‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 16 sur 163 · ŒUTRES DE MONSIEUR DESPORTES · texte numérisé non relu

ŒUTRES DE MONSIEUR DESPORTES

Je n'aime plus les vers, et toute ma colère Est de voir tant d'esprits, qui se meslent d'en faire, Nous brouiller des papiers que pour livres on vent, Et ce sont loutesfois des caprices de vent : (les causeurs, despourveus de forces naturelles. D'un plumage emprunté se façonnent des ailes. Et comme oiseaux blessez ils s'élèvent en haut, Et puis tout à la fois la force leur défaut.

Il ne peut qu'une mère, en enfans trop féconde, N'en mette de boiteux ou de bossus au monde: Entre tant de i*)'meurs, que la langue a tous Daits, On ne doit s'esbahir s'il en est d'imparfaits ; Par le trop d'ornement sa gloire est oppressée, Comme par trop d'espis la moisson est versée. Les Muses ont perdu toute leur chasteté, Et comme on voit en tout nostre siècle effronté, A ceste heure chacun met la main sous leur robe, Entre dedans leur temple et leurs secrets desrobe.

En ces âges naissans pleins de rusticité, Où les premiers mortels an leur simplicité Yeirent d'un cœur contant, ainsi que de fontaines, Découler le nectar des montagnes hautaines. Et, sans chaud et sans froid, un aimable printans Joindre la fleur, la fueille et le fruit en tout tans; Lors que sans nul travail, aux hommes inutile, La terre aux plus oysifs se monlroit plus ferlile ; Ceux qui du mont Parnasse au ciel pouvoient monter Du peuple é^oient tenus enfans de Jupiter,

<'oinme es oracles saints cro^'ant à lenrs paroles, Leurs images estoient des autres les idoles ; On voyoit en leur nom des temples élevez, Et pour garder leurs corps on tenoit reservez Des tombeaux enrichis de pilliers et d'arcades. Qui soustenoient les lys et les roses muscades. Tandis que leurs esprits alloiént eu d'autres lieux, Où des astres plus nets esclairoient * à leurs yrux.

Depuis que de ce Dieu la nourrice secrette L'eut tiré doucement de son antre de Crète. Et qu'il nous eut donné par des mois si divei-$, Apres de doux printans, de si fâcheux hyvers; Que l'on n'eust désormais plus de ft*uit sans semence, Et qu'il fallut des loix pour garder l'innocence, Tous ces premiers honneurs, que l'on avoit rendus A cet art tout divin, fîirent presque peitlus; Les Roys pourtant eifcor y mettoient leur estude. Mats, depuis qu'une langue est hors de senitude, Et qu'il est tant de mots que chacun peut parler. Ce grand nombre de vers, qui sont bons à brûler, Des sçavans et des grands les esprits importune Et leur fait mespriser ceste gloire commune ; Pour dédaigner l'objet qui nous est le plus cher, C'est assez quand beaucoup en osent approcher.

Comme une fleur secretle, une odorante rose. Qui seule seurement sur l'espine repose, Dans un jaixlin bien clos, ou dans quelque verger, Qui n'est veu des troupeaux ni cognu du berger; Le soleil en fait cas et, rayonnant sur elle, Accroist de ses presens sa beauté naturello ; L'aube, sur l'orient déployant ses habis. Sur elle de son sein fait tomber des rubis ; Ceste fleur en passant est de tous désirée, La lUle en veut parer sa perruque • dorée ; Le rosier, la cachant, montre de ne faillir A repousser la main qui la viendra cueillir. Mais, si par les troupeaux sa couleur est fan('>e, Et par l'œil des bergers sa beauté profanée, Ses feuilles sans odeur tombent sous l'églantier, Et perd en un instant son ornement entier.

Ces pudiques beautez, é la fin trop fâchées De voir de gens de peu leurs faveurs recherchées, Leurs saints ruisseaux troublez, et par impunité

t Rayonnaienl.

' Chevelure.

