LXV
Chercher depuis trois jours à vivre en solitude. Me cachant de tous ceux que j'aimoy paravant; Rêver lorsque je parle et soupirer souvant. Et des livres d'amour faire ma seule estude ;
La nuit, me plaindre au lict que la plume est trop rude, Accuser le soleil si lent en se levant, Fonder mille desseins sur le sable mouvant, Et n'abhorrer plus tant le nom de servitude;
Repenser crat fois l'heure un semblable penser, Pour les ombres du faux la vérité chasser. Me plaindre et ne sçavoir qu'aucun mal je soutienne;
Trouver comme un nectar mon pleur délicieux. Et n'avoir qu'un image en l'esprit et aux yeux, Font signe encore en moy de la flamme ancienne.
Beaux yeux, par qui l'Amour entretient sa puissance, Qui vous juge mortels se va trop abusant. Si vous estiez mortels, vostre esclair si luisant Ne me rendroit pas dieu par sa douce influance.
Donc TOUS estes divins, et tirez vostre essance De l'étemel Amour, l'univers maitrisant.
Mais d'où vient, s'il est vray, vostre feu si cuisant? Car ce qui vient du ciel ne peut faire nuisance.
Voilà comme en l'esprit de vous je vay pensant.
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CLEONICE. 3lo
Puis en fin je resouls que le ciel tout puissant Vous a faits ainsi beaux, clairs, flerç et pitoyables,
Non pas que Tâge ingrat mérite de vous voir, Mais afin de monstrer qu'il a bien le pouvoir De former des soleils plus que Tautre admirables.
Vrais soupirs, qui sortez de la flamme cruelle Dont mon cœur amoureux est ceint de tous costez, Allez, et de vostre air chaudement évantez Ce beau sein où la neige en tous tans est nouvelle.
Faites par vostre ardeur que le froid se dégelle. Qui nuit au doux printans de ses jeunes beautez, Et puis d'un petit bruit bassement lui contez Combien de fois le jour je vais mourant pour elle.
Vous luy direz ainsi : Nostre esprit enflamé Sort du feu de vos yeux dans un cœur allumé; Il est vostre, madame, et rien ne peut Testaindre.
Pourtant recevez-nous. — Lors, entrans peu ft peu, Faites tant qu'à la fin elle brûle en son feu, . Et connoisse à Tessay si j'ay tort de me plaindre ^
Que d'agréables feux, que de douceurs ameres Retire en mon esprit vostre œil, mon beau vainqueur! Cypre, Paphos, Eryce, Amathonte et Gytheres Ne logent tant d'amoursque j'en ay dans le cœur.
Je veux mal aux destins, dont les loix adversaires Vont si tard fait sentir vostre aimable rigueur ; Le tans vescu devant ne m'estoît que langueur. Et mes plus clairs objets des horreurs solitaires.
A cet heur maintenant bien que tard destiné, Je me vante entre tous l'amant plus fortuné. Et pourveu que le sort ne rompe mes liesses,
Gardez pour vous le del, sainte troupe des dieux, Beuvez vostre nectar, caressez vos déesses ! Mortel, je ne seray sur vostre aise envieux.
■ imité d'un sonnet italien qui comnwnce par ces vers :
Itene, A miei sospir, ch' accesi in quella Pianuna anMHrosa siete, ù vive U core, Di cui non so se in allro amante Amore Più degna accese, o più suave, o bella.
CLEOMCE.
Ma belle et chère mort, pourquoy me tuez-vous, Doutant contre raison de ma foy pure et sainte? Helas ! c'est moy, mon cœur, qui seul dois avoir crainte, Quand je vois vos beautez admirables de tous.
Tant d'amours, tant d'attraits, rigoureusement dour. Ce teint, ce ris, ce front où la grâce est emprainte, Et ces beaux nœuds châtains, dont si ferme est l'étrainte, Sont assez de sujets pour me rendre jaloux.
Laissez-moy donc tout seul avaller ce bruvage, Et croyez qu'en l'esprit je n'ay que vostre image, Je la sers, je l'adore, à toute heure, en tous lieux.
Je jure vos beautez et vos grâces parfaites, Que je ne suis plus rien que tel que vous me faites Et que je vy sans plus comme il plaist à vos yeux.
CHANSON
Helas ! que faut-il que je fasse Bour monstrer quel est mon amour, Quand brûlant pour vous nuict et jour.
Vous pensez que je sois de glace ?
Afin d'avérer toute fainte.
Ouvrez mon cœur que vous avez, Et mes vœux plus ne recevez Si dedans vous n'estes emprainte.
Mais, pour y graver autre image, Le trait d'Amour n'est assez fort :
Elle y sera jusqu'à la mort.
Et plus, s'il se peut davantage.
Mes désirs de vous prennent vie.
Et cet heur les rend glorieux ; Asseurez moy de vos beaux yeux, Amour et Venus je deffie.
11 a bien fallu, ma déesse, Que mon cœur fust de diamant.
Pour durer au feu vehemant Et aux coups de vostre rudesse.
Non, il n'en est point sur la terre Qui garde en l'esprit tant de foy ; Je n'ay rien fîragile de moy.
Que mes courroux qui sont de verre.
Vous m'avez tant appris à languir misérable, Je suis à vos courroux si fort accoustumé, Que, quand aucunes fois vous m'estes favorable, Je ne puis m'asseurer cTestre de vous aimé.
Mon cœur tremble tousjours, bien qu'il soit enflamé Et qu'il brûle en hyver d'une ardeur incroyable; Ma foy, comme mon mal, en tous tans est durable, Mais des ailes d'Amour mon bien est empiumé.
Les heures sans vous voir me sont longues années, I es ans que je vous voy me sont courtes journées, Ppez et loin toutesfuis je meurs d'affection.
Je pleure et suis contant, je m'asseure et soupire, Fie sçacbant que je veux, je sçay que je désire. Et l'heur comme l'ennuy me donne passion.
Se fascher des propos d'un amant courroucé, A qui Taccez du mal fait tenir ce langage; Et prendre garde à luy comme s'il estoit sage. Monstre que vostre esprit d'amour n'est point blessé.
Las 1 nostre égal désir en vous estant cessé, Tousjours plus ardamment me dévore et saccage ; Et c'est ce qui m'affole et me comble de rage De voir vostre cœur libre et le mien enlacé.
Encore, au lieu de m'estre et douce et salutaire, Vous mettez sans pitié le féU dans mon ulcère. Et contre un furieux vous entrez en courroux.
Las ! par trop vous aimer j'ay cette frenaisie ; Tousjours l'excez d'amour se change en jalousie. Quand j'aime tièdement, je ne suis point jaloux.
Las! tempérez un peu ce despit embrasé, Qui fait naistre en mon cœur tant d'émeutes soudaines. Les flertez de vostre œil ne sont moins inhumaines Que douce est sa lueur, lors qu'il est appaisé.
Quel serment, non de pleurs, mais de sang arrosé. Peut rendre en vous servant mes paroles certaines, Puis qu'avec tant de foy, de constance et de peines, Vous uroyez que mon cœur soit traistre et déguisé?
Si j'aime autre que vous, qu'eu vivant je languisse,
216 CLEONIGE.
Et qu'après mon trespas le plus cruel supplice Oui soit dans les enfers semble trop doux pour moy.
Las! je n'aime que vous, ny ne le sçauroy faire : Soyez donc aussi pronte à guerdonner ma foy, Comme vostre rigueur fut pronte à me desfaire.