‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 48 sur 163 · LES · texte numérisé non relu

LES

Icare est cheut icy, le jeune audacieux, Qui pour voler au ciel eut assez de courage : Icy tomba son corps degamy de plumage, Laissant tous braves cœurs de sa cheute oti vieux

0 bien-heureux travail d'un esprit glorieux, Qui tire un si grand gain d'un si petit dommage! 0 bien-heureux malheur plein de tant d'avantage, Qu'il rende le vaincu des ans victorieux !

Un chemin si nouveau n'estonna sa jeunesse, Le pouvoir lui faillit, mais non la hardiesse : 11 eut pour le brûler des astres le plus beau ;

Il mourut poursuivant une haute advanture ; Le ciel fut son désir, la mer sa sépulture : Est-il plus beau dessein ou plus riche tombeau ' ?

Quand je pouvoy me plaindre en l'amoureux tourment, Donnant air à la flamme en ma poitrine enclose,

* Imité d'un sonnet de Sannazar qui commence par œ vers : Icaro cadde qui, queste onde il sanno, etc.

Je vivuis trop heureux : las ! maintenant je n'ose • Alléger ma douleur d'un soupir seulement.

C'est me poursuivre, Amour, trop rigoureusement : J*aime, et je suis contraint de feindre une autre chose; Au fort de mes travaux, je dy que je repose, Et monstre en mes ennuis un vray contentement.

0 supplice muet, que ta force est terrible I Mais je me plains à tort de ma gesne invisible, Veu qu'un si beau désir fait naistre mes douleurs.

Puis j'ay ce reconfort en mon cruel martire, Que j'escry toute nuict ce que je n'ose dire, Et, quand l'encre me faut, je me sers de mes pleurs '.

Venus cherche son fils. Venus, tout en colère. Cherche l'aveugle Amour par le monde égaré : Mais ta recherche est vaine, ô dolente Cythere ! U s'est couvertement dans mon cœur retiré.

Que sera-ce de moy? que me faudra-t-il faire? Je me voy d'un des deux le courroux préparé ; Egal le obéissance à tous deux j'ay juré : Le fils est dangereux, dangereuse est la raere. '

Si je recelé Amour, son feu brûle mon cœur; Si je décelé Amour, il est plein de rigueur Et trouvera pour moi quelque peine nouvelle.

Amour, demeure donc en mon cœur seureraent, Mais fay que ton ardeur ne soit pas si cruelle, Et je te cacheray beaucoup plus aisément *.

Quand je suis tout le jour de douleur agité, Que j'eusse au moins la nuict quelque douce allegence ! Certes, la passion a trop de violence Qui tousjours continué en son extrémité. . Pensers, désirs, soucis pleins d'importunîté.

1 Imité d'un sonnet italien qui commence par ces mots :

Pu tempo eh' io hebbi ardir con lingua sciolla Dolermi e palesar l'intema pena, Quando Amor pria mi lenne in sua catena, Che il fallo . da scusar per una volta.

■ ImitH d'un morceau latin de Sannazar, qui débute ainsi : Quaeritat hue illuc raptum sibi Cjrpria natum....

LES AMOURS D HTPPOLTTE. 117

Hé ! donnez moy de grâce un peu de patience ; Mais vous me travaillez pour punir mon ofTence De ce que j*ose aimer une divinité.

Encor en endurant ma douleur véhémente, 0 trop cruel destin ! celle qui me tourmente Ignore que je meurs par Teffort de ses yeux.

Madame, helas ! monstrez que vous estes divine, Lisez dedans les cœurs ainsi que font les dieux, Et voyez que mon mal a de vous origine.

Puis que vous le voulez, demeurez inhumaine. Et, me faisant mourir, feignez de n'en rien voir ; Vous ne pourrez pourtant ma constance esmouvoir. Car du feu de vos yeux mon ame est toute pleine.

Mon cœur est immuable et mon amour certaine, Les plus cruels tounnens y perdent leur pouvoir; S'il advient que je meure en faisant mon devoir. Vous en aurez l'oflfence et j'en auray la peine.