Tout le inonde attenter à feur virginité, Laissent le temple ouvert, et toutes en colère, En retournant s'asseoir aux costez de leur pero, Abandonnent leur art sans honneur et sans pris, Profané par la^ voix de tant de bas espris.

Ainsi par les saisons tout fleurit et s'efface. Les choses pour un temps l'une h l'autre font place, Et toutes à la fin cèdent au changement, Quand il n'est plus de lieu pour leur accroissemenl. Lorsque du plus haut ciel les Muses descendues N'avoient qu'en peu d'esprits leurs flammes espandues, De leurs chastes amoui"s les premiers inspirez ^ Ouvrirent des trésors de la France admirez ; Mais, rien n'estant jamais parfait de sa naissance. Ils ne peurent trouver, parmy tant d'ignoranco, Ce qu'avecque plus d'art les autres ont cherché, Voyant par les premiers le chemin défriché.

Quand de si peu de mots la France avoit l'usage, C'estoit estre sçavant que d'avoir du langage ; Rien ne se peut former et poUir à la fois, Et faut beaucoup de mots pour en faire le chois.

Ces esprits emportoient la gloire toute entière, Si tousjours la façon eust suivi la matière ; Mais souvent à leurs vers defaiUoit la beauté, Comme aux corps qui n'ont rien qu'une lourde santé. A ces vieux bastiraens ils étoient comparables, Dont le fondement ferme et les portes durables De l'orage et des vents mesprisent les efforts, Mais qui, sans ornement et dedans et dehors, N'ont nul esclat riant où l'œil se puisse plaire ; L'émail des chifl'res d'or dans les cliambres n'esclairc ', Ny des marbres divers la luisante clairté. Et n'ont rien qui ne soit pour la nécessité ; Non plus que ces guerriers vestus d'armes pesantes, Qui les pourroient avoir et bonnes et luisantes; Mais voulant aux combats seulement s'asscurer, Ont soin de se couvrir et non de se parer.

Les derniers, qui vouloient s'esloigner de ces vices, Ont assis Apollon au throsne des délices. Mais de trop de liens contraint sa majesté. Luy qui, comme Un grand Dieu, n'a rien de limité, Qui dessus tous les arts estendant sou empire. De pompe et d'appareil par tout souloit reluire, , En cet âge dernier, chassé de sa maison,

Se voit dedans l'enclos d'una estroite prison» Et réduit sous le joug de pointes figurées, Souffre contre son gré ses bornes mesurées Par des jeunes esprits, dont le foible cerveau Veut produire à la cour un langage nouveau, Qui plaist aux ignorans, et nostre langue infecte De rymes'et de mots pris en leur dialecte. Et comme ces pourtraits de long-tans commencez , D'un pinceau délicat craintivement poussez, Qui ne sont relevez que par la patience, Monstrent en leur douceur plus d'art que de science Leurs vers ont par travail plus de subtilité Que de*force requise à l'immortalité, Semblables aux muguets plus soigneux du visage Que des effets d'honneur qui partent du courage. Car, comme ces beaux fils, remplis de vanité, Recherchent le parfum premier que la santé, Ces ignorans, fardez de paroles déjointes, Premier que leur sujet vont rechercher les pointes; Si bien que les premiers sont trop près du berceau, Les derniers en naissant ont trouvé leur tombeau. Desportes, tout remply de lumière et de gloire, Qui de l'éternité limite sa mémoire, Ny trop près de la fin ny du commencement, Seul quand et la fureur a eu le jugement. Car, pour estre tousjours à lui-mesme semblable, 11 empesche qu'aucun ne luy soit comparable, Et sans monter trop haut ny trop bas dévaler. Fait qu'estant tout égal on ne peut l'égaller. L'Amour n'auroit sans luy ny flamme ny cordage; Et comme cet Amour débrouilla le nuage De la masse confuse où tout le monde estoit. Lors que chasque élément sans ordre combatoit. De tant d'esprits confus cet esprit nous dégage. Et la France luy doit la reigle du langage. On devient tout sçavant, quand on sçait l'admirer, Et cet œuvre si net ne se peut comparer Qu'à ce chemin de laict que marqua dans la nùe Ceste belle Junon, quand, dormant toute nûe, Et sur un lict d'oeillets ses nymphes attendant. Hercule à ses tetins elle trouva pendant, Et veit à son réveil une sente blanchie, Des perles de son laict à jamais enrichie, Et des lys argentez, que la terre conçeut De la blanche liqueur, qu'après elle reçeut. Esprit, qui des plus grans les louanges surpasses,

