‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 94 sur 163 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Joint que de Cleophon la mémoire eternHIe,

Et ce que nous devons à son amour fklelle,

ITaireste et me retient, craignant que le malheur

Ne luy verse d'un coup ces deux flots de douleur.

Ne me vueilles donc suivre, ô doux feu de ma vie !

Par ce généreux prince, en pleurant je t'en prie.

Reste pour le servir, sans de luy t'est ranger ;

Accorde mes desir«, je ne crains nul danger. Au nom de Cleophon son ame est fort pressée,

Et se sent presque esmeu de changer de pensée ;

Mais l'ardeur de combatre est trop forte en son cœur,

Puis l'objet de Damon reste en fin le vainqueur. Je te suivray, dit-il, rien ne m*en peut distraire.

C'est s'opposer au ciel que d'aller au contraire;

Nos destins, amassez danis un mesme fuseau,

Doivent estre tranchez d'un seul coup de ciseau ;

Ne m'offence donc plus par ta vaine rudesse,

Puis qu'helas ! sans te voir je mourroy de tristesse.

Durant tous ces discours qu'Amour leur inspiroit, La mère du Sommeil coye se retiroit, Ramassant sous son aile, en brime couleur tainte. Les songes, le repos, le silence et la crainte. L'Aurore aussi soudain commença ses travaux. Et ne voulut parer son char ny ses chevaux. Ne couronna son sein ny ses tresses de roses. Mais d'un manteau de dueil ses beautez furent closes.

CouiTÎere du soleil, tu devois de tout point. Devers nostre horizon ce jour n'arriver point, Afin que ta lumière, aux mortels si plaisante, A tant d'actes piteux ne se trouvast presante. Helas ! tu n'eusses veu sur le champ renversé, Lycidas, ô regret! d'outre en outre percé ; Tu n'eusses veu les doigts de la Parque cruelle. Couvrant hastivement sa mourante prunelle, D'un seul coup la jeimesse et l'amour surmonter, F.t l'ame à grand regret son bel hoste quitter. Tu n'eusses veu l'honneur de sa tresse, dorée De la blonde couleur du poil de Cytherée, Où le plus bel esprit se trouvoit attaché, Mesié confusément, tout rouge et tout lâché. Tel semWoit Adonis, quand la force inhumaine Du sanglier l'ent couché tout sanglant par la plaine, Mais il eut pour le moins ce confort en mourant D'avoir finy ses jours «on r.my secourant, F.l de voir par sa main, valeureuse et ^Mierriere, Son meurtrier eslendu sur la rouge poussière.

MH ELEGIES.

Damon, un peu plus loin, sans pitié comhatant, Du sang de ses haineux et du sien dégouttant, Ardant et furieux comme un Mars redoutable, Reçoit en l'estomach mainte playe honorable, Et, durant que son cœur est plus grand et plus chaud, Presque n'en sentant rien, la puissance luy faut. Son beau corps, dont la force avec le sang se verse, Débile et chancelant, tresbusche à la renverse, Et plus que demy-mort reste là paliissant, Comme un bouton de rose en avril languissant. Qui perd sa couleur vive, alors que la tempeste Ou l'outrage du vent luy fait pancher la teste; Ou comme un jeune lys, de la pluye aggravé. Laisse pendre son chef, qui fut si relevé. Victoire Gadmeane, et trop chère achetée, D'un ny d'autre party tu n'as esté chantée ! Tout deux en longs soupirs détestent ta rigueur. Et l'honneur du trophée est cuisant au vainqueur.

Or comme avec le sang cessent l'ire et la guerre, Damon, qui se revient par le froid de la terre. Tout à peine se traine où gisoit son amy, D'un long sommeil ferré durement endormi. Qui dira la douleur dont son ame est fk*appée, Quand il voit que la Parque a sa trame coupée? Ayant le cœur vaincu de regret et d'ennuy, Immobile, long-tans tient l'œil fiché sur luy ; En fin ramas pressé du dueil qui contçiuê, Ravit toute lumière à sa dolente veuë, La couleur à son teint, aux genoux leur effort, Si que, palle et tout froid, chet à dent sur le mort.

Au retour de l'esprit que la douleur rappelle. Il maudit des hauts cieux l'ordonnance cruelle, Se lasche au desespoir, sanglotant sans cesser, Et de baiser le corps il ne se peut lasser; Puis, comme les sanglots, l'angoisse et la furie Font passage à sa voix, tout en pleurs il s'escrie :

Ne dépars point encore, ô seul jour de mes yeux! Et parmy tant de rage et d'assauts furieux, I<rabandonne au besoin un que tu faisois vivre Et que jusqu'à la mort tu n'as pas craint de suivre! Oy mes propos derniers et mes gemissemens. Reconforte mon cœur par tes embrassemens^ Nos esprits enlacez d'un céleste cordage, Si tu m'attens un peu, ne feront qu'un voyage, Leur vol tout à la fois en la nuict s'estendra. Et des myrthes ombreux la descente prendra.

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