Las 1 mon mal me plaist tant, pource qu'il vient de vous. Que je trouve en souffrant le martyre bien doux. Et de m'en délivrer je ne prens point d'envie.

C'est pourquoy je craindroy de mourir en aimant, Non pour fuïr la mort, mais de peur seulemant De perdre mes douleurs, si je perdoy la vie.

Je ne puis pour mon mal perdre la souvenance Du soir, soir de ma mort, que mon œil curieux Osa voir trop hardy le plus parfait des cieux, Et le nouveau soleil si luisant à la France.

Mon Dieu ! que de clartez honoroient sa presance ; Que d'amours, de désirs et d'attraits gracieux. Mais plustost que de morts, de soucis furieux. De pleurs, d'aveuglemens, pour punir mon offance !

Je voyoy bien mon mal, mais mon œil désireux, Ravy de ses beautez, s'y trouvoit bien-heureux, Lors qu*un flambeau cruel trop tost l'en Ast distraire.

llelas I flambeau jaloux de ma félicité, N approche point d'icy, porte ailleurs ta clarté. Sans toy cet œil divin rend la salle assez claire.

118 LES AMOURS d'hIPPOLVTB.

Amour sceut une fois si vivement m'attaindre, Qu'il me tint trois hyvers en langueurs et en cris; A la fin la raison, regagnant mes espris, Chassa Taigre douleur qui tant me faisoit plaindre.

Mais, ainsi qu'un flambeau qu'on ne fait que d'étal ndi^, Si le feu s'en approche est aussi-tost repris : Dans mon cœur chaud encor un brasier s'est épris, Voyant vostre bel œil qui les dieux peut contraindre.

0 que ce feu nouveau, dont je suis consumé, Est plusaixlant que l'autre en mon sang allumé! Bien qu'il ne luise point, que sa flame est cruelle!

De mon premier accez je me suis peu guarir, Nais je n'espère plus cet autse secourir : Car, las ! presque tousjours la r'encheute est mortelle.

Dieu, qui fais de mon cœur ta victime sanglante, Si prestre à ton autel, jeune, tu m'as rendu, Si pour suivre ta loy mon esprit j'ay perdu. Et si dedans le feu tes louanges je chante.

Travaille-moy tousjours, ma douleur m'est plaisante; Cherche moy tout par tout, rien ne t'est deffôodu ; Mais fay que mon tourment ne soit point entendu Et que ma belle flame ailleurs ne soit luisante.

Ayant d'un cœur hautain jusqu'au ciel aspiré, Aux plus cruels tourmens je me suis préparé. Rigueurs, gesnes, prisons, fers et feux je mesprise.

Si rien me fait pallir, c'est, helas! seulement Que mon feu soit connu par mon embrasement, Et que les mesdisans troublent mon entreprise.

Amour peut à son gré me tenir oppressé, Et m'estre, helas I à tort, rigoureux et contraire : Je veux demeurer ferme, et ne faut qu'il espère Qu'en adorant vos yeux je sois jamais lassé.

Je voy bien mon erreur, et que j'ay commencé (Nouveau frère d'Icare) un vol trop téméraire. Mais je le voy trop tard et ne m'en puis distraire, Par la mort seulement il peut estre laissé.

Raison, arrière donc : ta remonstrance est vaine.

LES AMOURS D HIPPOLTTE. 119

Si je meui*s en chemin, je seray hors de paine, Et par mon haut désir j'honore mon trespas.

Il faut continuer quoy que j'en doive attendre : Ce fut témérité de l'oser entreprendre, Ce seroit lascheté de ne poursuivre pas.

Amour, qui vois mon cœur à les pies abbalu, .Tu le vois tout couvert de sagettes mortelles, Pourquoy donc sans profit en pers-tu de nouvelles ? Puisque je suis à toy, pourc[uoy me poursuis-tn?

