‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 38 sur 163 · SONGE · texte numérisé non relu

SONGE

Celle que j'aime tant, lasse d'estre cruelle, Est venue en songeant la nuict me Consoler : Ses yeux estoient rians, doux estoit son parler, Et mille et mille amours voloient à l'cntour d'elle.

Pressé de ma douleur, j'ay pris la hardiesse De me plaindre à hauts cris de son cœur endurcy, Et d'un œil larmoyant luy .demander mercy, Et que mort ou }»tié mist (In à ma tristesse.

Ouvrant ce beau coral qui les baisons attire, Me dist ce doux propos : Cesse de soupirer, Et de tes yeux meurtris tant dé larmes tirer, Celle qui t'a blessé peut guarir ton martire.

0 douce ilUisioni ô plaisante merveille ! Hais combien peu durable est Theur d'un amoureux. Voulant baiser «es Teux, bêlas 1 moy, malheureux ! Peu à peu doucement je sens que je m'éveille.

Ëncor long^lanB depuis»- d'une ruse agréable, Je tins les yeux fermez* et feignois sommeiller : Mais, le songepassé, je trouve au réveiller Que ma joye éloit fausse et mon mal véritable.

RYMES TIERCES

Pleurs et soupirs, je vous ouvre la porte. Allez trouver la beauté que j'admire, Plaignez sa peine et ma douleur trop forte ;

Faites luy voir ce que je n'ose dire : Puis que le ciel envieux et contraire Ne me permet ce que plus je désire.

Plaignez l'ennuy qui fait que je n'espère Pour tout salut qu'une mort souhaitée.

Heureux repos de m^ longue misère.

Las! quand mon ame est plus fort tounnentée, C'est quand je suis joyeux en apparence, Couvrant son dueil d'une joye empruntée !

£t toutesfois avec sa violance, Bien que ma paine en ma face soit painte, Aucun pourtant n'en a la connoissance.

Helas 1 je n'ose alléger d'une plainte Ni d'un soupir mes malheurs déplorables, Que je retiens d'une force contrainte.

C^sez vos cris, amoureux misérables :

Tous les tourmens de l'amoureuse flame A mes tourmens ne sont point comparables.

C'est un grand mal de couver dedans l'ame Le chaud désir et la vive estincelie, Qui se nourrit des beaux yeux d'une dame.

C'est un grand mal de la servir cruelle, Et toutesfois, pour le mal qu'on supporte, On a plaisir quand on la voit si belle.

C'est un grand mal d'aimer de telle sorte, Qu'on n'ose pas descouvrir son martire.

Pour un respect que la grandeur apporte.

C'est nn grand mal, et qui ne se peut dire, Que d'estre serf d'une dame v<Aage, Qui sans repos la nouveauté désire.

C'est un grand mal, voire une extrême rage, Quand Jalousie avec Amour s'assemble.

Troublant les cœurs d'un violant orage.

Et toutesfois tous ces maux mis ensemble N'approchent point de ma griéve tristesse, Qui seulement A soy seule ressemble.

Lasl ma douleur seulement ne me blesse, L'ire du ciel n'en seroit assouvie, Mais la douleur de ma belle maistresse.

Celle qui m'est plus chère que la vie Est (ô regret!) durement affligée D'un faux jaloux, plein de haine et d'envie. ^ Et ce qui rend mon ame plus chargée. C'est que sou mal de mon malheur procède, Sans que je puisse, en la rendant vangée, Vanger ma mort et luy donner remède.

COMPLAINTE

La terre, naguerps glacée, Est ores de vert tapissée ; Son soin est embelly de fleurs.

LITRE II

L'air est encore amoureux d'elle,

Le ciel rit de la voir si belle,

Et moy j*en augmente mes pleurs.

Les champs sont verds, et le boccage Se pare de jeune feuillage, Les prez ouvrent mille trésors ; Et moy, despoûillé de ma gloire.

Je n'aime couleur que la noire, La portant dedans et dehors.

Des oiseaux les bandes légères, Renforçans leurs voix ramageres.

Donnent Tame aux bois et aux champs :

Leur doux bruit reveille ma peine.

Et les plaintes de Philomene Me sont au cœur glaives tranchans.

Les oiseaux cherchent la verdure, lloy je cherche une sépulture Pour voir mon malheur limité :

Vers le ciel ils ont leur voilée.

Et mon ame deconsolée Se nourrit en l'obscurité.

Ores l'amant sent, dedans l'ame, Pleuvoir des beaux yeux de sa dame L'espoir, qui plus doucement poind :

Et l'œil dont je pleure l'absance M'a privé de toute espérance.

Las! j'ai crainte et n'espère point.

Ores les animaux sauvages Gourent les champs, bois et rivages, Comme Amour les rend furieux :

Mais le regret qui me transporte D'une pointe encore plus forte.

Pressant, me poursuit en tous lieux.

Or' on voit la rose nouvelle Qui se découvre et se fait belle, Monstrant au jour son teint vermeil :

Où, lasl mon pallissant visage Se seiche en l'avril de mon âge, Privé des rais de mon soleil 1

Or' on voit d'une tiède halaine, Zephire esmouvoir par la plaine Mollement les bleds verdoyans * Et moy je couve en mon courage Des soupirs, qui font un orage De cent mille flots ondoyans.

0 belle jeunesse du monde !

86 DIAKE.

Des desii^ la source leconde, Mère des nouvelles amotirs, De tout l'univers reconnue, Que me sert ta douce venue, Si mon hyver dure tousjours ?

Royne des fleurs et de l'année, Tousjours pompeu£e et couronnée, Doux soûlas des cœurs oppressez ; Par tout où tes grâces arrivent.

Les jeux et les plaisirs te suivent :

Les miens, où les as-tu laissez?

Quand je voy tout le monde rire.

C'est lors qu'à part je me retire.

Tout morne, en quelque lieu caché :

Comme la venfve tourterelle, Perdant sa compagne fidelle, Se branche sur un tronc seiche.

Le soleil jamais ne m'esclaire, Tousjours une erreur solitaire Couvre mes yeux de son bandeau :

Je ne voy rien que des ténèbres.

Je n'enten que des cris funèbres.

Je n'aime rien que le tombeau.

La France, en partis divisée.

Sent enfin sa rage accoisée Au doux leniment d'une paix :

Las ! pourquoi l'ay-je souhaitée.

Si la guerre est plus irritée Entre mes pensers que jamais?

Pensers qui font dedans ma teste Un bruit estrange, une tempeste.

Et dressent cent mille combats :

Mais quoy qui gaigne l'advantage.

Sur moy seul tombe le dommage Et la perte de leurs débats.

Las ! qu'Amour me rend misérable !

Las ! que la joye est peu durable ; Las ! que constante est la douleur :

Que du sort la roué est légère, fjue l'espérance est mensongère, Que l'homme est sujet au malheur !

Non, non, sous le ciel de la lune, Tout va comme il plaist à Fortune, Elle seule est royne icy bas :

S'il y a quelque providence, Au ciel elle a sa résidence,

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