‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 37 sur 163 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

OÙ je tiens la teste appuyée :

Je suis dans mon licl sans indHivuir, Pour mieux ta douoeuv reoevoii'i Donoeur dont la peine est noyée.

Haste-toy, Sommeil, de venii' :

Mais qui te peut tant retenir? ,

Rien en ce lieu ne te retarde, Le chien n'abbaye icy autour, Le coq n'annonce point le jour, On n'entend point l'oye criarde.

Un petit ruisseau doux coulant A dos rompu se va roulant, Qui t'invite de son murmure ; Et l'obscurité de la nuit, Noête, sans chaleur et sans bruit, Propre au repos de la nature.

Chacun, fors que moy aeulemeut, Sent ore quelque allégement Par le doux effort de tes charmes :

Tous les animaui^ travaillés Ont les yeux fermés et sillés, Seuls les miens sont ouverts aux larmes.

Si tu peux, selon ton désir, Combler un homme de plaisir Au fort dSine extrême tristesse.

Pour monstrer «fuel est ton pouvoir, Fay-moy quelque plaisir avoir Durant la douleur qui m'oppresse.

Si tu peux nous représenter bien qui nous peut contenter, Séparé de longue distance, 0 somme doux et gracieux !

Représente encor à mes yeux Celle dont Je pleure l'absance.

Que je voye encor ces solelli», Ces lys cl ces boutons venneits, Ce port plain de majesté sainte i Que j'entr'oye encor ces propos, Qui tenoient mon cœur eh repos t Ravi de merveille et de crainte.

Le bien de la voîr tous les jour& Autrefois estoit le secours De mes nuicts, alors trop heureuses :

Maintenant que j'en suis absant, Ren-moy par un songe plaisant Tant de délices amoureuses.

lu DIANE.

Si lous les songes ne sont rien, C'est tout un, ils me plaisent bien :

J'aime une telle tromperie.

Uaste-toy donc, pour mon confbrt ; On te dit frère de la Mort, Tu seras père de ma vie.

Mais, las ! je te vay appelant, Tandis la nuict en s'envolant Fait place à l'aurore vermeille :

0 Amour ! tyran de mon cœur, C'est toi seul qui par ta rigueur Empesclies que je ne sommeille.

lié ' quelle estrange cruauté î Je t'ay donné ma liberté.

Mon cœur, ma vie et ma lumière, Et tu ne veux pas seulement Me donner pour allégement Une pauvre nuict toute entière?

Yeux, qui guides mon ame en l'amoureux voyage, Mes célestes tlambeaux, bénins et gracieux, C'est vous qui fournissez de traits victorieux Amour, ce grand archer, seul dieu de mon courage.

C'est vous qui me rendez «contant en mon servage. C'est vous qui m'enseignez le beau chemin des deux. Vous purgez mon esprit de pensers vicieux Et retenez mon cœur autrefois si volage.

Vous pouvez d'un clin d'œil faire vivre et mourir. Faire au mois de janvier un doux printans fleurir, Voire au fort de la nuict la lumière nous rendre.

Vous estes le soleil qui me donnez le jour, Et je suis le phœnix qui se brûle alentour; Puis, quand je suis brûlé, je renais de ma cendre.

Au saint siège d'Amour, des grands dieux le vainqueur, J'ay fait venir plaider ceste beauté rebelle, Et l'accuse, en pleurant comme une criminelle, De vol, d'ingratitude et d'injuste rigueur.

Helas ! Amour (ce dy-je \ elle a voilé mon cœur Et ne reconnoist point mou service fldelle ; Elle m'a traversé d'une lleche mortelle Et me fait consommer en cruelle langueur.

Je ne te pui» prouver comme elle me tourmente. Mon cœur en est tesmoin : qu'elle le représente, Tu verras, le voyant, sa rigueur et son tort.

Et, si tu crains trop fort les traits de son visage, Ne donne pas sentence à son desadvantage. Nais fay tant qu'elle et moy nous demeurions d'accord.