Si tu veux, courageux, espruuver ta vertu. Décoche tous ces traits ^ur les âmes rebelles, Sans blesser, trop cruel, ceux qui te sont fldelles. Et qui sous ton enseigne ont si bien combattu.

Quand tu tires sur moy, tu fais brèches sur brèches ; Donc, sans les perdre ainsi, garde ces belles flèches Pour guerroyer les dieux, et m'accorde la paix.

Ah ! j'enten bien que c'est : Amour veut que je meure ; Je mourray, mais au moins ce confort me demeure. Que la mort de moy seul luy couste mille traits *.

Cesse, ô trop foible esprit ! de plus faire defance, Et quittons le rempart gardé si longuement, Aussi bien sans profit ferions nous autrement : Contre un si giand effort peu sert la résistance.

Tant plus je vay avant, plus j'ay de connoissance Du pouvoir de vos yeux, qui me vont consumant ; Et faudra qu'à la fin je meure en vous aimant : Telle est de mon destin la fatale ordonnance.

En vain contre le ciel l'homme se veut bander ; Car que n'ay-je essayé pour de vous me garder ? Depuis maintes saisons contre moy je m'obstine.

Et fay ce que je puis de peur de me ranger : Car je crains à bon droit, vous voyant si divine. Que plus, comme j'ay fait, je ne puisse changer.

i Inrilé d'un sonnet italien qui débute par cette stroplie :

A che,contra d' un vinto opri più l' arco? Usalo contra (|uei che non son resi; Già mille altri ribelli avresti presi Con le saeUe délie quai m' hai carco.

120 I.E5 AMOURS d'hIPPOLTTE.

Celuy qui n'a point veu le printans gracieux, Quand il eslale au ciel sa richesse prisée. Remplissant l'air d'odeurs, les herbes de rosée. Les cœurs d'affections et de larmes les yeux.

Celuy qui n'a point veu par un tans furieux La tourmente cesser et la mer appaisée, Et qui ne sçait, quand l'ame est du corps divisée, Comme on peut s'esjouyr de la clarté des cieux.

Qu'il s'arreste pour voir la céleste lumière Des yeux de ma déesse, une Venus première; Mais que dy-je ? ah ! mon Dieu 1 qu'il ne s'arreste pas :

S'il s'arreste à la voir, pour une saison neuve. Un tans calme, une vie, il pourroit faire espreuve D." glaçons, de tempeste et de mille trespas.

Pourquoy si plein d'orgueil marches-tu sur ma teste. Triomphant de l'honneur qu'Un autre a mérité? Tes dars tant crains au ciel ne m'ont pas surmonté, Amour, c'est une dame, et non toy qui m'arreste.

Si tu veux t'honorer du prix de ma conqueste, Fay qu'elle me remette en pleine liberté. Puis pren pour m'asservir cet arc tant redouté, Qui de Jupiter mesme accoise la tempeste.

Je n'ay point peur de toy, celle qui me retient Par l'effort de ses yeux ton empire maintient ; C'est elle qui te fait comme un Dieu reconnoistre.

Si je t'obeïssois et t'ay craint par avant, C'estoit pour l'amour d'elle. On endure souvant D'un mauvais serviteur pour l'amour de son maistre *.

Je sens fleurir les plaisirs en mon ame, Et mon esprit tout joyeux devenir,

< Imilû d'un sonnet italien qui débute par cette strophe :

A clie, cieco Fanciul colanto orgoglio?

A che di superbi.i si te mostri acoeso? A madoniia mi son, non a te reso :

Lf I Tu ohe ruppe del mio pHlo il S4*oglio.

Pensant au bien qui me doit advenir, Cet heureux jour que je verray ma dame.

Plus j'en suis près, plus mon désir s'enflame, Je ne puis plus ses efforts retenir :

Mais, ô mes yeux! pourrez-vous soustenir Ses chauds regars pleins d'amoureuse flame ?

Que me sert, las ! si fort la désirer? Fol que je suis, veux-je donc espérer Qu'estant près d'elle en repos je demeure?

