LIVRE II
Aussi-lost que le corps est laissé de son ame.
Donc, si c'est une mort, on peut voir clairement Que celuy ne fut onc éloigné de sa damé, Qui surnomma douleur un tel éloignement.
Las! je ne verray plus ces soleils gracieux, Qui servoient de lumière à mon ame égarée ! Leur divine clairté s'est de moy retirée Et me laisse esperdu, dolent et soucieux.
C'est en vain désormais, ô grand flambeau des cieux ! Que tu sors au matin de la plaine azurée, Ma nnict dure tousjours, et ta tresse dorée, Qui sert de jour au monde, est obscure à mes yeux.
Mes yeux, helas! mes yeux, sources de mon dommage,' Vous n'aurez plus de guide en l'amoureux voyage, Perdant l'astre luisant qui souloit m'esclairer.
Mais, si je ne vois plus sa clairté coustumierc, Je ne veux pas pourtant en chemin demeurer : Cai' du feu de mon cœur je ferai ma lumière.
CHANSON
LasI en vous esloignant, ma dame, Au moins n'emportez point mon ame Et mon cœur que vous m'avez pris :
11 sied mal à une déesse, Jeune et belle comme Cypris, D'eslre cruelle et larronnesse.
Huguenots qui courez la France, De grâce, faites-moi vengeance D'une aussi mauvaise que vous :
Sa main est apprise au pillage, Et ses yeux, qui feignent les doux, N*ont plaisir qu'à faire dommage.
Guettez ceste belle meurtrière, Qu'elle soit vostfe prisonnière, Elle qui met tout en prison ; Liez ses tnains de chaisnes fortes, Las! qui m'ont volé ma raison, L'ayant navrée en mille sortes.
Ainsi donc, ma flere ennemie, De ma mort vous serez punie.
Et des torts que vous m'avez faits.
Mais j'ay peur que l'ennemy blesmef
Voyaut vos yeux annez de trails, Se rende prisonnier lui-mesme.
Cheveux, présent fatal de ma douce contraire, Mon cœur, plus que mon bras, est par vous enchaisné; Pour vous, je suis captif en triomphe mené, Sans que d'un si beau rêt je ciierche à me deffaire.
Je sçay qu'on doit fuïr les dons d'un adversaire; Toutesfois je vous aime, et me tiens fortuné, Qu'avec tant de cordons je sois emprisonné, Car toute liberté commence à me déplaire.
0 cheveux, mes vainqueurs, vantez-vous hardiment D'enlacer en vos nœuds le plus fldelle amant Et le cœur plus devôt qui fut onc en servage.
Mais voyez si d'amour je suis bien transporté, Qu'au lieu de m* essayer à vivre en liberté, Je porte en tous endroits mes ceps et moa cordage ^
Aimons- nous, ma déesse, et monstrons à l'épreuve Qu'une si belle ardeur ne se peut allumer; Nostre amour s'en fera d'autant plus estimer, Qu'en ce tans la constance en peu d'amans se treuve.
Bien que le ciel, l'envie et la fortune pleuve Sur nous tout ce qu'ils ont d'angoisseux et d'amer. Jamais ils ne pourront nos cœurs desenOamer; Le tans mesme, en passant, rendra nostre amour neuve,
Lisant en vostre cœur, j'y verray mon vouloir ; Ce sera mesme ennuy qui nous fera douloir. Et ne garderons rien que nous nous voulions taire.
Nous n'aurons en deux corps qu'un esprit seulement; Car l'amour si commune est comme un diamant , . Qui denîeure sans prix es mains du populaire.
< Sonnet destiné à mademoisette de Chftteauneof, maîtresse du duc d'A»juu, depuis Henri III, et composé par Desportes pour lui être offert comme expression des sentiments du prince. Renée de IVieux, demoiselle de CMleauneuf, était née en Bretagne vers 1550. Nous avons raconté son histoire dans la vie de notre auteur. Le sonnet a eu pour modèle un sonnet italien qui commence par cette strophe :
0 chiome, parte deila l'eccia d'oro Di cui fè Amor il laccio , ove fui coiso Quai simpfice augeletto ' «dalqualscioho Non spero esse mai più, se pria non moro.
