‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 82 sur 163 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

Si l'Amour est un dieu, c'est un dieu d'injustice, Reconnoissant le moins ceux qui luy font service; Un aveugle en nos maux, un enfant inconstant. Au jouet du hazard ses faveurs départant, Qui s'abreuve de sang et de larmes brûlantes. Et qui perce les cœurs de flèches différantes, Afin que nos esprits, errans diversement, Sans jamais reposer soient tousjours en lournicnl. Vous qui de ses rigueurs n'avez la connoissance, Me vous esclavez point, faites luy résistance; Les plus loyaux amans sont moins recompensez. Mon mal peint en ces vers le fait connoistre assez.

Cet enfant invaincu, Dieu de sang et de flame, Un jour, pour mon malheur, me fist voir une dame Qui de ses chauds regards tout le ciel allumoit, Et les petits amours comme roses semoit. Si tost que je là vey, mon ame en fut esmuê, Et l'Amour aussitost flamboyant en sa veuë. Comme un esclair subtil par un verre élancé. Passa dedans mon cœur, qu'il n'a jamais laissé. Je l'adoray depuis comme chose divine, Et rien qu'un feu si beau n'eschauffoit ma poitrine ; En ses yeux seulement tout mon heur s'assembloit, Et tout autre plaisir ennuyeux me sembloit. Mais pour premier malheur de ma triste avanture. Un mary deflQant, de jalouse nature, Comme un dragon veillant de la voir m'empeschoit, Et son riche thresor avareraent cachoit. Tout ce qu'on dit d'Argusde luy se peut bien dire: Jamais le doux sommeil, quand Phcbus se retire, Ne luy ferme les yeux; il veille incessammant. Ou, s'il dort, il l'entend et la voit en dormant ; Et, quand un papillon voile autour de la belle, 11 crie et veut sçavoir s'il est malle ou femelle.

De ce maudit jaloux mon mal est procédé; Car depuis, la trouvant, cent fois j'ay retardé (Trop discret pour mon bien) de luy faire ma plainte, Et tandis mon désir croissoit par la contrainte,

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Ainsi que le brazier sous la cendre caché,

Ou comme un g^rand ruisseau quand il est empesché.

Mais, plus que mon malheur, je plaignoy le servage

De la jeune beauté, roine de mon courage,

Qui sous un joug si dur faiblement languissoit.

Et sans aucun plaisir sa jeunesse passoit.

Souvent de ce regret ayant l'ame blessée,

A part contre le ciel j'ay ma plainte dressée,

De ce qu'il assembloit, sans ordre et sans raison,

Avec un froid hy ver cette belle saison ;

Et bien souvent aussi, plein d'amoureuse rage,

Ck>mme s'il fut présent, j'usoy de ce langage :

0 mary trop cruel pour si douce beauté, Que penses-tu gaigner gesnant sa liberté ? Ton extrême rigueur son vouloir ne retarde, Si tu gardes le corps l'ame est hors de ta garde, Tu rens par tant de soin l'amant plus enflammé : Un plaisir trop permis n'est jamais bien aimé. Le malade aime l'eau qui luy est deffenduê. Et l'amour par contrainte est plus chaude rendue. Argus avoit cent yeux. Amour les enchanta. Et le palais d'airain Jupiter n'arresta. Celle pèche le moins qui a plus de licence, I Et ce qui desplaisoit est cher par la deffense. Mais, si ton cœur félon ne peut estre adoucy. Au moins de la garder laisse rooy le soucy. Ne le travaille point ; je veux que Testincelle Qui luit en mon esprit tous les autres decelle; Je liray dans leurs cœurs, quand plus ils se feindront, Et te descouvriray ce qu'ils entreprendront.

De mille autres propos j'accusoy sa rudesse, M'efforçant quelquefois de luy faire caresse. Kt pour mieux déguiser le mal qui me tenoit. Je destournoy les yeux quand sa femme venoit ; Et, de peur seulement de la voir maltraitée. Ma chaleur d'un soupir n'osoit estre esventéc. Sage discrétion, tu m'as bien cher coustél Sans tant de vains respects j'eusse plus profllé. Ainsi durant long-tans je languis misérable, Espérant que TAmour, quelque jour favorable, S'ennuyant de mes maux, prendroit de moy pitié, Et qu'il falloit sans plus couvrir mon amitié. Las 1 qu'un nuage espais couvre l'esprit de l'homme !

Durant qu'en ces desseins mon cerveau je consomme, Et que je pers le tans, cet archer rigoureux, Voulut qu'un jeune prince en devint amoureux,

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Qui sans lant de respects descouvrit sa pensée,

Rendant de sa beauté ma raaisti*esse blessée :

Seul il estoit son bien, sa lumière et son coeur,

Et ce nouveau soucy, de sa crainte vainqueur,

Qui d'un aveugle feu sans pitié la dévore,

Luy fait mespriser tout sinon l'œil qu'elle adore.

Elle qui par avant n osoit lever les yeux,

Se mocque maintenaint du soin ti-op curieux

De son mary jaloux : elle est toute de flame

Et rien plus que l'Amour ne commande en son ame.

Ah ! prince bien-heureux, roy de sa volonté. Que je porte d'envie à ta félicité !

