‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 40 sur 163 · DE LA JALOUSIE · texte numérisé non relu

DE LA JALOUSIE

Amour à petit feu fait consommer mon ame. Et m'attaint si souvent des regards de ma dame, Que je n'ay pas un lieu qui n'en soit tout percé ; Helas ! ce n'est pas tout : la ftroide jalousie M'envenime l'esprit, trouble ma fantaisie. Et m'outrage si fort, que j'en suis insensé.

Amour est bien cruel, sa pointure est mortelle, Mais l'aspre jalousie est beaucoup plus cruelle. Tout autre mal n'est rien au prix de ce tourment : Amour, aucunesfois, se lasse de nos peines. Et soulage nos maux par des liesses vaines. Mais cette autre fureur nous presse incessamment.

Las! quand quelque faveur en aimant me contente, Cest quand la jalousie en mon esprit s'augmente. Tous les plaisirs d'amour viennent pour ma douleur : Quand je doy m'égayer, je renforce ma plainte ; Quand je doy m'asseurer, je soupire de crainte, Et fay lire mon mal sur ma palle couleur.

En vain je veux flerliir par pleurs celte furie,

En vain j'essaye aussi, quelque part que je fuie, A me garantir d'elle, elle conte mes pas. En vain, j'ay mon recours aux fortes médecines, Ce mal ne se guarist par jus ni par racines : Ains nous fait sans mourir souffrir mille trespas.

Amour, tu es aveugle et d'esprit et de veuê. De ne voir pas comment ta force diminué : Ton empire se perd, tu révoltes les tiens. Faute de ne chasser une infernale peste. Qui fait que tout le monde à bon droit te déteste. Pour ne pouvoir jouyr seurement de tes biens. C'est de ton doux repos la mortelle ennemie, C'est une mort cruelle au milieu de la vie, Cest un hyver qui dure en la verde saison. C'est durant ton printans une bize bien forte, Qui ilEiit sécher tes fleurs, qui tes fueilles emporte. Et parmy tes douceurs une amere poison.

Car, bien que quelque peine en aimant nous tourmente, Si n'est-il rien si doux, ny qui plus nous contente, Que de boire à longs traits le bruvage amoureux : Les refus, les travaux, et toute autre amertume D'absence ou de courroux font que son feu s'allume Et que le fruit d'amour en est plus savoureux.

Mais, quand la jalousie envieuse et dépite Entre au cœur d'un amant, rien plus ne luy profite ; Son heur s'évanouist, son plaisir luy desplaist, Sa clairté la plus belle en ténèbres se change : Amour, dont il chantoit si souvent la louange, Est un monstre affamé qui de sang se repaist.

Helas ! je suis conduit par cette aveugle rage. Mon cœur en est saisi, mon ame et mon courage ; Elle donne les loix à mon entendement, Elle trouble mes sens d'une guerre étemelle, Mes chagrins, mes soupirs, mes transports, viennent d'elle, Et tous mes desespoirs sont d'elle seulement. Elle £8dt que je hay les grâces de ma dame. Je veux mal à son œil, qui les astres enflame, De ce qu'il est trop plain d'attraits et de clairté; Je voudrois que son front tust ridé de vieillesse; La blancheur de son teint me noircist de tristesse. Et dépite le ciel voyant tant de beauté.

Je veux un mal de mort à ceux qui s'en approchent Pour regarder ses yeux, qui mille amours décochent, A ce qui parle à elle et à ce qui la suit; Le soleil me desplaist, sa lumière est trop grande, Je crains que pour la voir tant de rais il espande.

LIYRK II. dt

Nais si n'aima^^je point les ombres de la mitt.

Je ne sçauroy aimer la terre où elle touelie, Je hay Tair qu'elle tire et qui sort de sa bouche,

suis jaloux de l'eau qui lui lave les mains,

n'aime point sa chambre, et j'aime moins encore L'heureux miroir qui voit les beautés que j'adore. Et si n'endure pas mes tourmens inhumains.

Je hay le doux sommeil qui lui clost la paupière, Car il est (s'ay-je peur) Jaloux de la lumière fies beaux yeux que je voy, dont il est amoureux ; Las ! il en est jaloux et retient «a pensée. Et sa mémoire aussi, de ses charmea pressée, Pour luy ûiire oublier mon souoy rigoureux.

