‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 1 sur 190 · uvres de Philippe Desportes · texte numérisé non relu

uvres de Philippe Desportes

Lorsque après avoir quitté Dampierre et marché pendant un quart d'heure on laisse sur la gauche le village de Senlisse, allongé comme un ruban au pied de la colline, on arrive bientôt à une gorge, où une petite rivière se précipite de rochers en rochers. Avant de former ces cascatelles, sous des arbres centenaires, elle traverse plusieurs étangs considérables, que l'on pourrait, jusqu'à un certain point, nommer des lacs. Us occupent en partie une grande vallée, dont les pentes montrent çà et là des blocs de grés mêlés à la verdure. On l'appelle les Vaux de Cernay, la petite ville de Cemay, construite sur un plateau, dominant son extrémité orientale. Au bord de la seconde nappe d'eau que l'on rencontre, se dressent les i-uines d'une antique aljbaye ?on église spacieuse a perdu ses voûtes et son transsept; mais la nef encore debout, protégeant plusieurs files de peu- ])iiers, découpe sur l'azur du ciel ses fenêtres vides, où murmurent tous les vents. Une aile de l'habitation destinée aux religieux subsiste aussi, mais transformée en maison de campagne.

Ce monastère eut pour supérieur Thilippe Lesportes, qui en toucha au moins trente ans les revenus, car la fortune ne fit pas la prude envers lui et le combla tout jeune de ses faveurs. Quelques strophes bien senties, dans lesquelles il peint les beautés dos champs, lui furent sans doute inspirées par les sites d'alentour, les plus pittoresques, les plus frais, les i>lus accidentés que l'on trouve aux environs de Taris et qui devaient, pendant le seizième siècle, offrir un aspect bif n préférable encore, avec

leurs forêts anliqucs, leur population moins nombreuse, le charme de leur grâce inculte.

A trois lieues environ de là, sur un promontoire formé par le plateau de Gernay, on aperçoit le château de Bévilliers, couvrant de son parc tout le mamelon, comme d'un manteau de verdure. Thibaut Desportes, frère du poëte et grand audiencier de France \ y passait les beaux jours et empruntait à ce domaine le titre <}u'on lui donnait habituellement dans le monde, où chacun l'appelait le sieur de Bévilliers. Le Hurepois nous offi-e donc les traces palpables du séjour de cette famille, témoignages que l'on aime à retrouver, car l'homme s'évanouit comme un songe; après un laps de temps très-court, on examine avec intérêt les dernières preuves qui attestent la réalité de son existence. Le Hurepois confine d'ailleurs à la Beauce, où les deux frères avaient vu le jour, aussi bien que leur célèbre neveu, Mathurin Régnier.

Tous trois étaient nés au centre même de la province, dans la ville de Chartres. En 1546, l'harmonieux poète débuta, comme un simple mortel, par les cris perçants dont nous avons le privilège d'assourdir les témoins de notre arrivée en ce bas monde. Son père, Philippe Desportes, et Marie Edeline, sa mère, unis légalement, appartenaient à la petite bourgeoisie. Desportes a longtemps passé pour un enfant de l'amour: les auteurs de la Gallia Christiana l'avaient rangé par méprise dans cette tribu clandestine -. Dreux du Radier combat victorieusement leur erreur au début de son article sur notre poëte, inséré dans le Conservateur du mois de septembre 17o7. Le témoignage de Tallemant des Réaux, que l'on ne connaissait pas au dix-huitième siècle et qui fut imprimé pour la première fois en 1854, est venu depuis confirmer l'argumentation du critique.

Cependant l'assertion des bénédictins n'est peut-être pas entièrement fausse. D'après une tradition conservée dans une ancienne famille bretonne, ce ne serait pas lui, mais son père qui serait venu au monde par contrebande. Cette famille Desportes ou Des Portes, car on trouve son nom éciit en deux mots et en un seul, habitait la vicomte de Rohan. Son plus ancien membre connu est Guillaume Desportes, écuyer, compagnon de Du Gues-

1 OfGcier de la chancellerie, chargé des rap])orls.

- Voici le passage de la Gallia Christiana : « Philippvs Desportes, poêla rcgius, filivs nnthus Philippi Desportes, clerici Carnotensis, et ilarix de Laltre, rlwlomaycnsis. « (l'hilippe Despor'es, poêle du roi, fils bâtard de Philippe Desporles, clerc de Chnrlres, et de Marie de Laitre, rouennaise). Tome VTII, p. 1268.