Non pour estre sorty d'un si fameux lignage. Non pour tant de beaux traits qu'on voit sur ton visage* Non pour estre en cent lieux justement renommé, Non pour tant de lauriers dont ton front est semé, Non pour mille vertus honorans ta jeunesse. Mais pour estre adoré de ma seule déesse; Voilà ton plus grand heur, dont je suis envieux ; Tu as jouy d'un bien qui n'appartient qu'aux dieux.

Or durant cette flame à mon bien si contraire, Oiicques de mes liens je ne me peu desraii*e ; A l'envy du malheur ma constance augmenta, Et jamais le despit si fort ne m'irrita t^ue je peusse blasmer Tardante amour de celle Qui, si douce à autiiiy, m'estoit tousjours cruelle. De son nouveau désir mon malheur j'accusai, Et tousjours sans fléchir, constant, je m'opposai, Résolu d'endurer; mcsme, s'il se peut dii*e, Pensant à son plaisir j'allegeoy mon marlire ; Et, l'œil devers le ciel, je prioy bassement Qu'un couple si parfait s'entr'aimast longuement, Hayant plus que la mort ceux qui, brûlez d'envie, Troubloient l'heureux repos d'une si douce vie.

■ Ainsi ferme tousjours, j'aimoy sans estre aimé, Et comme si mon cœur au sien fut transformé, J'avoy part à son bien, sa liesse estoit mienne, Oubliant ma douleur pour soupirer la sienne, Lorsque quelque envieux d'un langage cuisant, Alloit de ses amours franchement devisant : Bref, en ferme amitié n'ayant point de semblable, J'aidois à mon malheur pour luy estre agréable. Qui diroit le regret que mon cœur supporta, Quand ce prince à la un de ses yeux s'absenla, Emportant quand et soy son ame et sa puissance, Et ne luy laissant rien que l'ennuy d'une absance?

Il falloit que son cœur fust en roc endurcy, De pouvoir, trop cruel, l'abandonner ainsi, Voir pleurer ses beaux yeux pour forcer sa demeure; De moy sans la laisser je fusse mort à l'heure. Helas! combien depuis ce rigoureux départ. Desdaignant tous plaisirs, Tay-je veuë à l'escart Soupirer tendrement, pensive et solitaire, Monstrant que sans le voir rien ne luy pouvoit plaiie?

Comme uq que le soleil dans un bois a laissé, Ne peut plus remarquer l'endroit qu'il a passé; Une e£fk*oyable horreur couvre l'herbe fleurie, Et ce qui luy plaisoit luy donne fascherie. Ainsi, se voyant loin du soleil de ses yeux, La cour ne luy est plus qu'un désert ennuyeux j Tout objet luy desplaist, sa parole forcée Monstre à qui l'entretient qu'ailleurs est sa pensée. 0 cœur remply d'amour, de constance et de foy. Tu meritois trouver un amant tel que toy ! Que de vraye amitié ton amour eust acquise, ! Si en autre qu'un grand ta fortune l'eust mise !

Mais durant qu'en rejgrets tu te vas consumant. f Maudissant la rigueur d'un triste éloignemnnt,

! Celuy qui tient la clef de ton ame euchaisnée,

I Ne songe plus en toy, t'ayant abandonnée ;

I Une autre affection règne en sa volonté,

Foible jouet à vent, deçà delà porté.

I Et puis aimez les grands, croyez en leur langage !

La bise en arrivant n'abat tant de fueillage. Et n'esmeut sur la mer tant de flots escumans. Comme ils font et refont de divers changemans : Leur flamme aussi soudain est partout espanduê, Et pensent que l'amour de chacun leur est deuê.

De ce dernier malheur à ma dame advenu. Je suis plus que jamais angoisseux devenu; Car, outre le tourment coustumier que j'endure, Je pleure maintenant sa piteuse advanture, Et vay blasmant le ciel d'un esprit despité De ce qu'il ne punist tant de légèreté.

Loué Amour qui voudra, c'est une frenaisie, Que les fols ont fait dieu selon leur fantaisie, Un mal, une fureur, un fort enchantement. Par ses charmes cruels troublant l'entendement. Las! si mon foible esprit n'estoit troublé de rage, Je me retireroy connoissant mon dommage, Ou, d'un autre désir plus doucement espoint, le cËsseroy d'aimer ce qui ne m'aime point.

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Nais d'un si puissant lirait ma raison esl lorcée, Que je suy nialgi-é moy la trace commencée, Et sers sans profiter une ingrate beauté, Qui pour aimer autruy n'a plus de liberté.

Or ce dernier confort pour remède j'embrasse, Que si dans son esprit la raison trouve place, Et qu'un jour le despit justement allumé Fasse mourir l'amour d'un qu'elle a trop aimé, Qu'alors de mes douleurs elle aura connoissance, Payant tant d'amitié de quelque recompanse. Et verra quelle erreur follonent l'abusoit. Quand un prince inconstant ses désirs maistrisoit. L'amour des grands seigneurs est tousjours dommageable Et sert le plus souvent au vulgaire de fable ; Nulle discrétion leur fureur ne reçoit, Et dés qu'ils sont espris chacun s'en apperçoit, Car cent mille espions veillent sur leurs aflTaires. La grandeur et Tamoursont deux choses contraires.

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