Je n'aime point ce vent qui, folastre, se joue : Parmy ses beaux cheveux et luy baise sa jouet Si grande privante ne me peut contenter. Je couve au fond du cœur une ardeur ennemie Contre ce fascheux Uct qui la tient endormie. Pour la voir toute nuè et pour la supporter.

Je voudroy que le ciel l'eust foit devenir telle, Que nul autre que moi ne la pust trouver belle : Mais ce seroit en vain que j'en prirois les dieux. Ils en sont amoureux; et le ciel qui l'a foite Se plaist en la voyant si belle et si parfaite, Et prend tant de olairté pour mieux voir ses beaux yeux.

Tous ceux que jeTencontre, en quelque part que j'erre» Sont autant d'ennemis qui me livrent la guerre ; S'ils sont vestus de noir, je croy soudainement Que c'est pour faice voir, à la beauté que j'aime, Qu'ils sont pleins de constance ou de tristesse extrême, Et deviens ennemy de leur accoutrement.

L'incarnat me foit foy de leur dure souffrance, Le verd metikit trembler avec son espérance, Je connoy par le bleu les jaloux comme moy : Le bleu, c'est jalousie, et la mer en est peinte ; Mariniers, comme amans, vivent toujours en crainte. Car en mer et en femme il ne faut avoir Iby.

Si quelqu'un est pensif, soudain je croy qu'il pense En ce bel ceil guerrier, qui- comme moy l'offense; Si je le voy joyeux, je crains qu'il soit contant. Et souhaite en pleurant que mes yeux me déçoivent; Bref, tous ceux que je voy, j'estime qu'ils reçoivent Plus de faveur» que moy, bien qu'ils n^aimentpas tant.

Suis-je pas malheureux de vivre en telle sorte? Ma fureur par le tans se rend toujours plus forte, Mille loups affamez me tiraillent le cœur;

Or' j*ai la Dsoe blesme, or* elle est enflamée, Or' je voudroy donner au travers d'une armée, Or' je n'ose paroistre et meurs presque de peur.

Vive source d'ennuis, harpye insatiable, Le tourment de toy-mesme, enragée, incurable, Portant au chef cent yeux incessamment ouverts, Ouverts pour nostre mal, clos pour nostre liesse. Las ! plus je parle à toy, plus tu crois ma tristesse Et remplis mon esprit de serpens et de vers.

Tu rens Bues yeux si clairs, qu'une longue distance Ne les peut empescber de voir en leur présence La beauté que j'adore entre dix mille amans ; Je voy sa blanche main qui de l'un est touchée, A l'autre elle sourit, sur l'autre elle est couchée, Et voy qu'elle se plaist en ces contantemens.

Tu fais que mon esprit en cent lieux se transporte, Mon penser ennemy sur tes ailes se porte, Pressé d'un aiguillon qui vivement le poind : Tu fais trouver mon corps où il ne sçauroit estre. Et reveilles mes sens pour leur feire connoistre Ce que je voudroy bien qu'ils ne connussent point.

Vous que comme déesse ici-bas je révère, ^

Si vous avez pitié de ma longue misère. Et si vous desirez de me voir secourir. Tuez cette sorcière acharnée à ma perte. Et de son sang tout chaud oignez ma playe ouverte : Ce remède tout seul est propre à me guarir.

Celle à qui mes escrits ont donné tant de gloire. Qu'on l'estimoit unique -en sa perfection, A du tout, -comme on dit, changé d'affection, Et de nos feux premiers enterré la mémoire.

Non, non,' la glace est chaude et la blancheur est noire, Le soleil ténébreux, l'air sans mutation, Le ciel, la peur des dieux, tout n'est que fiction, Bref, ce qui est n'est point, à rien il ne faut croire.

Je ne croiray plus rien, ou croiray seulement Que les sens et l'esprit jugent tout faussement. Et ne jugent de rien qui soit sans imposture.

Je croiray que la femme, et n'en seray blasmé. Entre tout ce qui est ou fut jamais formé. Est de la plus changeante et plus fausse nature.

