‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 26 sur 163 · LITRE · texte numérisé non relu

LITRE

PLAINTE

Ilelas! je meurs en présence de celle Dont les beaux yeux avancent mon trespas ! Je puis m'aider, et je ne le fay pas; Je veux guarir, et mon mal je lui celé-

De chaud crjstal elle arrouse sa face, Voyant ma peine, et s'enquiert de ma mort ; Mais j'aime mieux mourir sans reconfort, Qu'en m'allegeant confesser mon audace.

Las! je pensois, pource qu'elle est divine, Que mes désirs luy seroient evidans, Et que son œil veist dehors et dedans, Et de mon mal découvrist l'origine.

Un feu cruel me dévore et saccage, Il boit mon sang, il desseiche mes os. Las I je l'estouflfe et le veux tenir clos, Mais sa fureur me paroist au visage.

Monstrons-le donc : ma dame est pitoyable. Mais, ô mon cœur! garde de t'abuser.

Car ce seroit de ma mort l'accuser, Bien qu'elle en soit innocemment coupable.

Non, il n'est point de gesnes si cruelles, De feux si chauds, ny de si griefs tourmens, Dans les enfers pleins de gemissemens.

Pour les péchez des âmes criminelles.

Si la douleur y peut faire ses plaintes, Et qu'on s'y lasche aux regrets et aux cris, Consolez-vous (misérables espris), Vos passions ne sont que douleurs paintes.

0 Cieux cruels ! si j'ay fait quelque offence, Dressant au ciel mon vol précipité, Punissez-moy, je l'ay bien mérité.

Mais à ma faute égalez ma souffrance.

0 durs rochers I ô déserts solitaires ! Où mes ennuis je soulois évanter.

Ce n'est plus vous qui m'orrez lamenter, Mes seuls pensers seront mes secrétaires.

Car mon ardeur est d'une telle sorte, Qu'en la souffrant je crains de soupirer : Comme insensible on me voit endurer; Ma peine est vive, et ma parole est morte.

Ce seul espoir adoucist mon angoisse, Qu'un feu retraint qui cuit si vivement

?ie peut durer ; il est trop véhément, H faut qu'il cesse ou que je prenne cesse. Toute ma gloire, en si triste avanture,. C'est que je meurs divinement brûlé, Que mon désir je n'ai point révélé.

Et que mon cœur en est la sépulture.

COMPLAINTE

Depuis l'aube du jour, je n'ay point eu de cesse De pleurer, de crier et de me tourmenter. Maudissant l'inhumain qui jamais ne me lais.se. Et semble que mon mal serve à le contenter. Helas! je n'en sens point mon ame estre allégée; Les plews ne rendent point mon cœur plus déchargé ; Ma fureur, par despit, s'en fait plus enragée, Et plus cruel l'amour dans mon sang hébergé.

Le jour s'est retiiét voicy la nuict veneuë, Qui soulage les cœurs des hommes travaillez ; Mais, plus flere tousjours, ma douleur continue, Et, vainqueurs du sommeil, mes maux sont éveiUei; Si j'ay souffert le jour quelque angoisse pressante, Quelque jaloux penser en fureur converty, La nuict, propre aux soucis, fait que mieux je les santé, N'estant plus mon esprit des objets diverty.

Le jour ne m'est pas jour, puis que je ne voy chose Qui me donne liesse et me face espérer; La nuict ne m'est pas nuict, puis que je ne repose Et que je sens la nuict ma douleur s'empirer. Ah ! Dieu ! que de pensers tournent dedans ma teste ! . Que j'en voy sans repos voiler devant mes yeux ! Que je suis agité d'orage et de tempeste! Et si je ne voy rien qui me promette mieux.

J'avois eu d'autres fois la poitrine allumée Des bluëttes qu'Amour lance au commencement ; Mais, helas! ce n'estoit qu'une simple fumée Auprès du feu couvert qui me va consommant ; Car ce faux enchanteur, pour nous donner courage Et nous rendre des siens, se monstre gracieux; Puis, si tost qu'il nous tient, il change de visage. Et, s'il faisoit le doux, il fait l'audacieux.

