‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 72 sur 163 · LIVRE I. 26r · texte numérisé non relu

LIVRE I. 26r

Voyant en tant de lieux ses champs ensanglante/

Du sang de ses enfans meurtris de tous costez,

Voyant estinceler tant de luisantes armes.

Les deux camps opposez, tant d'assauts, tant d'alarmes,

Voyant mes compagnons mourir devant mes yeux,

Esmaillans de leur sang un tombeau glorieux,

J'attendoy d'heure en heure une mort assetirée,

Kt voir de mille coups ma poitrine honorée ;

J'attendoy la prison et les autres bazars,

Ordinaires loyers des serviteurs de Mars ;

Mais le ciel rigoureux me réserva la vie,

Pour estre à mille morts lentement asservie,

Et me garda, cruel, d'une captivité,

Afin qu'après je fusse à jamais arresté.

Il me retira sauf de la civile flame.

Pour me faire mourir par les yeux d'une dame, D'un feu qu'on ne voit point en l'air estinceler. Car, helas ! je le couvre et me laisse brûler ! Je recelle mon mal sous une fainle joye, Et cache ma blessure afin qu'on ne la voye.

Ce m'eust esté grand* heur de tomber renversé, Sanglant, entre les morts, ayant le cœur percé ! J'eusse avec ce trespas tant de peine évitée, Et quelqu'un le sçachant eust ma mort regrettée. Où mourant maintenant personne ne me plaint, Car nul ne sçait le mal duquel je suis attaint, Sinon vous homicide et guerrière inhumaine, Qui vous resjouyssez de m' avoir mis en paiue : Vous riez de mes pleurs, de ma mort vous vivez, Et de mon sang troublé vos rigueurs abruvez.

Encor si paravant je vous eusse offençée. Et que vous, à bon droit contre moy courroucée, M'eussiez pour cbastiment à la mort condamné. Blessé de mille traits, durement enchaisné, Parmy tant de douleurs je prendroy patience, Au lieu de vous blasmer accusant mon offence. Mais sans avoir failly, contre toute raison. Pour vous donner plaisir me tenez en prison ; El pour voir si vos yeux pourront brûler une ame, Vous me faites mourir en l'amoureuse flame. Las! vous deviez ailleurs vostre force essayer, Et sur vos serviteurs vos regards n'employer.

Si je duroy mille, ans en vostre obéissance. Je garderoy tousjours vive la souvenance Du tans que commença ma mortelle langueur, (^uand, feignant vous jouer, vous blessastes mon cœur.

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Ce jour Ue mon malheur lut la cause première. Je tremble en y pensant, quand vous, belle guerrière, Tenant un trait en main, et poitant dans les yeux Tous les flambeaux d'Amonr, qui consomment les dieux, Vous choisistes mon cœur pour butte et pour adresse, Et me dites, riant : Il faut que je vous blesse. Ce mot n'estoit flny que le trait fut lasch^, Et l'Amour qui le vit, dans vos yeux emhusché, Pour mieux marquer le coup fait d'une main si belle, Tira cent flesches d'or en ma playe nouvelle; Puis il y mit le feu pour plus me tourmenter. Voulant qu'autre que vous n'eust pouvoir de Toster. Las! cette vive ardeur, qui point ne diminué, Me tient impatient en fièvre continué.

Qui ra'esmeut, qui me trouble et qui me fait rêver. Et ne puis à mon mal aucun secours trouver; Car de vous seulement ma guarison procède, Et je crains vous prier de m'y donner remède.

Au moins s'il ne vous plaist mes langueurs seconrir. Ne refusez, madame, en me voyant mourir I>e croire que ma peine a de vous pris naissance. Et que vous me tuez sans avoir fait ofTance. Quand je sçauray pour vray que vous le connoissez, Je tiendray mes travaux assez recompensez. Et me resjouyray de voir finir ma vie. Pour vous donner plaisir et vous rendre servie. Mais ce m'est un regret plus dur que le trespas. De voir qu'en me tuant vous ne le croyez pas; Ou, si vous le croyez, monstrezde n'eu rien croire, De crainte que ma mort ne tache votrû gloire. Ou de peur qu'à la fin vostre cœur endurcy. Touché de mes douleurs, ne se rende adoucy.

Vrayment quand vous seriez d'une roche sauvage, Si vous voyez mon cœur, ainsi que mon visage, Meurdry, couvert de sang, percé de toutes parts. Au milieu d'un grand feu qu'alument vos regards, Reconnoissant dessus vostre figure emprainte. Vous seriez (j'en suis senr) de soupirer contrainte. Et, chassant mes douleurs par un doux traitement. Vous me rendriez, madame, heureux parfaitement, lors vous auriez honneur par ceste expérience, IMonstraiit de vos beautez l'admirable puissance, E;;ale aux plus grands dieux, qui ont entre les mains L'iieur, le malheur, la vie et la mort des humains. Madame, s|il vous plaist de me rendre la vie, Que vos yeux foudroyans d'un seul coup m ont lavie.

i.ivnK I.

Vous ferez voir en nior, par ce divin effort, Que vous pouvez donner et la vie et la mort.

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