ABBÉ DE THIRON
Ik>ncques ce grand soleil, dont Theureuse influaiice Versa prodiguement tant d'honneur sur la France, Est couché pour jamais; cet Apollon françois, La loy des beaux esprits, les délices des rois, Ce chef-d'oeuTre des cieux, leur plus parfaite ouvrage, Ce trésor de sçavoir, Tomenient de nostre âge, Des Muses le soucy, Theur de ce saint troupeau, Despobtes gist, helas! hoste du ft>oid tombeau. La mort nous l'a ravy. Mort injuste et cruelle. Contre toute raison, équitable on t'appelle. Il est vray, d'un malheur également commun Tu vas de ta grand faux moissonnant un chacun ; Mais où tout est égal ne règne la justice: Tu tiens en mesmc rang la vertu et le vice. Un grand homme est pluslost par loy mis au tombeau Qu'un lourdaut, de la terre inutile fardeau» iPour assouvir ta gueule et jour et nuict béante, Tu te devois jeter sur la troupe ignorante Du vil et simple peuple; un homme tout divin Ne devoit eslre esclave aux loix de ton destin. C'est la France, et non luy, que la Parque meurtrière A d'un coup si cruel privé de la lumière.
Or' que ce plus bel astre en la France ne luit. Ses beaux jours sont changez en une obscure nuit; My-morte, elle n'a plus, de ténèbres couverte» Qu'à peine un fieu de voix pour regretter sa perle;
Car cil, qui seul pouvoit eu nos plus grancls malheui-s, Charmant Taine affligée, alléger nos douleui's, Las ! nous l'avons perdu 1 C'est celuy qu'à ceste heure La France, tout en dueil, tant amèrement pleure. Tout ce que nous pouvons est gémir, sangloter. Soupirer après luy : un mal bien raconter, Trouver par beaux discours de l'heur en la misère, Flatter nos sens trompez, luy seul le pouvoit faire. Aussi ces vers ne sont qu'un effort de douleur, Qui, malgré moy, m'emporte et maistrise mon cœur, Oui me donte et me tient, qui me point et m'enflame, Et me fait tant oser. Pardonne-moy, belle ame. Si j'ay trop entrepris, si d'un fascheux propos, Engeance de mon dueil, je trouble ton repos. Comme l'on voit en l'air un noir cspais nuage, Se crevant, enfanter le tonnerre et l'orage ; Ainsi ma grand' douleur esclate et par le bruit De ces vers s'évapore, et ces regrets produit. Nais aide à ma foiblesse, et ta fureur divine, 0 ame bien-heureuse ! inspire en ma poitrine, A Un que, parsonnier de la céleste aixleur, ^ J'égale à mes regrets de mon mal la grandeur.
Uuand De»-Portes nasquit, la nature accouchée De son fils bien aymé, à chef baissé panchée Sur l'enfant, le mignarde et, au lieu du tetin, Luy donnant du nectar, remplit de feu divin. Apres au double mont à longs traits le feit boire. Et le baille à nourrir aux filles de mémoire, Si qu'encores enfant, des vers il façonna, Et de sa docte voix un chacun estonna. Si loin par son sçavoir il devançoit son âge, De sa grandeur future infaillible présage ! De mesme quand d'un fleuve on voit les fortes eaux Dés leur première source endurer les bateaux, L'on dit que» large et grand, d un pas léger et vile, 11 s'ira décharger dans le sein d'Amphitrite ; Ou, comme le pasteur, qui, de loin parmy l'air, Entend du premier bruit le foudre grommeler, Suivy d'un peu d'esclair, présage un grand tonnerre, In grand foudre prochain, la frayeur de la terre- Les fruits qu'il nous flst voir en son âge plus meur, Ne démentirent point ceste première fleur : H fut tout aussi tost reconnu par la France Un foudre de bien dire, un torrent d'éloquence, Et, brusquement porté sur Taislede ses vers, Du clair bruit de son nom il remplit l'univers.
D£ NESSIRE PHILIPPE DESPÛRTES. 5'29
Lorsque le jeune saiîg bouillonnoit dans ses veines De généreux désirs et d'amours toutes pleines, Esclave devenu de l'enfant qui, sans yeux, Tient subjects sous sa loy et la terre et les deux, D'une douceur nalfve, au sujet convenable, Escrivit ses amours, ouvrage Inimitable.
Au renom de ses vers, vers les rois de nos coeurs, Ce grand Ronsard tressaut, jaloux de tels honneurs ; Des muses les outils, que, refroidy par l'âge, 11 laissoit pendre au croc, reprend de grand courage, D'un effort plus qu'humain reschauffant son beau sang. Que ne fait un grand cœur pour ne perdre son rang?
Amour donc, de soy foible enfant, qui de nos âmes Est contraint desr'ober ses pétillantes fiâmes, Pour maintenir vivant le feu de son flambeau, Fon siège avoit choisi en un esprit si beau ; Là est son fort, et croit «qu'en gardant ceste place. Au monde il n'y a rien si fort qu'il ne terrasse. L'amour de Dieu l'assaut, et d'un divin effort. Entré dans ce beau cœur, se rend maistre du fort, Tuê le faux Amour. 0 heureuse victoire ! Nostre en est le profit et tienne en est la.glolre, 0 grand Dieu tout puissant ! Depuis, son vers chrestien N'a célébré, Seigneur, autre nom que le tien. Ses vers, enfans du ciel, qui embrassent la terre, Sont, ô Dieu I les esclairs de ton divin tonnerre. Heureuse médecine à nos lentes froideurs, Qui fait en ton amour fondre nos humbles cœurs.
Besjouy-toy, David, ceste ame en Dieu ravie Dedans les cœurs françois t'a redonné la vie : Ores la France entend, d'un magnifique ton. Bruire divinement ta royale chanson.