Dormant dedans le sein des Muses et des Grâces. ' Tu nous fis un chemin net et délicieux, Qui peut, en le suivant, nous mettre dans les cieux. Ces paroles d'amour qu'Amour t*a révélées, Plus pures que les lis qui croissent es vallées, Sont lis pris sur un mont où personne n'atteint, Oui ne perdront jamais la couleur de leur teint ; Car aux jardins du ciel ils ont eu leur naissance. Et plantez en la terre, à l'honneur de la France, D'une immortelle main, la mcre des Amours Les va d'une eau de Meurthe arrouser tous les jours.

Escrire encore après ces paroles divines. C'est bien auprès des lys approcher les espines ; Si ce qu'on peut de mieux, c'est de les imiter. Puis qu'il est impossible, il ne faut plus chanter.

Rare exemple d'amour et des âmes fldelles, Qui mets dans nos esprits des créances nouvelles De ton sexe, tenu plein d'infidellité.

Belle Anne, qui fais honte à la pudicité D'une qui, la perdant *, la rendit étemelle, . Et fit quitter aux Roys leur terre paternelle ; Qui portes sur le front un printans de beautez, Ouvrant devant nos yeux des fleurs de tous costcz ; Je ne laisseray pas, belle et chaste maistresse, Avant que de mourir d'acquiter ma promesse, Sans espoir dn renom des autres attendu. Et tandis 'que je vay chercher ce qui t'est deu, Gomme un, qui de l'Amour comme moy tributaire. Se rencontre en resvant sur une eau solitaire, Et parmy tous les lieux d'un désert écarté. Songeant tousjours aux yeux, roys de sa liberté. Voit dedans le crystal de ceste onde de verre Les monts, les prez, les bois, comme il fait sur la terre ; Dans ce livre, tout plein de nos affections, Contemple mon tourment et tes perfections.

Des Yvetbadx*.

* Perdant la honte.

s Nicolas Vauquelin, seigneur des Yveleaiix, iils du célèbre Vauqudin de la Fresnaie, vint au monde en 1559, et mourut à quatre-vingt-dix ans. Il éleva le duc de Vendôme, fils de Henri IV et de Gabrielle d'EsIrées; plus tard, il devint précepteur de Louis XIII ; mais ses mœurs licencieuses le tirent renvoyer de la cour. II mena dès lors la vie la plus étrange, dans une belle maison du faubourg Saint-4;ennain, et passa trente-cinq ans avec une joueuse de harpe qu'il avait trouvée évanouie h sa porte. Il a écrit des stances, sonnets, et autres poésies fugitives-

SONNET

Place, place à ces vers, ces couniers de la gloire Bu plus beau, du plus clair de tous ces grands espris, Qui sont de Calliope heureusement appris, Pour sacrer ses honneurs au temple de mémoire.

C'est luy qui, jeune d'ans, remporta la victoire De tous ceux dont la France adore les escrits, Et qui, si jeune d'ans, a cet œuvre entrepris, Que, quand l'esprit y pense, il a peine à le croire.

Ouvrage inimitable, étemel, glorieux.

Qui, dédaignant la terre, est volé dans les cieux, Pour, avec le soleil, combatre de lumière.

Mais qui voudroit clianter combien il est parfait, Le tans et le loisir faudroient à la matière : C'est assez le vanter que Desportes l'ait fait.

Fr. Chovayne *.

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