Comme le simple oiseau, qui ne se peut défendre De la douceur du chant dont il est abusé, Et comme le poisson trop goulu se va prendre, Voulant prendre l'appast du pcscheur plus rusé,

LivnE 1.

Ainsi je mo. suis pris dans remlnischn traîtresse Qu'Amour avoit tendue afin de in'altraper, L'amorçant des regards, d'une belle déesse, Dont le plus grand des Dieux n'eust sceu libre écbaper;

Si tost que je la vey, mon amc en fut émeuë, Et ma foible raison souda in. m'abandonna; Mille petits esprits qui sortoient de sa veuè, Passèrent par mes yeux, dont mon cœur s'estonna; Et vey tant de beautés, que, sans faire defance, Vaincu, je me reâdy, ne pouvant mesuiier Comme je me perdois, et que, pour ma souffrance,. Je ne trouveroy rien qui me flst espérer.

Las! que depuis ce tans j'ay supporté de peines! Que j'ay perdu de jours, que j'ay veillé de nuicts, Poursuivy sans cesser d'une rage inhumaine, Qui de la fin d'un mal fait naistrc mille ennuis ! Sa rigueur, toutesfois, me seroit agréable -4^ Si j'avois quelque espoir d'alléger ma douleur; « Mais c'est un trop grand mal de languir misérable. Et n'espérer ny paix ny trêve à son malheur. ■

Si la flèche d'amour dont mon ame est blessée, Ne m'eust touché qu'un bras, je l'eusse séparé ; J'eusse coupé d'un coup la partie offensée Pour finir le tourment trop long-tans enduré. Mais, las! cette poison, tout partout espandu<~. M'envenime le sang, l'ame et l'entendement; Mon cœur en est saisi. Cesl donc peine perdue D'espérer que le tans m'y trouve allégement.

Ce qui plus me tounnente et qui croist mon malaise, Cest qu'encor en souffrant tant d'aspres passions (0 cruauté du ciel!), il faut que je me taise. Et feigne une liesse en mes afflictions. Car, durant mes travaux, je prendroy patience. Voire et m'honorerois de beaucoup endurer. Si celle que je sers on avoit connoissance, Et si je luy pouvoy librement déclarer.

Ma Diane, mon cœur, ma lumière et mon ame, Clef de tous mes pensers, source de mon soucy, Helas! sentez-vous point que ma cuisante flame S'allume de vos yeux et s'en nourrist aussy ? Ils font que mon ardeur tousjours vive demeure; Ils font que mes désirs ne sont jamais lassez. Et feront que bien-tost il faudra que je meure, Bien heureux toutesfois si vous le cognoissez.

44 DIAKE.

Puis qu'on veut que l'image en mon cœur si bien peinte S'efface avec le tans contre ma volonté, Je pren congé de vous, ô divine beauté! Qui reteniez mon ame heureusement contrainte.

En moy toute autre ardeur désormais soit étainte, Tout espoir, tout désir, toute félicité ! Arrière, ô foible Amour ! qui fais place à la crainte ; Adieu flambeaux et traits, adieu captivité;

Adieu lut, compagnon de mes tristes pensées. Adieu nuicts en discours comme un songe passées, Désirs, soupirs, regards si gracieux et doux ;

Douleurs, soucis, regrets, saisiront vostre place; Car, puis que mon amour par la crainte s'efface, 0 plaisirs ! pour jamais je pren congé de vous.

DIALOGUE

Amour, ame des cœurs, esprit des beaux espris. Je te conjure, enfant, par ta mère Cypris, Par ton arc, par tes traits, par ta plus chère flame, Par ces yeux où, si fier, tu siez en majesté, Par les cris et les pleurs, fruits de ma loyauté. De dire à ce départ un adieu à ma dame.

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