‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 107 sur 190 · Acte dont justement je peusse estre repris · texte numérisé non relu

Acte dont justement je peusse estre repris

Et si mon cœur se deult d'autre playe mortelle

Que du coup qu'il reçeut, quand je vous vey si belle.

Pour gage de ma foy, qui vous est dédiée Tout le tans que ceste ame au corps sera liée, Et mesme après la mort, puis qu'après le trespas Dure le souvenir des choses d'icy bas.

En vous offrant ces vers, je vous offre, ^fd^"^^- Mes yeux, mon sang, mon cœur, mes esprits et mon ame, Et davantage encor, si j'ay quelque pouvoir : Faites moy tant d'honneur que de le recevoir Comme vostre quil est, bien que voslre mente Ne doive faire cas d'offrande si petite. Si vous ne mesurez mon vouloir qui me rand, Se dédiant à vous, audacieux et grand.

Vous n'estimerez point, s'il vous plaist que je pense Faire avec du papier preuve de ma constance. E^qu'en le. faisant plaindre, et me plaignant aussy. Je vous veuille enchérir mon amoureux soucy, AdjoiSant aux douleurs dont mon ame est chargée, Dep' is que sous vos loix vous la tenez rangée. Kon ie ne le veux point : il faut que mon devoir, îlonsenTce et ma foy vous le fassent sçavoir. Et aue l'effort du tans, qui perce tout nuage, Décom-re si mon cœur est constant ou volage ! ''"e que je vous requiers pour mon plus grand desa , C'est que sans passion vous preniez le loisir De meToir endurer, en vous faisant la preuve Qu'me sienne amour que la mienne on ne tj^euve. E^i vous en doutez, pour le commencement [ nirez si mon mal est foible ou -heinent' Et sans ietter les yeux sur ma brûlante flame, Pemettiz que san^ plus vostre je me reclame,

Afin que cet adveu, dont je veux m'honoiei , Me fasse plus constant les tourmens endurer. Et je suis asseuré que le tans qui tout brise, .Ne pouvant ébranler ma foy trop bien assise, Fera de vostre coeur la douceur approcher. Ou dedans l'estomach vous auriez un rocher Et le cœur inhumain d'une beste cruelle.

Or, en vous connoissant si divine et si belle, Je ne le puis penser, veu que la cruauté S'accompagneroit mal de si rare beauté.

Toutesfois quand du ciel la maligne inlluance. Quand la loy du destin qui, depuis ma naissance. Forte me tyrannise, et quand vostre rigueur Empescheroient le bien que dessert ma langueur. Et quand pour le loyer de mon amour extrême, El quand pour vous chérir cent fois plus que raoy-mesme Je ne recueilliroy que l'ennuy d'un refus. Et que de vos beaux yeux je partiroy confus Pour avec desespoir mettre fin à ma vie : Si n'auroy-je regret de vous avoir servie. Car je tiens cet honneur pour un si grand loyer, Que cent mille trespas ne le sçauroient payer.

Voilà comment, madame, il ne se sçauroit faire. Que d'adorer vos yeux je me puisse distraire. Ne m'alléguez donc point que je puis bien penser Que vous n'avez pouvoir de me récompenser, A cause de la loy dont vous estes estrainte : Car en fin cette loy n'est ny juste ny sainte, Loy qui, comme Mezence, horrible en cruauté, Joint avec un corps mort si vivante beauté, Saturne avec Venus, et la gaye jeunesse Aux chagrins deplaisans d'une froide vieillesse. Si la loy vous retient, vous n'avez pas raison, Car l'amour et la loy sont sans comparaison. Amour est un démon de divine nature; Immortels et mortels sentent tous sa pointure, Elle est sans privilège : or si l'Amour est dieu, Jamais l'humaine loy contre luy n'aura lieu; Car il faut qu'au plus grand tousjours le petit cède, Et la loy des amours toutes les loix excède. Et davantage encor la nature est pour moy, l.a nature est tousjours plus forte que la loy, Et quand nature parle et monstre sa puissance. Adieu toutes les loix et l'humaine deffance.

Quand donc en vos rigueurs ainsi vous persistez, Vous péchez contre Amour à qui vous résistez.

Vous voulez que son feu n'ait puissance en la terre :

C'est en fin des geans renouveler la guerre,

C'est combatre le ciel d'un orgueil indiscret,

C'est vous priver d'un bien où vous aurez regret.

Si vous vous arrestez, doutant de ma cpnstance,

Estimez, s'il vous plaist, qu'ayant ceste asseurance,

Qui me rendroit d'Amour satisfait et contant,

Je n'auroy le pouvoir de vous estre inconstant;

Et bien qu'auparavant j'eusse eu l'esprit volage,

L'amour et le devoir retiendroient mon courage.

L'homme est pire qu'un tigre aux déserts allaité,

Qui perd l'affection pour se voir bien traité.

ÎVous devons mieux aimer, plus d'amour on nous porte :

Quand deux feux sont conjoints, la flamme en est plus forte.

Et davantage encor par ce point désiré, D'un vouloir mutuel me voyant asseuré, Je pourroy beaucoup mieux d'une façon discrette Rendre aux plus curieux nostre flamme sccrette. Ce quà mon grand regret, or' helas! je ne puis, Or' estant assailli de mille et mille ennuis. Flottant incessamment entre l'aise et la paine, Entre le desespoir et la joie incertaine, Et si vivement point de ma grand' passion Que je ne puis user d'aucune fiction.