Et près et loin je languis en tous lieux; Mais, puis qu'il faut qu'en la servant je meure, Pour nostre honneur mourons devant ses yeux.

Ce n'est assez que soyez si bien née, Riche d'esprit, de race et de beauté, Que l'honneur saint marche à vostre costé, Grande, admirable, aux vertus addonnée.

En peu de jours la forte destinée Peut rendre, helas ! vostre honneur surmonté : On ne sçaura que vous avez esté, Ny que le ciel vous ait tant fortunée.

Si vous voulez immortelle durer, Nul mieux que moy ne vous peut honorer. Et vos vertus à jamais faire bruire.

Je l'entrepren ; mais, pour plus m'animer, Permettez-moy que j'ose vous aimer :

L'affection me fera mieux escrire.

Mon Dieu, que de beautez sur le front de ma dame 1 Mon Dieu, que de trésors qui ravissent les Dieux ! La clarté de son œil passe celle des cieux, Quand au plus chaud du jour le soleil nous enflame.

Mais, las! de mille traits sa beauté nous entame, Trop sont pour les mortels ces trésors précieux. Et le soleil luisant qui sort de ses beaux yeux Respand tant de clarté, qu'il aveugle nostre ame.

Estrange fait d'Amour ! un objet à l'instant Me rend triste et joyeux, malheureux et contant, M'esclaire et m'esbloûit, me fait vivre et me tué.

Et voilà ce qui fait qu'en forçant mon vouloir, Je me banny, helas I du plaisir de vous voir. Pour ne sentir le mal qui vient de vostre veu^.

1ÎÎ LES AXOURS d'hIPPOLYTE.

Qu'une secrette ardeur me deVore et saccage, Et que, privé d'espoir, j'ayme, helasi vainement, Je ne m'en fasclie point : je me plains seulement Que mon œil n'est plus clair pour voir vostre visage.

Que ne suis-je l'oiseau ministre de l'orage. Qui tient l'œil au soleil sans fléchir nullement ? Je seroy bien-heureux, voyant incessamment La divine beauté qui me tient en servage.

Le malheur qui me guide est plein de grand' rigueur, Un monstre horrible à voir ne me fait point de peur, Et je crain les regars d'une jeune déesse.

C'est Amour qui le fait, qui ne s'assouvit pas. Le cruel, de ma mort, mais veut que mon trespas Soit privé de tout point d'honneur et de liesse.

Pourquoy si folement croyez- vous à un verre, Voulant voir les beautez que vous avez des deux? Mirez-vous dessus moy pour les connoistre mieux. Et voyez de quels traits vostre bel œil m'enferre.

Un vieux chesne ou un pin, renversez contre terre, Monstrent combien le vent est grand et furieux : Aussi vous connoistrez le pouvoir de vos yeux. Voyant par quels efforts vous me faites la guerre.

Ma mort de vos beautez vous doit bien asseurer. Joint que vous ne pouvez sans péril vous mirer : Narcisse devint fleur d'avoir veu sa figure.

Craignez doncques, madame, un semblable danger. Non de devenir fleur, mais de vous voir changer. Par vostre œil de Méduse, en quelque roche dure *.

L'arc de vos bruns sourcils mon cœur tyrannisans, C'est l'arc mesme d'Amour, dont traistre il nous martire :

Imité d'un sonnet italien qui commence par cette strophe :

A che presti, superba, a un vetro fede? Se ben comprender vuoi la tua bellezza, Speccbiate m me : cb' ë tanta sua grand Quanto ë l' incendie mio, ch' ogn' allro e

LES AHOUBS D'HIPPOLTTB. 1S

EL ne croy point qu'en nous d'autres flèches il tire Qoe les traits de tob yeux si proots et si Inisans.

De leur Tiire splenctenr sortent les feux cuisans Qui font que tout le monde a peur de son empire; Ses rets sont tos (dieTeux, où tonte ame il attire. Ravie en si beaux nœux, si blonds et si plaisans.

