‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 73 sur 163 · ELEGIE XII · texte numérisé non relu

ELEGIE XII

Que doit faire un amant comme moy misérable, Blessé dedans le cœur d'une playc incurable. Et hrûlani peu à peu sans espoir de secours, Sinon tousjours se plaindre et soupirer tousjours? Ainsi comme je fais en vous servant, madame. Car je pers mes soâpirs où j*ay perdu mon ame, ' Et me plains sans cesser du mal que je reçoy. Depuis qu'estant à vous je ne suis plus à moy.

En hyver, en esté, sans relasche, à toute heure, Soit de nuicl, soit de jour, désespéré, je pleure. Voyant que mon malheur ne peut-estre évité. Et me deuls bassement de vostre cniauté : Mais ce m'est deshonneur qu'en ma peine excessive Je me plaigne de vous, qui faites que je vive, Et d'une passion qui me plaist tellement. Que quand j'en suis privé je souffre doublement. Car j'ay tant de plaisir, alors que j'iYnagine Que toutes mes douleurs ont de vous origine. Que ce doux souvenir, qu'on ne peut estimer. Me fait en mes travaux bien heureux reclamer. Ce seroit donc en vain que j'aurois espérance D'échapper quelque jour de vostre obéissance, Puis que de ma prison vient ma félicité. Et que j'aime plus fort plus je suis tourmeiité. Helasl je le sçay bien qu il ne faut que j'espère D'échapper de vos fers, quoy que je puisse faire! le ciel à vous servir m'a trop prédestiné. Ne m'accusez donc point que je sois obstiné, >i j'aime ardantement une ame si rebelle; Blasmea plustost le ciel qui vous a fait si belle, Que le seul souvenir de mon hautain penser Fait que de mes travaux je ne me puis lasser. Car au plus fort du mal ce penser me conforte, Que c'est pour vous aimer qu'à tort je le supporte. LasI s'il n'estoit ainsi, j'ay si fort enduré. Depuis que de mon œil le vostre est adoré Et que dans mon esprit je porte vostre image. Qu'il y a jà long tans que mon triste courage (Bien que feimeet constant) ailleurs se fusl rangé, Kt que le desespoir mon désir eust changé.

9M ELE6IRS.

Car, si Je veax conter les angoisses mortelles, Les diverses fureurs, les peurs continuelles, Les injustes rigueurs, les courroux vehemens, Les rapports envieux, les mescontentemens, Qu'Amour a fait pleuvoir dans mon ame oppressée, Depuis que je vous fay royne de ma pensée, Kncor que vostre cœur soit plus dur qu'un rocher, La pitié vous fera maint soupir arracher; , Et vos yeux, si cruels aux amoureux allarmes, Espandront par contrainte un grand fleuve de larmes : Car j'ay veu mille fois, escoutant mes douleurs, Jusqu'aux plus durs rochers estre bagnez de pleurs.

J'ay souffert tous les maux de l'amoureux empire. J'en ay plus supporté que je ne sçauroy dire; Voire et si j'en prevoy mille autres à venir. Qui mon anlent désir ne peuvent retenir. Vous pouvez bien juger, voyant tant de constance. Que de foire autrement je n'ay pas la puissance. Si j'ay quelque pouvoir, il s'estend seulement A vous aimer, madame, et servir constamment; Et quand pour mon salut je voudroy le contraire, Emporté du destin, je ne le pourroy faire ; Mais je ne le veux pas, ny ne le puis vouloir, Deussé-je en vous aimant à jamais me douioir.

Puis donc que vous voyez que ma foy continué. Puis que mon amitié vous est assez connue, Je m'esbahy comment vous m'avez pu penser Avoir si lasche cœur que de vous offenser; Et que j'aye entrepris, plein de jalouse rage. Blasphémer contre vous d'un médisant langage.

Vraymeiit vous avez tort, ma ferme volonté N'avoit en vous servant ce laurier mérité : Je confesseray bien que je vous ay blasmée, Sentant de mille ennuis ma pauvre ame entamée. Durant vos cruautez, au fort de ma langueur, J'ay souvent, sans mentir, blasmé vostre rigueur; Je vous nommoy cruelle, inexorable et flere, J'accusoy de vos yeux l'homicide lumière, J'accusoy vos cheveux dont je suis enlacé, J'accusoy vos beautez qui m'ont ainsi blessé; Mais bien souvent encor, au milieu de ma plainte. Je demeuroy tout court, palle et tremblant de crainte, Et reprenoy mon cœur qui de vous se plaignoit, Quand vostre cruauté plus fort le contraignoit. Car, bien qu'en vous servant à grand tort il languisse. Au milieu des tourmens je veux qu'il vous bénisse.

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Helas ! mon Diea ! comment avez-YOus donc pensé, Qu'à vostre honneur sacré je me sois adressé? Honneur si pur et beau, que qui veut en médire Veut empescher aussi le clair soleil de luire.