Au lieu qu'en ce doux tans je n'auioy point de crainte D'un dédain, d'un refus ou d'une chose fainte; Mais, joyeux et contant, il me seroit aisé De couvrir cet amour d'un habit déguisé, Sans que les medisans, les jaloux, ny l'envie, Peussent donner atteinte à nostre heureuse vie.

Voilà ce que lardeur m'a fait vous adresser, Adjurant vos beaux yeux de ne s'en offenser ; Car jecry tout cecy, forcé de la puissance Du dieu qui m'a rangé sous vostre obéissance. Si j'ay fait quelque erreur, je vous prie excuser; Si j'ay dit vérité, je vous prie en user. Et vous représenter si je dois estre en paine. Mourant d'extrême soif auprès de la fontaine.

Celuy qui n'aime point, ou qui n'a point aimé, A le cœur tout autour de rochers enfermé; H est tout despoûillé d'affections humaines, Il n'a point de poumons, ny de sang, ny de veines.

i.ivr.i: I. 241

Et ne raeri e pas que le bel œil du jour

Luise aux siens, desdaignez des lumières d'Amour.

Or de raoy qui n'ay point de roc en la poitrine, Qui ne suis point conceu des flots de la marine, Animé d'un beau sang, d'un esprit et d'un cœur, Je reconnoy Amour pour maistre et pour vainqueur, Et, quand de luy desplaire il me prendra l'envie. Que les flammes du ciel mettent fin à ma vie ! Encor qu'en le suivant et vivant amoureux Je sois diversement heureux et malheureux. VraN-ment je suis heureux, il faut que je radvouë, Et que des loix du ciel hautement je me loué, De ce que le destin, captivant ma raison. L'ait au moins asservie en si digne prison ; Et tant selon mon gré m'ait rendu tributaire, Que son décret forcé m'est un choix volontaire. Car tout le plus parfait qui peut mieux contenter L'œil, l'oreille et l'esprit, jusqu'à faire gouster Icy bas des douceurs qui ravissent les âmes. Se rassemble au sujet d'où ruissellent mes liâmes; Et c'est ce qui me fait bien heureux estimer ^ entant d'un trait si beau ma poitrine entamer. Et me plais dans le feu dont j'ay l'ame embrasée, Comme une jeune fleur s' égayé à la rosée.

Mais, si de ce penser naist mon ravissement, Il donne à mes ennuis vie et nounissement; De mon esprit confus c'est la guerre incertaine. Deux ruisseaux diCférens coulent d'une fontaine, L'amertume et le doux, la joye et la douleur : Ce qui me rend heureux fait naistre mon malheur, Car l'heur qui jusqu'au ciel rend mon ame élevée, C'est quand je me souviens comme elle est captivée. Et que mon premier vol s'est si haut élancé, Que des plus braves cœurs tout dessein j'ay passé Et, sans aucun respect de crainte ou de menace. Jusqu'au troisiesme ciel j'ay poussé mon audace. Or si par les désirs le courage est jugé, Quel désir fut jamais si dignement logé? Veu que l'enfant Amour, fait nouveau Promethée, Du ciel pour m' embraser a la flamme empruntée. Suis je donc pas heureux de m'estre ainsi rendu? Jamais homme avant moy ne s'est si bien perdu. Certes, je reconnoy que c'est un heur suprême, Mais il est tallonné d'un malheur plus extrême, Et les mordans soupirs, qui tiraillent mon cœur, Font que lo desespoir s'en rend du tout vainqueur :

Car quand cent fois le jour je remets en mémoire De celle à qui je suis le mérite et la gloire, Les beaux lys de son teint, ses propos gracieux, La puissance des traits que décochent ses yeux, La douce majesté qui luit dessus sa face, Et sçachant d'autre part sa grandeur et sa race, Helas! je connoy bien que j'ay trop entrepris, Et qu'un aveuglement a saisi mes esprits, Que mon vol est trop haut, et que ceste arrogance D'Icare ou des geans attend la recompanse. Toutesfois, le sçachant, je ne puis me ravoir, Et plus je vay avant, plus j'en pers le pouvoir ; Car quand le desespoir me donne quelque attainte, La figure en mon cœur si divinement painte S'offrant devant mes yeux, me fait persévérer Tant que le desespoir ne m'en peut retirer. Bien que trop importun sans cesse il me travaille, Et que mille pensers me livrent la bataille.

Las ! si lost que je suis à part moy retiré. Quelqu'un de ces pensers contre moy conjuré Me dresse l'écarmouche et va pressant mon amc. Me proposant tousjours la grandeur de ma dame; Il met devant mes yeux les oiens et les honneurs, La race et les vertus de tant de grands seigneurs. Désireux comme moy du bien qui me tourmante, Et qui n'ont peu jouyr du fruit de leur attante.

Chetif (ce dy-je alors'', que veux-je devenir? Osé-je bien penser de pouvoir parvenir Jusqu'à si haut degré pour chose que je face, Apres tant de seigneurs grands de biens et de race? Et sur ce desespoir, qui me presse et me point ; Helas ! c'est fait de moy, je ne me connoy point, Je fay mille discours, je rêve et me dépite. Maudissant le malheur où je me précipite, Je me plains de l'Amour, d'où me vient ce souci, Je regarde le ciel comme un homme transi. Cependant que mes yeux, sources de mon dommage, Coulans de larges pleurs, m'arrosent le visage.

Las ! si pour bien aymer on estoit avancé, Je sçay que je seroy sur tous recompensé, Et ma longue douleur, peine et persévérance M'éleveroient au bien dont je pers l'espérance; Car je me puis nommer unique en loyauté, Comme vous estes seule en grâce et en beauté, Et mon amour extrême est comme mon martire : Plus l'esprit en discourt, moins la bouche en peut dire,

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