PHILIPPE DESPORTES. Vil

clin pendant son enfance et pendant toutes ses guerres: il dut sa fortune au céiôbre capitaine et en reçut un legs de cent écus d'or. Son frère occupait un siège épiscopal. Guillaume portait dargent aux trois coquilles de sable, deux et une. Dans le cours du dix-septième siècle, la famille s'établit au Mans. Ses papiers ayant été détruits à l'époque de la Révolution, elle ne peut appuyer d'aucun acte décisif ses prétentions à xme alliance naturelle avec le poète; mais elle revendique cet honneur par suite d'une tradition orale, que de nouveaux renseignements confirmeront peut-être un jour *.

La fortune devait avoir assez bien traité les parents de notre auteur, car ils purent faire donner une éducation savante à leurs deux fils, quoiqu'ils eussent en outre six filles*. Une de ces filles, Simone Desportes, fut épousée par un bourgeois de Chartres, un notable, puisqu'il était échevin, et elle mit au monde le poète Régnier.

Après l'achèvement de ses études, Philippe entra chez un procureur de Paris. Le jeune clerc montra dès lors cette humeur galante, qui devait lui inspirer presque toutes ses poésies. L'homme de loi possédait une jolie femme, que ne tardèrent point à émouvoir les œillades de Desportes. Il griffonnait peutêtre aussi des vers pour elle, car il fut tenté de ] onne heure par le démon poétique ^. Mais le gratte-papier remarqua leur penchant mutuel, et, un jour que son auxiliaire était allé en course, il fit un paquet de ses bardes, nous dit Tallemant des Rèaux, les pendit au maillet de la porte qui fermait l'allée de son habitation, et mit auprès un avertissement ainsi conçu :

> C'est respérance de M. Fernand Desportes, avocat et docteur en droi!, le plus jeune représentant de celte famille.

2 Dom Liron, dans sa Bibliothèque chartraine, prétend que Philippe avait un second frère, nommé .Joachim Desportes, et lui attribue un Discours sommaire du règne de Charles IX. de sa mon et de ses dernières paroles, imprimé à Paris l'an 137 'f, in-8. Il est le seul écrivain qui parle de ce frère ; Tallemant des I:éaux ne !e mentionne pas. La ressemblance des noms de famille a trompé le bénédidin, et Niceron l'a réfuté dans ses Mémoires pour servira VHistoiredes hommes illustres, t. XXV. Ce Joachim n'avait aucun lien de parenté avec notre poète.

5 Un homme qui l'avait connu intimement l'atteste de a malil^re h plus positive :

Si qu'encores enfant des vers il façonna, Et de sa docte voix un chacun étonna.

Si loin par son s ivoir il devançoit son âge ! De sa grandeur future infaillible présafre.

Voyez, à la fm du volume, le Tombeau de Desporles, par le sieur Jacques de MontereuL

VIII PHILIPPE DESPOIiTES.

«Lorsque Desportes reviendra, il n'aura qu'à prendre ses haides et à s'en aller. » Congédié avec aussi peu de cérémonie, honteux sans doute d'apprendre sa mésaventure à sa famille, le jeune liomme se Ait dans l'ol.ligation de chercher fortune. La cour venait justement de partir pour ce tour de France que Ca- Ihorine de Médicis faisait faire à Charles IX et qui dura prés de deux ans ^ Ronsard escortait le prirce, composait pour lui deS intermèdes et des bergerades. La curiosité, l'espoir de glaner sur les pas de la haute noblesse quelque faveur, quelque emploi lucratif, entraînèrent Desportes dans la même direction -. Il eut peine d'abord à se tirer d'affaire. Réduit aux plus durs expédients, il fut contraint d'aller faire pied de grue sur le pont d'Avignon, où l'on ne dansait pas toujours et où venaient, au contraire, se poster les valets sans maître qui désiraient entrer en place. Comme il restait là, livré à des préoccupations peu agréables et ne voyant pas venir d'amateui's, un jeune garçon dit en causant avec ses camarades : « Monseigneur l'évoque du Tuy a besoin d'un secrétaii'e. » Ce prélat était alors dans la ville. Desporles va sur-le-champ lui offrir ses services, et a le bonheur de lui plaire par sa physionomie, comme à l'aimable procureuse. Ce fut le commencement de sa haute fortune. L'évêque était d'une grande maison': Desportes lit chez lui des connaissances utiles, se façonna aux manières du beau monde. 11 y donna d'ailleui"s les premiers signes avérés de son talent poétique. Au rapport de Tallemant des Réaux, il écrivit alors sa belle ode contre une nuicl trop cla're :

0 nuict, jalouse nuict, contre moy conjurée ! Qui renilammes le ciel de nouvelle clarté, T "ay-je donc aujourd'huy tant de fois désirée Pour tstre si contraire à ma félicité?