Si vous voulez que ma douleur finisse Et que mon cœur» qui vous est destiné, Soit de son mal doucement guerdonné.

Et que mon ame en br4Jlant s'esjouysse;

Si vous voulez qu'à jamais je bénisse L'heure et le point qu'à vous je me donné, Et que l'ennuy qui me suit obstiné.

Comme un ombrage en l'air s'esvanouysse;

Sans grand travail soudain vous le pouvez, La guarison en vos mains vous avez Du mal d'amour, qui jusqu'au cœur me touche.

Car, s'il vous plaît de le faire cesser, Il ne vous faut seulement prononcer Qu'un doux ouy du cœur et de la bouche.

CHANSON

Un doux trait de vos yeux, ô ma flere déesse!

Beaux yeux, mon seul confort.

Peut me remettre en vie et m'oster la tristesse

Qui me tient à la mort.

Tournez ces clairs soleils, et par leur vive flame

Retardez mon trespas :

Un regard me suffit : le voulez-vous, madame ?

Non, vous ne voulez pas.

Un mot de voslre bouche à mon dam trop aimable,

Mais qu'il soit sans courroux, Peut changer le destin d'un amant misérable,

Qui n'adore que vous.

11 ne faut qu'un ouy, meslé d'un doux sou-rire

Plein d'amours et d'appas :

Mon Dieu! que de longueurs, le voulez-vous point dire?

Non, vous ne voulez pas.

Roche sourde à mes cris, de glaçons toute plaine,

Ame sans amitié.

Quand j'estoy moins brûlant, tu m'estois plus humaine

Et plus prompte à pitié.

78 UIAKE.

Ces8oni donc de Taimer, ai, pour nons en distraire,

Tournons ailleurs nos pas.

Mais peut-il estre vray que e le veuille ftiire? Non, je ne le veux pas.

Je ne veux jamais plus penser De voir un jour recompenser Le mal qu'en aimant je supporte, Puis que èelle qui tient mon cœur Me monstre une extrême rigueur, Parmy l'amour qn^elle me porte.

Mais pourroy-je espérer aussi Qu'elle eust jamais de moy mercy, Veu qu'à soy-mesme elle est cruelle, Se privant des plus doux plaisirs, Meurtrissant ses propres désirs Et perdant sa saison nouvelle?

Ômelle, où aves-vous les yenx ?

Yoyes ce printans gracieux ; Voyez ceste belle verdure, Un jour des prochaines chaleurs Fera languir toutes ces fleurs.

Ores beautez de la nature.

Si le tans léger et coulant Dévore tout en s'envolant»

S'il rend toute chose effacée, Est-ce pas trop de cruauté, De laisser perdre une beauté Si chère et si soudain passée ?

Si c'est la peur qui vous retient, Pensez que la crainte ne vient Qu'à faute d'amitié parfaite.

Amour est une vive ardeur.

Et la crainte est une froideur.

Soudain par vraye amour desfalto.

Si ma foy vous fait différer.

Qui vous en peut mieux asseurer Que vostre œil qui lit dans les âmes / Helas ! aimay-je ardantement?

Quand je parle à vous seulement, U sort de ma bouche des fiâmes.

Si vous m'aimez, faites le voir, Sans plus mes douleurs décevoir. Les entretenant d'espérance ;

On bien, si vons ne m'aimez pas; Ne retardez plus mon trèspas ; Je le prendray pour recompense.

XVÏII

Depuis que sous vos loix mon ame est retenue, L'an desjà quatre fois s'est veu recommencer : Et ma foy, que le tans n'a jamais soeu fausser, Mieux que le premier jour n'est de vous recognml.

Si pour voir vostre sein j'abaisse un peu la veuë. Si j'ose vostre' main de la mienne presser, Ou baiser vostre gant, je vous voy courrousser. A tel heur, en quatre ans, ma fortune est venue !

Les propos plus communs qu'il vous plaist'ra'aflfermer. C'est que vous n'aimez rien ny ne pouvez aimer, Et qu'il ne faut dé vous attendre autre asseurance.