LIVKE II. 97
STANCES
Lors qu'un de vos rayons doucement me blessa, Et que mon ame libre en prison fut réduite, Mon cœur, ravi d'amour, aussi-tost me laissa, Et sans autre conseil se mit à vostre suite ; Mais, comme un voyageur qui s'arrestc pour voir S'il trouve en son chemin quelque chose nouvelle, Alors qu'il veit vos yeux, de passer n'eut pouvoir, Et demeura Surpris d'une clarté si belle.
Puis il reprend courage et s'asseure à la fin, Désireux d'achever l'entreprise première. Soit qu'Amour le guidast, ou son heureux destin, Ou que vostre œil luisant lui foumist la lumière * Hazardeux pèlerin, il vient jusques au lieu Siège de vostre cœur, qu'il embrassa sur l'heure. Et me dit en riant un étemel adieu, Ne voulant plus partir de si belle demeure.
Vostre cœur, qui ne veut, plein d'un brave désir. Souffrir mi compagnon, autre empire pourchasse, Et, délaissant le sien, d'un lieu vient se saisir, Où nul autre que luy ne pourroit avoir place ; C'est le roc que mon cœur, plein d'amour et de foy. Divinement guidé, délaissa pour vous suivre. Voilà donc comme Amour du depuis nous fait vivre : Mon cœur est dedans vous, le vostre est dedans moy.
i'ay fait de mes deux yeux une large rivière, Que de vos fiers regards les feux estincelans, Et de mon estomac les brasiers violans, Au lieu de la tarir, font devenir plus fiere.
Contre vostre rigueur, je veux, belle meurtrière. Mettre avec mes soupirs ces pleurs tousjours coulans. Puis les jetter aux vens ; les vens, courriers volans, Les porteront en l'air d'une course légère ;
Puis l'élément du feu de l'air les tirera; Mais leur humidité pourtant ne tarira, Car des eaux de mes pleurs la source est éternelle.
Ils viendront jusqu'au ciel ; lors, les Dieux, de pitié, Puniront vos rigueurs, vengeans mon amitié : Car ils me fecont sage et vous feront moins belle.
Vostre bouche, ô déesse! a mal proplielizé; Pai-donnez si l'Amour me fait vous contredire, Car Philene a bouché ses oreilles de cire, Et des charmes trompeurs ne l'ont point amusé.
Cet œil, qui l'a rendu qiifil<|ucfois (Muhrasê, Obscurci d'un plus beau, fHjur ïuy cesbc d*: luire; Il le voit sans danger, sans joie t-î Sfins marUiT; Jamais un bel esprit n'est di^ur fois abusé.
Reste donc, que Diane, <*n voyant sa consLniicis Souffre qu'Amour la tout- de, fl, douco, ofb GOininpiicc A plaindre un peu le mil (rtm cœur ijui est tout lïEeJi;
Sinon vous jugerez si l'Himaut çat bien i^ge, Qui fuit les doux appas ^Vune dame volage Pour se pei-dre aux rigiu'Hi & ii'unf qui n'aiiite iiert.
Cent et cent fois le jour je fay nouveaux discours; Mal contant, mal payé des travaux que j'endm-e, Et, lassé de porter une charge si dure, Je rebelle mon cœur du grand roy des amours.
La raison aussi-tost s'avance à mon secours. Qui m'ouvre les prisons et guarit ma pointure; Libre alors, je maudy sa méchante nature, Et consens que sa loy n'ait en moy plus de cours;
Mais, presque au même instant, sans oser me défendre, Un clin d'œil, un propos, mon cœur, viennent reprendre, Rechassent ma raison, r'enserrent mes espris;
Et l'Amour, par vengeance, en rigueur se renfoi-ce. Lors, comme un pauvre serf nouvellement repris, J'endure, et, tout honteux, de servir je m'efforce.
