LIVRE I
Mais le malheur, que j'eus pour guide en mon voyage
Fist que je ne pris garde à si mauvais présage;
Toutesfois par trois fois je voulus retourner,
Et mon mal à la fin je ne peu destourner.
Mais qui se fust doubté qu'Amour eut eu puissance
De me ranger alors sous son obéissance !
On dit qu'il est conclu d'aise et d'oisiveté,
Et lors un seul moment je n'estois arresté;
Mon corps et mon esprit vaguoient sans nulle cesse.
Les soucis me faisoient une angoisseuse presse,
Long-tans devant le jour j'en estois ré\eillé;
Et bref je me sentois tellement travaillé.
Que j'estois las de vi\Te, et pensois que ma vie
Aux plus cruels malheurs fust alors asservie ;
Mais, lors que je vous vey, soudain je connu bien
Qu'auprès du mal d'Amour tout autre mal n'est rien.
Dés que je vey vos yeux, j'oubliay toute affaire, Mesme je m'oubliay; car je ne peu distraire Mes yeux de vos regai-s, mes yeux me trahissoient; Car volontairement vers vous ils s'adressoient Et, voyant flamboyer vostre lumière sainte, Estonnez et ravis, ils vacilloient de crainte. S'en retiroient un peu, puis ils vous regardoient Pendant que tous mes sens de frayeur se rendoient. Et que cent mille esprits pleins de subtile flame Troubloient mon sang esrneu, ma raison et rnon ame. Je connu bien mon mal quand mon cœur l'eut reçeu. Mais, las! ce fut trop tard que je m'en aperçeu.
Car celant ma douleur par rnes yeux confessée. Je fey comme la biche alors qu'elle est blessée: Elle fuit le chasseur, mais elle ne fuit pas Le fer qui la traverse et la guide au trespas. Ainsi je vous laissay; car j'avois espérance Qu'un mal pris en voyant finiroit par absance. 0 peu fidelle espoir les amans décevant, Tu n'es rien qu'un fantôme enflé d'air et de vant ! Je retourne au logis brûlant d'ardeur cruelle, Et connu, mais en vain, ma playe estre mortelle. Et que le fer qu'Amour au cœur m'avoit caché. Par la mort seulement pourroit estre arraché.
Je sentois la poison dans mes os écoulée. Qui faisoit ses efforts; mon ame estoit brûlée, Mon cœur estoit saisi, mes esprits languissoient, Mille penser? communs dedans moy s'amassoient; J'estois confus moy-mesme et ne sçavois que faire, Sinon de blasphémer la fortune contraire ;
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Puis je m'en repentois, de crainte d'offenser Ces courtois ennemis qui me font trespasser, Je veux dire vos yeux, dont la puissance sainte Fait que l'on tient Amour en honneur et en crainte.
Las! dès ce triste jour que je languis ainsi, De chose que ce soit je n'ay plus de soucy; Je fuy tous les esbats où je me soulois plaire, Je me tiens à l'escait pour rêver solitaire Et pour penser en vous : c'est tout mon reconfort, Et rien que ces pensers n'ont empesché ma mort ; Mort que j'avancerois, veu le mal que j'endure, Mais je crain, me frappant, nuire à vostre figure, Qu'Amour dedans mon cœur grava si vivement, Qu'elle ne double rien, fors la mort seulement.
Or, je veux donc durer pour la rendre durable, Et ne veux plus nommer mon estât misérable ; Mais je diray qu'Amour m'est un Dieu fort bénin D'orner un cœur humain d'un portrait si divin Et si beau, que luy-mesme, afin qu'il le contemple. Jamais ne m'abandonne et fait de moy son temple.