Cest poorquoy ce Tainquenr, qui par tous se fait craindre. Ne sçauroit tous blesser, tous In-ûler, tous estraindre, Prenant de tous son feu, son cordage et ses traits.

Craignez donc seulement qu'en Toyant rostre image. Vous ne puissiez souflHr tant d'amours et d'attraits. Et ne fades, Taincuê, à tous mesmes hommage.

STANCES

Lors qne j*e9cry ces Ters, il ne faut que Ton pense, Qoe trop andncieax je n'aye connoissanoe, Du rang qœ tous tenez ^ de ma qualité : Car je jure tos y eox ^ leur puissance sainte Qne je garde en œcy le respect et la crainte, Ikmt il faut rererer une dirinité.

Aussi tant de Tcrtus tous font toute dÎTine, Et Toe douces beaatez monstrent bien Forigine Que TOUS aTez du ciel tout parftdt et tout beau : Yous n'avez rien d'humain, Tostre grâce est œieste, Yos discours, TOstre teint, Tostre ris, Tostre geste. Et l'Amour sans vos yeux n'auroit point de flambeau.

J'en parle asseorement : car je connoy sa flame. Qui sonloit prendre Tie aux beaux yeux d'une daine. Et qn'il me fist sentir lors que j'en fn surpris : Las! or^ à mon malheur je l'ay mieux reconnue, '

Regardant folement les traits de Totre Teuê, Qui m'ont bien sçeu punir d'aToir trop entrepris.

Or ne m'accusez point qoe je sois temtfaire, Présumant voos aimer : car je ne sçauroy faire Qn'ailleors toome mon cœur, qui tous est destiné ; Et, quand ce seroit fante aux mortels d'entreprendre D'aimer une déesse, on ne m'en peut reproidre : Le péché Cût par force est toujours pardonné.

Las I on peut bien juger qne <^est une contrainte. Yen qu'an plus Ibrt du mal dont mon ame est altainte, Je ne me puis garder de tous suivre en tous lieux, Et qne, trouTant ma mort peinte en Tostre Tisage, lion triste deseqpoir, ma porte et mon dommage-, Poor n'y connoistre rien, je me ferme les yeux. J'ay fiût un fort rempart d'amour et de constance

1ÏI LES AMOURS D UIPPOLYTE.

Conli'^ le désespoir armé de violance,

Qui me fait mille assauts et ne me peut forcer :

Quelquefois de furie il fait brèche en mon ame;

Mnia presqu'au mesme instant vostre l^eauté, madame,

Aceourant au secours, l'engarde de passer.

le voudroy bien pourtant qu'il demeurast le maistre! Il cambat mon salut, que je ne veux connoistre. Mmst las ! je me repen de l'avoir désiré ; Cat, bien que ma douleur mortellement me blesse, Et r(ue de mieux avoir je sois désespéré, îiûiïit mieux vivre ainsi qu'en toute autre liesse.

h: délibère en vain d'une chose advenue, Clîir, puis qu'outre mon gré mon ame est devenue Prisonnière d'Amour, que sert de consulter S'il e&t bon de le suivre, ou s'il faut l'éviter? ïn'advis n'y vaut plus rien, monstrons donc de nous plaire Au chemin qu'aussi bien par contrainte il faut faire. Et courons la fortune. 0 Amour 1 désormais Moi; ropos et ma vie en tes mains je remets. Toy seul comme un grand roy commande en ma pensée, La raison et la peur loin de moy soit chassée. Et lant de vains respects qui m'ont trop retenu, Diviians mon esprit par un trouble inconnu.