Donc, si par vostre advis je pren de moy pitié. Changeant mon amour forte en commune amitié, A sçavoir si l'on peut m'accuser d'inconstance?

Helas ! chassez ce vouloir obstiné !

Ilelas ! changez ceste estrange nature.

Et n'éteignez, faute de nourriture.

Mon foible espoir, aussi-tost mort que né.

N'est-ii pas tans que je sois guerdonné ? N'est-il pas tans qu'une heureuse advanture Donne allégeance au tourmait que j'endure. Et de chetif me rende fortuné ?

Si vous sçavez que ma foy soit certaine. Si vous voyez la grandeur de ma paine. Si vous pouvez mes langueurs secourir :

Que vous sert-il que je sois misérable ? Las ! hastez-vous de m'estre favorable.

Ou vous hastez de me faire mourir !

Que trop d'amour me seiche et me dévore ainsi, Devant vos yeux cruels embellis de ma paine; Que je m'aille appastant d'une espérance vaine, Plus pour aigrir mon mal que le rendre adoucy;

Que je ne trouve en vous ny pitié ny mercy, Que je meure de soif an bord de la fontaine :

80 DIAIIE.

Non, il n*en sera rien, beauté trop inhumaine, J*ay soin de mon salut, dont vous n'avez soucy.

Par vos feintes douceurs ne sortans point de l'ame. Quand vous m'avez rendu tout de soulft*e et de flame, Vous pensez-vous mocquer d'Amour et de ma foy?

Mais vos deguisemens forcent ma patience, Vostre tFQié mon ardeur, les tourmens ma constance : Je ne puis estre à vous si vous n'estes à moy.

Vous le voulez, et j'ay trop de coustume De vous servir pour ne le faire pas : Sors, traistre amour, tourne arrière tes pas ; Tu me -brûlois, le dédain te consume.

Si jamais plus vostre beauté m'allume, Yeux qui pleuvez des traits et des appas. Ma flamme esteinte, et qui seulement fume, Revive encor pour mon cruel trespas.

Malgré ma dame et malgré que j'en aye, Qu'à chauds bouillons tousjours saigne la playe Qu'elle me fit à ses pieds estendu.

Je sens ma braise en glaçons convertie. Mon cœur tout sien comme elle elle a rendu : Tousjours le tout se suit de sa partie.

Encor aucunefois, cet archer décevant Au combat me desile et tasche à me reprendre Avec des yeux trompeurs, qui, sous ma vieille cendre, Font revivre des feux brûlans comme devant.

Mais la nuict solitaire, à mon aide arrivant, Fait qu'en moy je retourne et me mets à comprendre Le mal qui m'est prochain : parquoy, sans plus attendre, Tous ces brasiers je plonge en Lethés bien avant.

Comme un petit oyseau j'approche de la proye, Puis la peur des gluaux me fait prendre autre voye, J'y revien, je la laisse, et fay maint et maint tour.

J'ose et je n'ose pas, je m'arreste et galope ; Bref, j'ourdis une toile ainsi que Pénélope, Dont je desfay la nuict ce que j'ay fait le jour.

Puis que mon plus bel âge, en servant despenstS Puis que ma loyauté, mon ardeur, ma tristesse,

MVAB II. 81 '

Mon teint palle et ma voix, mon œil pleurant sans ceste, N'ont sçeu donter un oœur qui se disoit forcé :

Espoir, que tant de fois loin de moy j'ay chasM-, Comme une idole feinte, et vaine, et tromperess<>, Yera^elque autre abusé désormais trouve adresse, Je ne puis en tes rets estre plus enlacé.

Les cieux ny les enfers n'ont de toy connoissance, Les humains seulement font joug sous ta puissance. Qui desseins sur desseins ne cessent d'enfiller.

Tu n'es qu'un songe faux des veillans misérables. Tu repais les esprits de chansons et de fables, Et, te cuidant tenir, on te voit envoUer.

Je ne suis point jaloifx ny ne le veux point estre, Quand un plus fortuné sera de vous reçeu ; M'appercevant trop tard que je me suis deçeu, Je cesseray de suivre un enfant pour mon maistre.

