais ma plainte avant que je la face, lie cœur me bat de tristesse et dVsmoy, Ma vigueur est passée; I^ mes deux yeux la dairté m'a laissée, lis ne sont plus, mes yeux, avecque moy. Ceux dont j'ay veu ma fortune suivie, Ue regardent de loin ; Mes plus prochains me laissent au besoin Et mes haineux se jettent sur ma vie.

Ils ont semé maint rapport diffamant, Ceux qui mal me pourchassent; Et pour me prendre aux filets qu'ils m'enlassent Sans fin, desseins sur desseins vont tramant. Mais, colhme un sourd que l'air firapé ne touche. Je ne leur respons point ; Je suis muet, quand leur langue me poind, Toute réplique est tarie en ma bouche.

Or pour autant que je n'ay mon reconi's Qu'à ta majesté sainte, Tu respondras aux soupirs de ma plainte. Seigneur mon Dieu, ma force et mon secours !

(KOVAES CHKESTIBllIfES. SI!)

Que leur audace en plai&ir ne se baigne, S'ils me voyent broncher; €ar je ne puis faire un pas sans clocher, Et la douleur en tous lieux m'accompaigne. Je dy ma faute, et repense espleuré Aux maux qui me captivent; Et cependant ils fleurissent et vivent.

Le nombre croist contre moy conjuré.

Eux, coustumiers de faire un mauvais change, Mal pour bien m'ont rendu, Et maint faux bruit à ma honte espandu, Pouroe qu'au bien ma volonté se range.

Las ! ne me laisse, et n'esloigne de moy Ta liiveur souhaitée; A mon secours tien l'oreille apprestée.

Seigneur mon Dieu, mon sauveur et mon roy!

PSAL. LI

MISERERE MEI DBUS SECCIfDUM, ETC.

0 Dieu ! par ta clémence aye de moy pitié Et me sois favorable, Suivant tes grand's bontez purge la mauvaistté Et les transgressions d'un peclieur misérable. Lave-moy davantage, et te plaise effacer Geste tache espandue; Car je cognoy ma faute et la voy sans cesser, Qui s'offire espouvenlable à mon ame esperdue. A toy seul j'ay péché, j'ay faict mal devant toy, Et l'horreur de mon vice Te fera trouver juste aux propos de ta loy. Et vaincras l'insensé qui reprend ta justice. Voylà, j'estoy souillé dés que je fu receu Dans ce val de misère; Je me suis veu coupable aussi-tost que conceu. Et couvoy le péché dans les flancs de ma mère. l.a vérité te plaist, tu veux qu'en nos espris Ferme elle S^nracine; C'est pourquoy les secrets, bénin, tu m'as appris Et les destours cachez de ta haute doctrine. Asperge-moy d'hyssope, et je verray soudain Ha souillure effacée; S'il te plaist, à Seigneur 1 me laver de ta main, Je patseray la neige en flocons amassée.

m ŒDVRSS CHRE8T!EHK£S.

Tu donneras, Seigneur, A mon cœur désolé La joye et la liesse tki mes pèches remis, j'en seray consolé, Et mes 08 resjouis, qui tomboyent de tristesse. Destoume un peu ta face et tes yeux courroucez l)e ma faute excessive; 0» si tu me veux voir, soycnt devant effacez Tous ces maux, dont l'horreur de ta grâce me prive. Crée un cœur net en moy par ta sainte bonté, Vray Dieu que je réclame, Rt d'un nouvel esprit, promt & ta volonté. Inspire ma poictrine et rechange mon ame. Ne me recette, helas! misérable et banny De ta face amiable, Et de ton sainct esprit, ton amour infini, Ne m'oste la conduite et Tappuy secourable. Ren-moy de ton salut le soûlas désiré, Et d*esprit volontaire Ueigle et soustien mes pas ; j'instruiray l'esgaré» Radressant les pécheurs au chemin salutaire. 0 Dieu de mon salut ! absous-moy de l'erreur Homicide et cruelle; Et lors, vrayment touché d'une sainte fureur, Ma langue annoncera ta justice éternelle. Seigneur, ouvre ma lèvre, et ma bouche dira Ta louange sacrée; Non ame, autre victime à tes yeux n'offrira. L'holocauste aussi bien n'est point ce qui t'agrée, Le sacrifice à Dieu c'est un cœur tout brisé Du dueil de son offence; 0 Dieu ! jamais de toy n'est le cœur mesprisé. Qui (Poissé s'humilie et qui fait pénitence. Las 1 Seigneur, à Sion sois doux et gracieux , ' Par ta volonté sainte, Afin qu'encore un jour nous voyons de nos yeux Que ta Hierusalpjoi de murailles soit ceinte. Lors tu prendras à gré que l'on t'aille immolant De justes sacrifices, L'entière oblation, l'holocauste brûlant.

Et qu'on charge l'autel de veaux et de genices.

(El'VRES CHnBSTIKNMKS. ^

PSAL. LXXXVin

nOMIXE DEUS MLDTiS UBC, ETC.

Je crie à toy de jour, je crie à toy de nuit, Seigneur, Di^ de ma délivrance; Oy ma prière, helas ! qu'elle entre en ta présence, Ten l'oreille à mon cry, voy le .mal qui me nuit. De douleur et d'ennuis ma pauvre ame est soul«^; Ma vie a touché le trespas.

On me conte entre ceux qui descendent là-bas ; Ma vigueur tout à coup de moy s'est escoulée. Délivre, entre les morts qu'un long somme a toucliez, Sans aucun soin l'on m'abandonne, Comme les corps meurtris que la tombe environne» Loin de ton souvenir de ta main retranchez. En la fosse plus basse aux ténèbres profondes. Ombres de mort, tu m'as jette; l/effort de ton courroux sur moy s'est arreslé, J'ay senti dessus moy tous les flots de tes ondes. Ceux qui me cognoissoyent, tu les as esloignez; A tous je leur suis détestable. Je ne sors du tout point, prisonnier misérable; La tristesse affoiblist mes yeux tousjours baignez. De clameurs, ô Seigneur! j'ay comblé tes oreilles. Tout le jour mes mains t'elevant.

Vas-tu donc pour les morts tes hauts faits reservant? Se releveront-ils pour chanter tes merveilles? Ta clémence au tombeau se dira-t-elle mieux Et tes veritez en la perte?

Luiront mieux tes hauts faits en l'horreur plus couverte Et tes jugemens droits au séjour oublieux? Las! dés le poinct du jour, Seigneur, je crie à toy, Je te préviens par ma prière.

Qui te fait rejetter ma pauvre aine en arrière? Pourquoy destoumes-tu ton visage de moy? Moy, pauvre et languissant dés mon âge plus tendrp* Les travaux me vont consumant ; Quelquefois élevé, mais aussi prontemant. Ras et confus d'esprit, ta main me fait descendre. Sur moy de tes courroux le desbord est passé, Je suis emporté de tes craintes, Qui^ comme un long coursd'eau, m'environnent d'enceinios; , Je me voy tout autour ce déluge amassé.

5!>8 «KDVRes CnRBSTIClVNRS.

Mes plas chers comparons, mes amis plus fldellAs, Tu les as tirez de ces lieux; Un seul de mes prochains n*apparoist à mes yeux, Tons deTiennent pour moy des ténèbres cruelles.

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