ADVANTURE SECONDE
CLEOPaON
Rigoureux point d'honneur, qui de si chaudes flames Poursuis les jeunes cœurs et les plus belles âmes, Qui romps leur plus doux somme, et leur fais mespriser L'aise et l'heur de la vie afin de s'exposer. Et, sous l'espoir d'un bruit d'honorable diurée, Volontaires, courir à la mort asseurée, Des malheurs que Pandore en la terre sema. Quand contre Prometbé Jupiter s'anima Et rendit nostre race en vivant misérable. Tu es le plus cruel et le plus dommageable ! 11 falloit aux mortels des corps de diamant, Pour contre tes efforts résister seurement. Sans en si foible lieu loger tant de courage. Et voir perdre en un rien le plus céleste ouvrage. Mais, las ! si ta rigueur rendit oncques desfaits De nature et du ciel deux chefsHfœuvre parfaits. Ces vers le feront voir, qu'entre cent mille allarmes D*ennuis et de sanglots, j'ay tracez de mes larmes.
Damon et Lycidas, deux astres de ce tans, Deux Achilles nouveaux, deux aimables Printans^ Qui semoient comme fleurs les amours par la terre, Et blessoient tous les cœurs par une douce guerre, s'aimoient uniquement. Ce n'estoit qu'un vouloir : En eux un seul esprit deux corps faisoit mouvoir. Jamais l'œil de Phœbus ne veit telle jeunesse ; C'estoit toute vertu*, douceur, grâce et prouesse. De^à leur clair renom flamboit en divers lieux, Mars logeoit en leur ame et l'Amour en leurs yeux.
Cleophon, qui partout fait reluire sa gloire, r.rand prince et grand guerrier d'immortelle mémoire, Dont le clair jugement jamais ne se déçoit, De ces deux entre tous la valeur cherissoi t. Eux, qui de ses vertus ont l'ame toute pleine, N'adorent rien que luy; c'est leur joye et leur peine, Et n'ont plus grand plaisir que de luy faire voir Ce que peut en leurs cœurs l'honneur et le devoir. Advient qu'un soir tout seul Damon se délibère. Ondoyant des grands flots d'une jeune colère. Pour appaiser son cœur bouillant et généreux, De tenter le péril d'un combat rigoureux. L^cidas, qui l'entend, de courroux se transporte. Et, plein d'un beau despit, l'accuse en cette sorte :
Tu me veux donc ftjîr, à mon plus cher soucy ! Donc ma ferme amitié se voit payer ainsi, Qu'en l'essay périlleux d'une belle entreprise. Comme peu valeureux, ta vertu me mesprise? A qui plus désormais pourray-je avoir de foy. Si ce qui m'est plus cher se sépare de moy? Non, il n'en sera rien ; l'amour qui nous assemble Veut qu'au bien et au mal nous ayons part ensemble. Face le sort cruel ce que faire il pourra, Lycidas, ô Damon ! jamais ne te lairra. Je te suivray partout, mon ame ardante et pronte De ce fragile corps sçait bien ne faire conte.
Damon repond ces mots : 0 mon plus doux peni«er, Ainsi victorieux te puissé-je embrasser.
Sans qu'aucun accident nostre amour diminué ! Comme assez clairement ta valeur m'est connue. Ce n'est pour cet égard que je t'avoy laissé : Nais si l'aveugle sort, ou le ciel courroucé, Rendent là de mes jours la carrière achevée. Je vouloy que mon ame en toy fust conservée. Car, bien que le destin me fasse aller devant, Je ne croiray mourir si lu restes vivant;