LITRE II. 89

Jamais Adelle amant n'eut plus douces pensées, Plus aimables travaux, désirs plus élevez, Que j'avoy, quand vos yeux, d'inconstance privez, Tenoient toutes vers moy leurs lumières dressées.

Quand un seul trait rendoit nos deux âmes blessées, Quafid un mesme filet nous tenoit captivez, Quand d'un mesme cachet nos cœurs estoient gravez, Ayans perdu devant toutes marques passées.

Quels destins rigoureux, quel horrible meffait Rend un si ferme nœud soudainement detfait Et couvre une clairté si luisante et si belle ?

Ha faute et les destins à tort en sont blasmez. Ce sont des tours communs et tout accoustumez D'Amour, de la Fortune et d'un sexe infidelle.

Ma vie à on enfer peut estre comparée, J'ay pour mes trois fureurs mains soucis violans, Au lieu de noirs serpens le venin distilans* De jalouses poisons mon ame est dévorée.

L'espérance est de moy pour jamais séparée, Comme eite est de ces lieux malheureux et dolans ; Mes pleurs ont fait un Styx, et mes soupirs briUans Du bouillant Plegethon l'ardeur démesurée*

Ma bouche est un cerbère à toute heure abboyant ; L'infernale valée, en fumée ondoyant, Ressemble à mon esprit si comblé de tristesse.

Tous les tourmens d'enfer à moy seul sont donnez, La justice de Dieu tourmente les damnés, Et je suis tourmenté d'une injuste déesse.

Vostre cœur s'est ehangé, maistresse, et je l'endure, Non qu'un bouillant desplt ne me rende embrasé; Mais pource qu'en aimant je me suis proposé D'accepter la fortune, ou favorable ou dure.

Je n'ignoray jamais l'heur de mon advanture. Quand de vostre œil divin j'estoy favorisé ; Mais aussi mon esprit n'est pas si peu rusé. Qu'il ne sçache des vents l'inconstante nature.

Je suis tout plein d'amour, quand vous me tenez cher;

Qiniid voos Boe dédaignei, je crains de vous Tacher Et fuy de TQs beaux yeux la lomiere infideUe.

Je ne seray jamais importun si je puis, Tayroe mieux seul à part soupirer mes ennuis : « L*amy qui m'importune ennemy je l'appeUe. »

ÉPIGBAMME

Vous m*avei foit jetter au plus vif de la flame Un sonnet que du ccrar l'Amour m*a fait sortir : Si c*est pour appaiser les courroux de rostre aine, La vengeance est petite, il n*en peut rien sentir. Ah ! non, vous ravei fait pour sauver votre gloire, Qui courait grand pàil sans cet embrasement : Car, en brûlant mes vers, je brdle aussi rhistotre De vostre tyrannie et de mon long totmnenL

XXXYIII

Vous raviei inventé, rapporteurs dangereux, Que celle à qui je suis avoit fait nouveau change, Et par ce méchant bruit, contraire à sa louange, ITaviei comblé Fesprit de soucis douloureux.

Son vouloir est trop ferme, et sou ooenr geneceuv, Amy de la firanchise, aisément ne se range; Je n'ay que trop connu combien elle est eetrange Et prôid peu de pitié des tourmens amoureux.

Avec tant de travaux quatre ans je l'ai servie. Que la peine à toute autre en eust esté l'envie, Voyant ses passions si mal récompenser.

Car il f^ut bien aimer et rien ne se promeittitî : Quiconque, à ce voyage, après moy s'ose mettrp, Ne fera long chemin avant que se lasser.

fie dites plus, amans, que l'absence inhumaïue Tourmente votre esprit d'un mal demesuié : Car qui laisse sa dame et s'en voit séparé Va point de sentiment pour souibir de la paine.

Ce n'est plus rien de luy qu'une semblance vaiiiti Qu'un corps qui ne sent rien, palle et défiguré^ 5^i] ame est autre part, son esprit égaré Irre Me place en place où son désir le mainc.

l>Jtiy qui sent son mal et qui le connoist bieu Esi encore vivant : mais oo ne sent plus rien.

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