‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 21 sur 163 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Il me va souvenir de mes larmes brûlantes,

Qui ruissellent d'un cours tousjours s'entre-suivani \

Et le feuillage sec dont la terre est couverte Semble à mon espérance, en autre temps si verte, Mais qui, sèche à présent, sert de jouet au vaut.

Solitaire et pensif, dans un bois écarté. Bien loin du populaire et de la tourbe espesse, Je veux bastir un temple à ma flere déesse, Pour apprendre mes vœux à sa divinité. •

Là, de jour et de nuit, par moy sera chanté Le pouvoir de ses yeux, sa gloire et sa hautesse; Et, dévot, son beau nom j'invoqueray sans cesse, Quand je seray pressé de quelque adversité.

Mon œil sera la lampe ardant continuelle, Devant l'image saint d'une dame si belle; Mon corps sera l'autel, et mes soupirs les vœux.

Par mille et mille vers je chanteray l'oflice. Puis, espanchant messieurs et coupant mes cheveux, J'y feray tous les jours de mon cœur sacrifice.

0 songe heureux et doux ! où ibis- tu si soudain, Laissant à ton départ mon ame désolée?

0 douce vision ! lasl où es- tu volée. Me rendant de tristesse et d'angoisse si plain?

Helasl somme trompeur, que tu m'es inhumain ! Que n'as-tu plus long-tans ma paupière siilée? Que n'avez-vous encor, ô vous, troupe estoillée, Empesché le soleil de comniencer son train?

0 Dieux! permettez-moy que toujours je sommeille, Si je puis recevoir une autre nuict pareille. Sans qu'un triste réveil me débande les yeux.

Le proverbe dit vray : « Ce qui plus nous contante Est suivy pas à pas d'un regret ennuyeux. Et n'y a chose aucune en ce monde constante. ■

Je me travaille assez pour ne faire apparoir La douleur qui me rend si triste et si débile; Mais, helasl je ne puis! Il est trop difOcile De porter un grand feu sans qu'on le face voir.

Je bâillonne mes maux, je contrains mon vouloir, Et thsche à le couvrir d'une façon subtile ; Mais mon vague penser, et mon œil qui distile, Confessent haut et clair ce qui me fait douloir.

Ne m'en accusez point, belle et flere déesse : Aux cœurs sans passion facile est la sagesse ; Ceux qui feignent d'aimer sont aisément discrets.

Il en prend autrement aux mortelles attaintes : « Les fleurs de la douleur, ce sont larmes et plaintes; Les tyrans, en tuant, permettent les regrets. »

• XLVl

Quand j'approche de vous, et que je pren l'audace De regarder vos yeux, roys de ma liberté. Une ardeur me saisit, je suis tout agité. Et mille feux ardans en mon cœur prennent place.

Helas 1 pour mon salut que faut-il que je face, Sinon vous éloigner contre ma volonté?

Je le fay, toutesfois je n'en suis mieux traité, Car, si j'estois en feu, je suis tout plein de glace.

Je ne sçaurois parler, je dcvien palle et blanc; Une tremblante peur me gelé tout le sang; Le fi*oid m'étreint si fort, que plus je ne respire.

Hé donc, puis-je pas bien vous nommer mon soleil. Si je sens un hyver m'éloignant de vostre œil, Puis un esté bouillant lors que je le vois luire?

Malheureux f\it le jour, le mois et la saison Que le cruel Amour ensor(;isla mon ame, Versant dedans mes yeux, par les yeux d'une dame, Une trop dangereuse et mortelle poison.

Helas 1 je suis tousjours en obscure prison ; Uelasl je sens tousjours une brûlante tlame; Helas I un trait mortel sans relâche m'entame, Serrant, brûlant, navrant, esprit, ame et raison.

Que sera-ce de moy? Le mal qui me tourmente, En- me désespérant, d'heure en heure j'augmente, Et plus je vay avant, plus je suis mal-heureux.

Que maudicte soit donc ma dure destinée, L'heure, le jour, le mois, la saison et l'année Que le cruel Amour me rendit amoureux !

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