LIVRE I
Et ne mérite pas que le bel œil du jour
Luise aux siens, desdaignez des lumières d'Amour.
Or de moy qui n'ay point de roc en la poitrine, Qui ne suis point conceu des floLs de la marine, Animé d'un beau sang, d'un esprit et d'un cœur. Je reconnoy Amour pour maistr»et pour vainqueur, Et, quand de luy desplaire il me prendra l'envie. Que les flammes du ciel mettent fln à ma vie ! Encor qu'en le suivant et vivant amoureux Je sois diversement heureux et malheureux. Yrayment je suis heureux, il faut que je TaUvon.', Et que des loix du ciel hautement je me loué, De ce que le destin, captivant ma raison. L'ait au moins asservie en si digne prison ; Et tant selon mon gré m'ait rendu tributaire, Que son décret forcé m'est un choix volontaire. Car tout le plus parfait qui peut mieux contenter L'œil, l'oreille et l'esprit, jusqu'à faire gouster Icy bas des douceurs qui ravissent les âmes, Se rassemble au sujet d'où ruissellent mes fiâmes ; Et c'est ce qui me fait bien heureux estimer Sentant d'un trait si beau ma poitrine entamer, Et me plais dans le feu dont j'ay l'ame embrasée, Comme une jeune fleur s'égaye à la rosée.
Mais, si de ce penser naist mon ravissement. Il donne à mes ennuis vie et nourrissement ; De mon esprit confus c'est la guerre incertaine. Deux ruisseaux différens coulent d'une fontaine. L'amertume et le doux, la joye et la douleur : Ce qui me rend heureux fait naistre mon malheur, Car l'heur qui jusqu'au ciel rend mon ame élevée. C'est quand je me souviens comme elle est captivée, Et que mon premier vol s'est si haut élancé. Que des plus braves cœurs tout dessein j'ay passé Et, sans aucun respect de crainte ou de menace, Jusqu'au troisiesme ciel j'ay poussé mon audace. Or si par les désirs le courage est jugé. Quel désir fut jamais si dignement logé? Veu que l'enfant Amour, fait nouveau Promethée, Du ciel pour m* embraser a la flamme empruntée. Suisje donc pas heureux de m'estre ainsi rendu / Jarnais homme avant moy ne s'est si bien perdu. Certes, je reconnoy que c'est un heur suprême, Vais il est tallonné d'un malheur plus extrême. Et les mordans soupirs, qui tiraillent mon cœur, Font que le desespoir s'en rend du tout vainqueur ;
Car quand cent fuis le jour je remets en mémoire De cette à qui je suis le mérite et la gloire, Les beaux lys de son teint, ses propos gracieux, La puissance des traits que décochent ses yeux, La douce msgesté qui luit dessus sa face, Et sçachant d'autre part sa grandeur et sa race, Uelas I je connoy bien que j'ay trop enti^spris. Et qu'un aveuglement a saisi mes esprits. Que mon vol est trop haut, et que ceste arrogance D'Icare ou des geans attend la recompanse. Toutesfois, le sçachant, je ne puis me ravoir. Et plus je vay avant, plus j'en pers le pouvoir ; Car quand le désespoir me donne quelque attainte, La figure en mon cœur si divinement painte S'offrant devant mes yeux, me fait persévérer Tant que le desespoir ne m'en peut retirer. Bien que trop importun sans cesse il me travaille. Et que mille pensers me livrent la bataille.
Las I si tost que je suis à part moy relira. Quelqu'un de ces pensers contre moy conjuré lie dresse l'écarmouche et va pressant mon amc, Me proposant tousjoui's la grandeur de ma dame; Il met devant mes yeux les oiens et les honneurs, La race et les vertus de tant de grands seigneurs. Désireux comme moy du bien qui me toormante. Et qui n'ont peu jouyr du fruit de leur atlante.
Chetif (ce dy-je alors\ que veux-je devenir? Osé-je bien penser de pouvoir parvenir Jusqu'à si haut degré pour chose que je face. Apres tant de seigneurs grands de biens et de race? Et sur ce desespoir, qui me presse et me point ; Uelas I c'est fait de moy, je ne me connoy point, Je fay raille discours, je rêve et me dépite. Maudissant le malheur où je me précipite. Je me plains de l'Amour, d'où me vient ce souci. Je regarde le ciel comme un homme transi. Cependant que mes yeux, sources de mon dommage, Coulans de larges pleuis, m'arrosent le visage.
Las! si pour bien aymer on estoit avancé. Je sçay que je seroy sur tous recompensé. Et ma longue douleur, peine et persévérance M'cleveroicnt au bien dont je pers resi)crance; Car je me puis nommer unique en loyauté, Comme vous estes seule en grâce et en beauté, Et mon amour extrême est comme mon martirc : I lus l'esprit en discourt, moins la bouche en peut dire,