LIVRE PREMIER
Apres avoir passé tant d'cstranges traverses, Apres avoir servy tant de beautez diverses, Avoir tant combatu, travaillé, supporté Sous la chars^e d'Amour, le guerrier indonté : Je pensois A la fin, rompu de tant de paine, Avoir eu mon congé de ce grand capitaine, 3Je retirer chez moy, emporter ma raison, F.t passer le surplus de ma jeune saison Kii repos, doucement, soulageant mes pensées Du plaisant souvenir des fortunes passées.
Ainsi qu'un vieux guerrier maladif et cassé. Qui plein d'un brave cœur maint danger a passé, A cheval et à pied, en bataille rangée, ta approche, en assaut d'une place assiégée, Fndui-é chaud et froid, couru, veillé, cherché, Surpris ses ennemis, en embusche caché, At:lietant le sçavoir et l'honneur de la guerre [tû cher prix de son sang, riche émail de Iq teiTe.
LIVIIK I. tSl
En fin il se retire honoré justement, Et sent entre les siens un grand contentement. Racontant sa prouesse en tant et tant d'allannes, Et qu'il a fait essay de toutes sortes d'armes.
J'en pensois faire autant, loin d'Amour retiré, ITasseurant fermement d'avoir tout enduré, Et que, quand il voudroit autresfois me reprendre. D'autres nouveaux tourmens je ne pouvois attendre : J'avois porté Tennuy d'aimer sans eslre aimé, J'avois sans recueillir pour un autre semé, J'avois souffert la mort qu'on sent pour une absance, J'avois au desespoir long-tans fait résistance, J'avois senty le mal qui vient d'estre privé D'un grand contentement, dés qu'il est arrivé; Puis j'avois soustenu le regret et la rage D'aimer plus que mon cœur une tiame volage ; J'avois esté jaloux, insensé, furieux.
Portant la glace au cœur et le feu dans les yeux ; Et si quelque autre peine en reserve se treuve. Ainsi qu'il me sembloit, j'en avois fait espreuve. Hais ce n'estoit qu'une ombre, or' helas ! je le sen^, Depuis que vos regars, enchanteurs de mes sens. M'ont embrasé l'esprit d'une flamme nouvelle, Depuis que vostre main, pour mon malheur trop brllo, M'a volé ma raison et m'a percé le cœur D'un trait envenimé de soucis et de peur.
Las I on dit que l'Amour oste la connoissance, Et ce dieu trop cruel pour croistre ma souffrance. Me rend les yeux plus claira, afln de voir mon mal, Et qu'à vostre grandeur je ne suis pas égal. Je le connois assez, dont je me désespère. Nais en le connoissant je ne puis le contraire. Et faut qu'en voyant bien mon malheur préparé, Les yeux ouverts, je coure au naufrage asseuré. '
Madame, en ce seul point vous pouvez bien connoistre Que de ma liberté je ne suis plus le maistre : Donc, helas! si je faux, vous osant adorer, (Test une loy fatale : Amour me fait errer. Amour qui me transporte avec tant de puissance • Qu'en voyant que je faux, je soustiens mon oifance.
Jedy qu'un jeune amant doit eslre audacieux, Et qu'un esprit divin n'a pour but que les cicux; Je dy que ma douleur, qui de vous prend naissance, De mon loyal service est digne recompanse. Et que le mal d'Amour, qui me guide au trespas. Vaut mieux que tous los biens qu'on reçoit icy bas.
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ÎM RLEGIES.
Aussi durant mon mal ce qui plus me travaille, ' C'est, helas! que j'ay peur que le tourment me faille; Car je ^uste en souffrant tant de contentement Que je ne crains rien tant que d*estre sans tourment.
On dit qu'un vieux Romain, lorsque Rome et Carthagp, De tout cet univers combatoietit l'héritage, Pour ne manquer de foy, quittant femme et maison, Et ses enfkns pleurans, revint en sa prison, ^ Rien qu'il fust asseuré qu'une mort tres>cruelle Seroit l'injuste prix d'un acte si fidelle. Or* j'en fay tout autant : car, cruel contre moy. Je consens à ma mort pour ne trahir ma foy ; Et ce qui plus me plaist, languissant de la sorte, C'est que je suis unique au mal que je supporte. Et ne sçaurois sentir de plus cruel malheur Que si quelque autre amant egalloit ma douleur ^
Je fais un magazin de soucis et de paines, De tristes desespoirs et de morts inhumaines ; J'en garde pour le jour et pour l'obscurité. Ne voulant demeurer sans estre tourmenté. Car si je ne suis propre à tous faire service, Au moins ce m'est honneur que pour vous je languisse. C'est pourquoy de tourmens je suis si désireux, Veu que sans mes tourmens je serois malheureux ; Et le jour que je sens quelque nouvelle attainte. Je révère ce jour comme une feste sainte. Je vous suis donc, madame, obligé grandement. Puis que pour vous aimer j'ay cet heureux tourment.
Or ne m'estimez point estre si téméraire, D'attendre en vous servant quelque plus grand salaire, Car puis que mes douleurs je ne vous puis payer, J'aspirerois en vain à plus riche loyer. Je désire, sans plus, que vous soyez contente Que je prenne de vous ce bien qui me tourmente. Que je vive pour vous, que je meure par vous, Et que vos yeux cruels ne me soient jamais doux. Car de mon seul penser je reçoy tant de gloire, Et de ce que j'osay débattre la victoire En la guerre d'Amour, où je perdy le cœur. Qu'estant de vous vaincu, je m'estime vainqueur, Et sens mon amitié trop bien récompensée, Ne souvenant sans plus du vol de ma pensée.
* Dans les premi res éditions, le poêle comparait ses peines amoureuses aux supplices des martyrs chrétiens et sa constance k leur inébranlable loi. 1^ dévotion lui a fnit depuis changer cette strophe.