I.XXIII
Qu'on ne me prenne pas pour aimer tiedemant, Pour garder ma raison, pour avoir l'ame saine. Si, comme une bacchante. Amour ne me pourmaine Je refuse le titre et l'honneur d'un amant
Je veux toutes les nuicts soupirer en dormant, Je veux ne trouver rien si plaisant que ma peine, N'avoir goutte de sang qui d'amour ne soit pleine. Et, sans sçavoir pour quoy, me plaindre incessammant.
Mon cœur me desplairoit, s'il n'estoit tout de flaroe; L'aise et le mal d'amour autrement n'ont point d'ame. Amour est un enfant sans prudence et sans yeux.
Trop d'avis et d'égard sied mal à la jeunesse : Aux conseillers d'estat je laisse la sagesse. Pour m'en servir comme eux, lors que je seray vieux.
Le jour malencontreux que mon ame peu sage Joua pour un regard l'aise et la liberté. Je ne me doutoy pas qu'une jeune beauté Recelast un cœur double, infidelle et volage.
Les serpens venimeux, iKiiz pour nostre dommage Au lieu plus chaud d'Afrique et plus inhabité, Dés le premier abord font voir leur cruauté ; L'œil et le port des ours est témoin de leur rage;
Le contraire en vous seule a trahi mon repos, Car vos gestes si doux, vos yeux et vos propos Ne respirent que joye et douceur amiable.
Je te puis, ô Nature ! à bon droit accuser : Tu luy devais donner, pour ne nous abuser, Ou le cœur plus bénin, ou l'œil plus efiroyable.
Nuict, mère des soucis, cruelle aux affligez, Qui fait que la douleur plus poignante est «entie, Pource que l'ame alors n'estant point divertie, tfte donne toute en proie eux pcnscrs enragez.
CLEONICE. ti7
Autre-fois mes travaux tu rendois soulagez, Et ma jeune fureur sous ton ombre amortie ; Nais, helas I ta Caveur s*est de moy départie, Je sens tous tes pavots en espines changez.
Je ne sçay plus que c'est du repos que tu donnes; La douleur et l'ennuy de cent pointes félonnes M'ouvrent Tame et les yeux, en ruisseaux transforraez.
Apporte, ô douce nuict! un sommeil à ma vie, Oui de fers si pesans pour jamais la deslie Et d'un voile étemel mes yeux tienne fenncz.
LXXYI
Chère et chaste déesse, honneur de ces bas lieux, Orient de mon ame, astre de ma pensée, Pourquoy tant de saisons tenez-vous éclipsée Sur mon seul horizon la clair lé de vos yeux?
Quel horrible péché me fait hayr des deux? Qu'ay-je fait, qu'ay-je dit pour vous rendre offensée? Ah I s'il m'estoit permis, j'ai l'ame si pressée. Que je maudirois tout, et déesses et dieux.
Apres m'avoir purgé de toute amour volage. Apres avoir marqué mon cœur cle vostre image, Gomme estant trop à vous, vous l'avez recette.
Fut-il onc dans le ciel dellé si cruelle, Qui peut avoir en haine un cœur n'adorant qu'elle tt mespriser le temple où son nom est chanté? ^
0 foy ! qui dans mon ame «s choisi ta rctraitte, Ne trouvant autre part nul scjour asseuré En ce siècle inlldelle, où le monde égaré .Avec rage et mespris t'offence et te rejette;
Si durant que le ciel plus rudement me traitte, Et quand je pers le bien par mérite espéré. Mon esprit de constance est plus fort remparé Et rend à sa vertu la fortune sujette.
Déesse, en ma faveur, veille soigneusement A conserver ma flamme ardant incessamment ! Fay qu'elle s'entretienne et ne soit consommée ;
Car, qnand le feu d'amour dedans moy s'esteindra, Ma vie au mesme instant tout à coup defaudra : Bans ce tison fatal ma Parque est enfermée.
Hj
216 CLEONIGE.
Et qu'après mon trespas le plus cruel supplice Qui soit dans les enfers semble trop doux pour moy.
LasI je n'aime que tous, ny ne le sçauroy faire : Soyez donc aussi pronte à guerdonner ma foy, Comme vostre rigueur fut pronte à me desfaire.