Le malheur m'a livré maint assaut dangereux, Depuis que je suis serf de vos yeux rigoureux. Sans avoir pu forcer mon courage invincible ; Mais ce dernier effort s'est monstre si terrible Et m'a, du premier coup, tellement combattu, Que mon esprit en est de tout point abattu ; J'en laisse au desespoir ma vie abandonnée, Et maudy sans cesser ma flere destinée. Mais j'ay ce réconfort qu'il ne peut advoiir Qu'un tel mal ne finisse ou ne fasse finir. Avant qu'il soit long-tans, ma languissante vie, Par un rapport menteur à tous maux asservie.

ELEGIE XIll

Beauté si chère aux yeux et si cruelle aux âmes, Je vous ay tant de fois fait paroistre mes fiâmes, Depuis que je suis vostre et qu'à mon grand malheur De vos divins regards je tentay la valeur; Vous avez tant de fois ma constance esprouvée, Vostre main de mes pleurs a tant esté lavée, Que je n'espère pas, en soupirs m' exhalant. Tempérer la chaleur d'un feu si violant; Mais que ma juste plainte, au lieu d'estre entanduë, Se perdra dedans l'air sourdement respanduê.

Or si veux-je pourtant des destins me douloir Et de vostre rigueur ; car que peut mé chaloir, M'estant perdu moy-mesme en vostre amitié vaine. Si je pers ma complainte où j'ay perdu ma paine? C'est peu, c'est peu de cas pour me faire cesser, Je veux sur les soupirs les sanglots amasser, Et finir en regrets ma languissante vie. Puis que vostre rigueur n'est encOr assouvie. Et que plus je vous aime, invincible au tourmant. Plus vostre cœur s'obstine et se lïiit diamant.

Uelas ! si mes douleurs vous touchoient la pensée, Vous seriez de vous mesme à bon droit offensée I Il vous faut seulement à part vous discourir Combien, depuis le jour que je meurs sans mourir, Vous avez reconnu de feintise aux courages Et combien d'amoureux se sont trouvez volages, Tdnt ceux qui pour la peine ont quitté les plaisirs,

SCS kleCiks.

Que ceus qui tous les joui's ont fait nouveaux désirs, Rejettanl leurs défauts, non sans quelque apparence, Ou sur voslre rudesse, ou sur vostre inconstance. Vous n'en trouverez point qui, constant comme moy, Contre tous mouvemens ait conservé sa foy, N'ayant voulu changer ma douleur vehemante A toutes les faveurs d'une plus douce amante ; Et qui de tous costez me trouvant assailly. D'un penser seulement contre vous n'ay failly, Mais comme un ferme roc que les vents et la gresie, l.a tempesleet les flots conibatent pesle-mesle, Et pour tous leurs efforts n'est jamais abatu, Ains s'affermist plus fort, plus il est combatu. Ainsi contre l'assaut de vos rigueurs cruelles, Et contre les beautez de mille damoiselles, Qui, las 1 ne m'eussent pas comme vous rejette. Immuable et constant j'ay tousjôurs résisté, ^'ans que pour mes travaux j'aye aucun advantage ^ur tant de vains muguets, dont l'aine est si volage. Qui de bouche et de cœur sont feints et déguisez. Hais plus (ce croy-je et crains) de vous favorises.

0 rigoureux Amour I que les feux que tu verses Font dedans nos esprits des brûlures diverses! Je discours quelquesfois sur tes faits inconstans. Vais plus je les l'echerche et moins je les entans. Uyrtis de mon amour couvertemenl soupire, Je brûle pour Delon, Delon aime Thamyre, Luy^des traits de Uyrtis se sent vivement poind; Myrtis belle à tout antre à mes yeux ne l'est poiul.

Voilà comme un enfant de nos flammes se juuê. Et les ressorts trompeurs qui gouvernent sa roue. Est-ce que nos esprits il veuille ainsi ranger, l'our faire voir sa force ou bien pour se vanger? 0 Dieu ! si tu le fais pour monstrer ta puissance, Don te les rudes cœurs qui n'en ont connoissance. Si c'est pour te venger de quelques vieux forfaits, llelas! ne pu»y point ceux qui ne les ont faiis! La loy scroit barbare et d'injustice pleine, Si contre l'innocence elle ordonnoit la peine; Or je me puis vanter incoupable envers toy. Ou ce seroit péché de n'avoir qu'une loy, b'estre demeuré ferme aux plus cruels allarmes D'avoir obstinément tousjoui-s gardé ses armes, Imprenable aux desdains, aux feux, à la rigueur : liref, n'avoir jamais eu qu'un amour dans le cœur.

Voilà ce que j'ay Eait; si c'est ton ordonnance.

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