C'était une imitation de l'.^rioste*, mais il se gai"da de le dire et usa toute sa vie de la même réticence à l'égard de ses nom-

< La cour partit de Fontainebleau le 15 mars 156i, et ne termina son voyage qu'en décembre 1565. Elle parcourut le sud-est de la France pendant le premier automne.

- Ceci nest qu'une hypothèse, mais elle a tant de vraisemblance qu'elle s'était déjà otVerte à l'esprit de Tallemant. «l'es Portes prend son paquet et sen va en Avignon (peut-être la cour était vers ce pays-là), » dit-il. Au moment où eut lieu ce voyage, le poète avait dix-huit ans, l'âge des premières amours et des premières aventures.

^ Il appartenait à la famille de Senecterre.

* Voyez dans ses Poésies diverses le chapitre vu: le morceau itali n débute par celte strophe :

0 ne miei danni, elc

breux emprunts. Quoi qu'il en soit, la pièce fut merveilleusement bien accueillie du public. On y ajusta un air, et elle vola de bouche en bouche. Son succès dura longtemps, car on la chantait encore sous la minorité de Louis XIV '.

L'évêque du Puy avait une nièce. Desportes s'éprit d'elle, et, avec son tempérament, ne pouvait guère s'en dispenser. Mais je ne ci'ois pas le moins du monde qu'il l'ait chantée sous le nom de Cléonice-: la personne désignée par ce nom imaginaire fut la troisième de ses maîtresses; elle occupe ce rang dans toutes les éditions de ses œuvres. L'inflammable poète, ayant à peine de la barbe au menton quand il devint secrétaire du prélat, quelles auraient été les deux premières jeunes filles divinisées par lui de sonnets en sonnets? Dreux du Radier nous apprend d'ailleurs qu'il avait trente-deux ou trente-trois ans à l'époque où il rima ces vers ; enfin le livre de Cléonice porte pour second titre: Dernières anwurs.

Le patron de Desportes l'emmena au delà des Alpes. Sur cette terre des Césars, que le christianisme avait seulement rajeunie à moitié, le néophyte aspira, en quelque sorte, à pleins poumons les influences qui dominaient alors notre littérature, le goût des anciens, l'imitation de leurs modernes continuateurs. Ce fut à Rome même qu'il apprit la langue du pays '. 11 serait curieux de savoir comment il passa son temps parmi les Italiennes, mais nous n'avons pas le moindre détail concernant ce voyage. CoUetet a omis Desportes dans son Histoire nmnuxcrite des Poètes françois, que possède la bibliothèque du Lou^Te : on doit regretter vivement les faits précieux et maintenant perdus pour jamais, qu'il îious eût révélés*. Au delà des Alpes, le jeune écrivain eut sans doute mainte aventure galante.

' Du Radier ajoute à ce délail que nous lui empruntons : «Furelière, dans son Roman hourgeois, elle cette chanson comme fort connue, et Régnier, dans sa satire X, avoit dit en parlant d'une nuit obscure :

Croyez qu'il n'estoit pas : ô nuict, jalouse nuict! Car il sembloit qu'on eust aveuglé la nature, Et faisoit un noir brun d'aussi bonne teinture Que jamais on en vit sortir des Gobelins.

Ce qui fait voir que le premier vers de Des Portes avoit passé en proverbe, l;rc:ive indubitable du mérite d'un ouvrage et de l'accueil que le public lui a l;:it; je ne connois point de pièce de Malherbe à qui on ait fait cet honneur, m Voici le passage de Furelière que mentionne du Radier : « A son ^ejte et à son regard parut assez son mécontentement; sans doute que dans son àiiie elle dit plusieurs fois : 0 nu t, jalouse nuit! »

- C'est Tallemant qui avance ce fait improbable.

5 Niceron, Mémoires pour servir à Vhistoire des hommes illustres, l. XXV, - * J'ai vérifié moi-même sur le manuscrit l'absence de celle notice.

Les Français étaient alors Irès-hien accueillis de la population féminine. « Là se trouvaient en contact, d'une part, la galanterie française, vive, légère, enjouée; de l'autre, la sensualité méridionale, qui, combinée avec une certaine contrainte extérieure et un commercé moins libre entre les sexes, fait de l'amour tantôt une passion furieuse, tantôt une science et un calcul. De là, chez nous, des conséquences qui se développèrent avec le temps: pour les femmes, des leçons de coquetterie, des modes provoquantes et voluptueuses que les m.aitresses de François 1", la duchesse de Châteaubriant et la belle Ferronnière, introduisirent à la cour de France; pour les hommes, les enseignements et les fruits d'un libertinage auquel le souvenir et le nom de l'Italie resteront toujours attachés ^ » Ces mœurs convenaient parfaitement aux goûts et au caractère de Desportes. Non-seulement la nature lui avait donné des penchants amoureux, mais il éprouvait des passions violentes : c'étaient même les seules qui eussent du charme pour lui. Ses œuvres nous renseignent complètement à cet égard: les tièdes affections, dit-il, ne pouvaient lui plaire. Il lui faut des cris, des serments, des transports, des fureurs : la volupté doit fondre sur lui comme un orage.