Bien que vostre beauté mon désir ait fait naistre, 11 (îist mort toutesfois aussi-tost que conceu, Sans l'espoir tout riant qu'en vos yeux j'apperçeu. Qui ma flamme a nourrie et l'a fait ainsi croistre.

J'ay sur vostre constance assis mon bastiment : C'est une éternité, s'il a bon fondement ; Sinon, au premier vent, adieu l'architecture.

Si ce malheur m'advient, saintement je promets Qu'aux sermens et aux pleurs je ne croiray jamais, Ny qu*au cœur d'une femme une seule amour dure.

Belle et guerrière main apprise à la victoire ', Jamais de l'arc d'Amour un seul trait ne perdant Main qui de son beau char les resnes va guidant, Quand il retourne en Cypre, orgueilleux de ta gloire

Main dont le blanc esclat obscurcist tout yvoire. Qui fois de ta froideur naistre un désir arda Qui le sceptre et Testât des amours va .garda Qui m'escris en l'esprit la loy que je veux croir

* Tkvduction d i sonnet italien qui débute ainsi :

0 bella man, cha'l fren dd carro lieni, Qoando Amor col trionpho à Gipri lorna. Mm biattca, man leggiadra, mano adorna, CtM r dHjreo'8cettro suo reg gi « manlwni.

8t DIANE*.

M»èii qu sur tes beautés as fait l'oùl «nvieux, Main qui sçais tiiompher des plus audacieux, Et qui rens de mon cœur les tempestes sereines :

Las I ne t'oppose point, ô belle et blanche main, Quand je cherche, embrasé, le secours de mes peines, Qu'une ingrate me cache en la bouche et au sein.

Chasëes de votre cœur l'ii^luste cruauté Qui vous rend contre Amour fièrement obstinée. Et n'estimez jamais qu'une dame bien-née Puisse avoir sans aimer quelque félicité.

Mais que vous servira ceste ileur de beauté, De jeunesse et d'amour richement couronnée, Si, sans estre cueillie, elle devient fennée Et perd sa désirable et chère nouveauté?

Il ne sufBst d'avoir un champ gras et fertile, Car, s'il n'est laboura, c'est un friche inutiî ; La terre en devient dure et ne rapporte rien.

Celle qui ne se sert de sa belle jeunesse Fait comme un usurier, qui cache sa richesse Et se laisse mourir sans user de son bien.

xxvn

Si vous m'aimez, madame, helasl si vous m'airncz, Et si le trait d'Amour comme moy vous entame. Donc ainsi comme moy vous sentez dedans l'ame, Aux esprits et au cœur, cent fourneaux allumez.

Hé ! pourquoy souffrez- vous que soyons consumez, Servans de nourriture à l'amoureuse flame? N'est-ce une grand' rigueur, si vous pouvez, madame, Modérer cette ardeur qui nous tient enflamez?

Nous sentons bien tous deux une égale souffrance, Mais de nous en sortir seule avez la puissance^, Encor vous ne voulez nos langueurs secourir !

C'est estre en mesme tans cruelle et misérable, De nourrir un tourment dont on se peut guarir, Et, pour n'aider autruy, ne s'estre secourafole.

XXYIII

Hél que n'est-il permis, aussi bien qu'A mes yeux, A tous mes autres sens d'exercer leur puissance? L'acoez qui m'affoiblit perdroit sa viotenoe,

Et sans plus deprtm' j« beniroy les deux.

0 jour bien fortuné ! jour clair et radieux, Où de tant de beautez mon œil eut jouyssance, Que le seul souvenir chasse au loin ma souffrance, Et d'un homme mortel me rend égal aux dieux.

Je vey dans un beau sein, sur deux fraises nouvelles, Amour, comme une abeille, errer d'un vol soudain, Laissant dedans les cœurs mille pointes mortelles.

Je le vey, le méchant, le meurtrier, l'inhumain ! Oh! si l'on m'east permis d'y mettre un peu la main, Je l'eusse bien puny de mes peines, cruelles.

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