CHANSON
Celuy que le ciel tout-puissaul Fait d'un dœur ardant en naissant, Veut que chacun luy obeïsse ; Mais, bien que son œil vigoureux .M'ait rendu chaud et généreux, Je n'aime qu'à faire service.
Guerriers, qui, d'un bras glorieux, Gravez vos faits victorieux
LITRE II
Aux durs tableaux de la mémoire, Vantez Tostce commandement; De moy, je sers si noblement, Que je ne chante autre victoire.
, Le forçat, sauvé du danger,
Monstre sa chaisne à Testranger, Triste enseigne de son supplice ; Et moy, je monstre mon lien, Heureuse marque de mon bien, Car mon bien vient de mon service.
Hercule, en tous lieux redouti'*, Ayant maint travail surmonté, Servant, effaça cette gloire; Hou service n'est pas ainsi.
Car il rend mon nom esclairci Trop plus qu'une belle victoire.
0 vous, furieux de soucis.
Sans repos troublez et transis.
Pour renverser une police, Ayans l'univers travaillé, Le prix qui vous sera baiUé N'est rien auprès de mon service.
Ce bel œil qui donne le jour.
Alors qu'il chasse, à son retour, La nuict marchant en robe noire, Ne voit rien, par tout l'univers, Devant, derrière, et de travers, Egal au Dieu de ma victoire.
Heureux qui sert comme je fais.
Et qui consacre tous ses faits A chose si sainte et propice; Aussi, pour m'en recompenser, Rien mieux je ne sçauroy penser Que de mourir en son service.
XLYI
Je m'estoy dans le temple un dimanche rendu. Que de la mort du Christ on faisoit souvenance. Et, touché jusqu'au cœur de vive repentance, Je soupiroy le tans que j'ai mal despendu.
0 Seigneur! qui des cieux en terre es descendu, Pour guarir les peclieurs et laver leur offance. Que ton sang, ruisselant en si grande abondance, I^ait point esté pour moi vainement respandu !
Seul Sauveur des humains, sauve ta créature!
.^gl
iOO DIANE.
Tachevoy de prier, quand je vey d*avanture Celle dont les beaux yeux sans pitié m'ont deffait.
Ah ! Dieu I (ce dy-je alors, la voyant en prière, Triste et l'œil abaissé) ceste belle meurtrière Se repent-elle point du mal qu'elle m'a fait?
Que maudits soient mes yeux, si pronts à mon dommage. Qui, pour le seul plaisir de voir vostre beauté, Ont laschement trahi ma libre volonté.
Mis mes pensers en trouble et mon ame en servage !
Mon mortel ennemi par eux a eu passage Dans mon cœur desarmé qu'or' il tient arresté ; Et lui, qui contre Amour s'estoit si bien porté. Sent pour sa recompense un feu qui le saccage.
Car ce Dieu sans pitié, comme un cruel vainqueur, Met en feu ma despoûille et se campe en mon cœur, Dont il ne partira jusqu'à tant que je meure.
Mais, ô maudit Amour I tu n'as point de raison : Car, si tu prens mon cœur pour y faire demeure, Es-tu pas bien enfant de brûler ta maison? -
Quand nous aurons passé l'infernale rivière. Vous et moy, pour nos maux, damnez aux plus bas lieux. Moy, pour avoir sans cesse idolastré vos yeux. Vous, pour estre à grand tort de mon cœur la meurtrière,
Si je puis tousjours voir votre belle lumière, Les étemelles naicts, les regrets furieux, N'estonneront mon ame, et l'enfer odieux N'aura point de douleur qui me puisse estre fiere.
Vous pourrez bien aussi vos tourraens modérer. Avec le doux plaisir de me voir endurer. Si lors vous vous plaisez encor en mes traverses.
Mais, puisque nous avons failly diversement, Vous, par inimitié, moy, trop fort vous aimant, J'ay peur qu'on nous sépare en deux chambres diverses*.
Imilé d'un sonnet italien qui commence par ces vers :
Poi che voi ed io varcate baverem r onde Dell' atra Stise, e sarera fuor de spene. Dannati ad abtiar V ardeiiti arène Délie valli inremali, ime e profonde. .