Qu'on ne me prenne pas pour aimer tii dément, Pour garder ma raison, pour avoir i'anie saine; Si comme une bacchante Amour ne me pourmène. Je refuse le titre el l'honneur d'un amant. Je Teux toutes les nuicts soupirer en dormant, Je veux ne trouver rien si plaisant que ma peine, K'avoir goutte de sang qui d'amour ne soit pleine, Et, sans savoir pourquoy, me plaindre incessamment. Mon cœur me déplairoit, s'il n'étoit tout de tlamme. L'air et le mal d'amour autrement n'ont point d'ame : Amour est un enfant sans prudence et sans yeux, 'irop d'avis et d'égard sied mal à sa jeunesse. Aux conseillers d'Etat je laisse la sagesse, Pour m'en servir comme eux, lorsque je serai vieux.

Ayant obtenu, dans son âge mûr, les bonnes grâces d'une jeune dame moins fougueuse que lui, quelque blonde sans doute, aux regards timides, à l'esprit mquiet, il se fâcha de sa réserve et de ses appréhensions. U Fassura qu'elle n'avait rien à craindre de son mari :

Quand même il vous verroit en mes bras toute nue, Il ne croiroit jamais la chose estre advenue.

1 r.alhery, Influence de l'Italie sur les Lettres françaises, p. 84 et 85. L'auteur cite de curieux témoignages contemporains relativement à la licence de nos soldats en Italie.

PUILIPPE DESPOP.TES. XI

Dût-elle courir dos périls d'ailleurs, il faut montrer en amour autant de vaillance que les soldats pendant la guerre. Aussi, dès les premiers mots, le poète brusque-t-il la prudente et calmtpécheresse, de manière à la déconcerter :

Que serviroit nier chose si reconnue?

Je l'avoue, il est vrai, mon amour diminue,

Non pour objet nouveau qui me donne la loi,

Mais c'est que vos façons sont trop froides pour mo .

Vous avez trop d égard, de conseil, de sagesse ;

Mon humeur nest pas propre a si li^de maîtresse :

Je suis impatient, aveugle et furieux.

Poursuivant du même ton, il lui dit comment il voudrait qu'elle fût pour lui plaire :

D'une llèche trop mousse Amour vous a blessée, Il faut à mes fureurs quelque amante insensée. Qui, mourant chaque jour, me livre cent trépas, Qui m'ûte la raison, le somme et le repas. Qui craigne de me perdre et qui me fasse craindre. Qui toujours se complaigne ou qui m'écoute plaindre, Qui se jette aux dangers et qui m'y jette aussi, Qui transisse en l'absence et que j'en sois ainsi. Qui rnoccupe du tout, que tout je la retienne, Et qu'un même penser notre espritentretieone. VoUà les passe-temps que je cherche en aimant; J'aime mieux n'aimer point que d'aimer tièdement.

Une ardeur si vive ne permettait pas au galant poète d'agir avec circonspection. Il nous apprend lui-même qu'il avait les mœurs et l'audace des coureurs d'aventures, qu'il battait le pavé toutes les nuits, sans craindie les rivaux, les jaloux, les détrousseurs de passants, les averses, le froid et le brouillard.

Quand je suis tout de llamme et que, chargé d'ennuis, Par la ville à grands pas j'erre toutes les nuits, Toujours une déesse à mon secours se montre. Les batteurs de pavé, qu'aux détours je rencontre, Ne m'oient point ma cape, et leur fer rigoureux Ne se trempe jamais dans mon sang aiaoureux. Le froid des nuits d'hiver ne me poite nuisance. Ni le serein, ni l'eau qui tombe en abondance. Je ne me sens de rien, tout aide à ma santé. Pourvu qu'à la pariin, ayuut bien écouté, Lasse de mes travaux, cède qui m'est si belle, Entr'ouvrant la fenêtre, à basse voix m'appelle.

Un soupirant de ce caractère, que semblaient avoir embrasé les feux du soleil italien, devait réussir au delà des Alpes. Les chroniqueurs littéraires ne nous apprennent pas comment

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