Cftïuy qui sent de Mars sa poitrine échauffée, El qwi veut s'honorer de quelque beau trofée, }ie pallist estonné pour la peur des bazars. Hais voit devant ses yeux, par les rangs des soldars, La mort d'horreur couverte et de sang toute tainte, El l'ai tend de pié coy sans frayeur et sans crainte. Moy donc qu'un plus grand Dieu touche si vivement, El qui veux que mon nom vive éternellement. Pour* avoir mon amour sur tout autre élevée : Moy qui ay tant de fois ma vaillance esprouvée, (IfFiindray-je maintenant à ce dernier assaut? Lft fait que j'entrepren veut un courage haut. Constant et patient, qui sonfTre sans se plaindre, tjui durant sa langueur joyeux se puisse faindre, f>uL sente incessamment quelque nouveau trespas, Oui AC laisse brûler et ne soupire pas, El qui, pour tout loyer des douleurs qu'il supporte, he puisse espérer rien qu'une douleur plus forte. C'vëi un labeur bien grand : mais rien n'est mal aisé Au cœur qui comme moy d'amour est embrasé.

LES AMOURS D*HIPPOLTTB. 1«i

Je veux donc poursuivii* sans espérance aucune. Sans appuy, sans raison, sans conseil, sans fortune, Et d'Amour seulement je veux estre guidé : Un aveugle, un enfant, qui desja m'a bandé Les yeux ainsi qu'à luy, pour ne voir mon offance. Et qui de mon malheur m'oste la connoissance : Ou, si je le connois, il me trouble si fort, One je suis le premier qui consens à uia mort.

Appelle qui voudra Phaëton misérable D*avoîr trop entrepris, je l'estime louable; Car au moins il est cheut un haut ftùt poursuivant, Et par son trespas mesme il s'est rendu vivant : i'aimeroy mieux courir à ma mort asseurée. Poursuivant courag^eux une chose honorée. Que lasche et bas de cœur mille biens recevoir De ceux que le commun aisément peut avoir. Mon esprit, nay du ciel, au ciel tousjours aspii*e. Et ce que chacun craint, c'est ce que je desirr. L'honneur suit les hazars, et l'homme audacieux Par son malheur s'honore et se rend glorieux. Le jeune enfant Icare en sert de témoignage. Car, si volant au ciel il perdit son plumage. Touché des chauds rayons du céleste flambeau, Le fameux océan luy servit de tombeau.

Et depuis de s<Mi nom cette mer fut nommée : Bien— heureux le malheur qui croist la renommée. De^a d'un sort pareil je me sens menacer, Moy qui devers le ciel mon vol ose dresser (Voyage audacieux !); mais rien ne me retire. Car les ailes d'Amour ne sont faites de cire. Le plus ardant soleil si to&t ne les fondra : Pois j'ay ce reconfort, quand ma cheute adviendra. Que ceux qui sçauront bien où je voulois attaindre Envieront mon trespas plustost que de me plaindre.

C01IPLA1!«TE

SauTage loy d'Amour et de ma destinée!

Las! on voit qu'un chacun fuit naturellement Ce qui le peut destruire : et mon ame obstinée Cherche ce qui me tué et s'y plaist follement.

Je sçay cfue je me pers pour croire à ma jeunesse, Je voy par la raison que c'est trop m'abuzer. inutile açavoir dont je ne puis uzer, Misérable raison dont la force est maislressel

Quand le mal vient d'en haut, vaine est toute deffance

1% LES AMOHRS D^HIPPOLTTE.

Mieux vaut doncq* que je cedde avec ce reconfort Que vos rares beautez excusent mon offance, Et que mon haut désir éternise ma mort.

Car, si je meurs, madame, en vous faisant senice, Jamais plus grand honneur je ne puis acquérir : Vous me recompensez en me faisant mourir, Pourveu que ma douleur par mon trespas finisse.

Aussi je ne me plains que me soyez cruelle. Mais, las! je suis marry de ce qu'en me tuant, Et payant de rigueur mon service ûdelle, Yostre honneur peu à peu se va diminuant.

Car, si tost qu'on sçaura la perte de ma vie, Chacun, craignant son mal, loin de vous se tiendra Et vous accusera, quand il se souviendra Que vous m'aurez tué pour vous avoir servie.

Si donc ma passion n'esmeut vostre courage. Si vous n'avez soucy de ma ferme amitié, Au moins, en m'offensant, ne vous faites dommage ; Ayez de vostre honneur, et non de moy, pitié.

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