Que fay-je? ah? je me pers, que fay-je, téméraire? Aux autres je pourray en me plaisant desplaire; On ne peut dignement parler de tes escrits. Des combats des neuf sœurs ce doit estre le prix.
Vous qui, sans passion, escrivez nostre histoire, En la gloire d'autruy qui cherchez vostre gloire. Non, non, ne contez point à la postcrilé Lelos qu'a, par ses vers. Des- Portes mérité; Sa plume (excusez-moy), plus que la vostre forte, Pour le temps surmonter a jà brisé la porte De l'oublieux trespas ; le renom de ses vers Sans fin aura pour fin la fin de Tunivers.
Dites aux survivans de son cerveau capable. Fontaine de sçavoir, la source inexpuisable.
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Qu'a U terre, la mer, qu*avez-vou«, ô grands cieux ! Qu'enctos ne tient chez soy cet esprit curieux?
Longue postérité, ces vers tu pourras lire, Avec eslonnement : qui les lit, les admire. Mais, helas 1 d'avoir part à mille beaux discours. Riches de beaux sigets, de beaux mots, qu'en nos juurb L'astre, qui en ce (ans, bénin, nous a fait naistre, Nous a permis d'ouyr, escolier d'un tel maistre, D'entendre le parfait de sa divine voix, Qui ravit estonnez les princes et les rois, Des Parques, te filant, la trop lente fusée Cruelle a ceste grâce à tes jours refusée; Que le regret t'en reste, et croy que le soleil, l'e monde biaisant, ne voit rien de pareil.
Hacontez comme en luy la sainte poésie, Hare présent du ciel, fï'anche de frenaisie, Se maintint pure et nette. 11 n'avoit sur le front Le mal plaisant chagrin, ainsi que ceux qui ont, Solitaires fascheux d'une façon trop rude. Leur sçavoir renfermé dans leur pédante estude ; Il csloit franc, ouvert, bon libéral et dous. Des muses le segour, sa table, ouverte à tous, Chacun jour se bordoit d'une sçavantc trope Des plus rares esprits, l'eslite de l'Europe. Kntr'eux il paroissoit, comme en la claire nuit La luiic au front d'argent entre les astres luit; Tant bien il discouroit, tant des lèvres décloses De sa bouche féconde issuient de belles choses»
Dites comme à la cour des rois il l'ut chery, Aimé dc3 grands seigneurs» des princes favory, Qu'à la cour ne le print des courtisans le vice, L'ardante ambition, l'exécrable avarice : Riche de sa vertu, mesprisant les grandeurs, Aux autres, non à soy départant les honneurs. 11 posséda son roy : des affaires de France Oncques homme vivant n'eut si grand' connaissance. L'âge l'y conviant, guidé par la raison. Il changea doucement la cour à sa maison» Port de félicilé aux autres non commune. Jamais homme n'usa des biens de la fortune Sagement comme luy : tranquillité d'esprit, Dont on a tant parlé, dont on a tant escrit, Que chacun cherche tant, que personne ne Ireuve, Yray nectar qui rend dieux les mortels qu'il abreuve» Douce paix de noslre urne, à bon droit avois-lu Choisi pour la deineul'e une si grand* vertu !
Jusqu'au dernier soupir ceste compagne chère
Ne l'abandonne point; avec elle sa mère,
La bonne conscience, estoit à son costé. Ainsi donc se trouva ce grand homme assisté»
Sur le point que la mort inexorable et flere
Entra, pour luy oster du beau jour la lumière ;
11 ne s'estonne point, ains repeu du saint pain :
« 0 jour des autres jours le juge souverain,
Tu ne m'as pas surpris? Je sçavois que ma vie
De la mort, ce dit-il, seroit bien tost ravie.
Tay mon cours achevé, comme les cieux amis,
Roulans dessus nos chers doucement Tont permis,
Des ans au pied léger les courses retouiiiées
A peine m'ont foumy six dixaines d'années, Pourtant je ne murmure, ains je m'en vay content.
Plein d'espoir qu'en ses bras le grand Dieu, qui nous tend La main pour nous sauver, recevra ma pauvre ame. Exauce ma prière, ô Dieu que je reclame I Mon ame, ton portrait, j'ay souillé ; lave moy, Et, net de toute ordure, en ton ciel me reçoy. » A tant rendit l'esprit, en ce point fut finie D'une si belle mort une si belle vie.
Or, adieu, cher ami! adieu, belle ame! adieu! De ta musc orphelins, nous restons en ce lieiv, Veufs de nostre soleil.' Nostre ame desreglée, Servante de son dueil, de sa perte aveuglée, Ne peut sinon gémir; sus pleurons, car, helas! Que n'avons-nous perdu par ce cruel trespas? Pleurer est trop commun, commune n'est ma paine, Ne pleurez point mes yeux, ains devenez fontaine, Mais plustost un torrent, qu'en une mer de pleurs, Moy-mesme me noyant, je noyé mes douleurs.
Le desespoir tiroit ces plaintes de ma bouche. En mes larmes de^jà à nage estoit ma couche, Quand estonné j'enlr'oy.un doux coulant parler. Non oreille flattant, qui me vient consoler. Chez le père Océan la paresseuse Aurore De son vieillard Titon le sein pressoit encore, La nuict faisoit partout régner l'obscurité ; Ma chambre j'apperçoy pleine de grand' clarté; Un horreur me saisit, en fin je me bazarde. Et, d'un œil arresté, plus hardy je regarde D'où vient cette lueur, regardant à trois fois. Plein de gloire, je voy cil que.mort je pleurois ; Tne aube de fin lin plus que la neige blanche, A replis ondoyans, descendans sur la hanche,