‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 108 sur 190 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Esl-ce pas bien aimer que de ne rien penser Qu'en la ficre beauté, qui me fait insenser? Vivre du seul objet dont la rigueur me tué, Voir renforcer ma foy plus elle est combattue, Senir d'ame et de cœur sans espoir d'aucun bien, Désirer toute chose et ne demander rien, Discourir sans discours, estre vaillant de crainte, N'avoir dedans l'esprit qu'une figure emprainte, Pour im mot de travers souffrir raille Irespas, Quitter pour un martel et repos et repas, Ne sentir des desdains mon ai-deur refroidie. Et courir à la mort fuyant la maladie.

Telles sont mes amours, tels sont mes passetans 1 Cependant, misérable, aucun bien je n'attans; 3Iais plus je continué en ma course première. Plus mon chemin s'esloigne et me trouve en arrière.

Las ! pour comble d'ennuy, je ne puis me tenir De penser au malheur qui me doit advenir; Et ce qui plus me trouble et renforce ma plainte, C'est lors que je prevoy qu'il faudra par contrainte Que ce divin esprit, dont je suis détenu. S'assujettisse aux loix d'un peut-estre inconnu, Et cède à la coustume aux amans si contraire. Qui l'or et la richesse au mérite préfère. Mais plustost que de voir ce desastre approcher. Que le ciel me transmué en pierre ou en rocher! Aussi bien s'il advient, ma douleur excessive Ne souffrira jamais qu'une heure après je vive. Toutesfois quand le ciel, pour m'outrager plus fort, Envieroit à mon mal ce dernier reconfort, A l'instant pour jamais je quitteroy la France, Comme indigne de voir vostre aimable presance. Et m'en iroy choisir, triste et désespéré. Aux pays plus perdus quelque lieu séparé, Sauvage, inhabité, désert et solitaire, Pour maudire à mon gré la fortune adversaire. Et passerois ainsi le reste de mes jours. Compagnon des lions, des serpens et des ours. 11 est NTay que je veux, quelque ennuy qui m'avienne, Que de vos yeux divins sans cesse il me souvienne ; Car, parmy les rochers et les antres secrets. Le rnatin et le soir, en faisant mes regrets, J'apprendray vostre gloire aux murmurans rivages. Aux oyseaux passagers et aux bestes sauvages, (lui viendront pour m'ouyr des forests d'alentour. Et plaindront en longs cris ma peine et mon amour.

Quand je n'en pourray plus et que ma voix lassée

Sera de trop crier enrouée et cassée,

Je m'en iray choisir les arbres les plus droits,

Pour graver sur l'escorce en mille et mille endroits

Ce beau nom que j'adore, entre tous admirable,

Oui me fait estimer mon travail agréable.

Mais je suis trop certain qu'un tel esloignement

Ne me souffriroit pas vivre si longuement;

Car du feu de vos yeux ma vie est allumée,

Qui sera, les perdant, esteinte ou consumée.

ELEGIE Vil

Comme dedans un bois enrichy de fueillage, D'herbes, d'eaux et de fleurs, et tout couvert d'omjirage, Se branchent les oyseaux esmaillez de couleurs, Soupirans doucement leurs plaisantes douleurs; Comme on voit dans un pré les fleurettes nouvelles Monstrer comme à ren\7 leurs beautez naturelles, Ainsi dedans un cœur hautain et généreux Se retirent tousjours les désirs amoureux. Les douces passions, les délectables peines, Et les chères langueurs dont les amours sont pleines, Qui ne doivent jamais un amant retenir. Yen qu'un grand bien ne peut sans travail s'obtenir. Un cœur noble et gentil sans amour ne peut estve, Car avecques l'Amour Nature l'a fait naistre. Les a liés ensemble et les joint tellement, Qu'ils demeurent tousjours inséparablement. Comme le beau soleil et sa lumière claire. Comme l'ombre effroyable et la nuict solitaire, Comme la flamme vive et Tardante chaleur. Comme l'humide et l'eau, la fiè\Te et la douleur. Bref, quiconque est bien né sent tousjours dedans l'ame L'inévitable effort de l'amoureuse flame, Qui ne reçoit jamais de refroidissement. Car la parfaite amour dure éternellement; Mesme alors qu'il advient qu'elle a son origine D'une perfection dont la forme est divine, Qui la rend immuable et son cours arresté ; Car si rien est constant, c'est la divinité. Et voilà ce qui fait que l'Amour que je porte A vos beautez, madame, a la trempe si forte Que le tans ny la mort ne la pourroient changer, Ni vostre rigueur mesme autre part la ranger.

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