‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 116 sur 190 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Et, sans penser plus loin, mon ame trop hastive, Croyant à son désir, se fist vostre captive.

Confessez, s'il vous plaist, ay-je pas qiielque droit De trembler de frayeur? llelas! qui ne craindroit? Trop de justes raisons malgré-moy me font craindre. Tant d'attraits ravisseurs ne peuvent-ils contraindre L'œil volage d'un prince, ou quelqu'un de ces dieux Qui, pour moindre que vous, descendirent des cieux? Et qui sçait (mais je croy que n'estes variable) Si leur serve grandeur vous seroit agrenble? Que ne voulut Amour, pour m'oster de soucy. Graver dessus mon cœur vos pensers, tout ainsi Comme il y sçeut former le céleste visage? Peut-estre qu'en l'esprit je n'aurois plus d'ombrage Car y reconnoissant que vous daignez m'aimer, Aucun trait que d'Amour ne pourroit m'entamer. Al homme trop avare en aimant je ressemble; Il ne peut éloigner son thresor qu'il ne tremble. Bien qu'il l'ait mis en terre, à toute heure, entons lieux, L'idole d'un larron vole devant ses yeux. Ainsi, mon cher thresor, vous perdant de presance, La crainte arrière moy bannit toute espérance, Me caille tout le sang et me fait ravasser, M'amoncelant sans fin penser dessus penser. Mais si tost, ô mon cœur! je ne verray reluire Le clair feu de vos yeux, trop beaux pour mon martire, Que l'espérance en moy la maistresse sera, Et loin de mon esprit la crainte chassera. Retourne donc, mon bien, retourne et reconforte Mon espérance, helas! qui tombe à demy-morte.

Comme quand le bel astre aux saisons commandant, L'œil et le cœur du ciel, dévale en l'occidant, Maint ombrage* s'élève, et mainte horrible fainte Saisit les cœurs humains d'une effroyable crainte : Puis, si tost que l'aurore a le ciel éclaircy. L'ombre s'évanouyst et la frayeur aussi. De mesme, ô mon soleil, quand ta jumelle flame Tourne ailleurs ses rayons, vient la nuict de mon ame ! Mille et mille soucis passent devant mon cœur Et, fantosmes douteux, le transissent de peur; Mais au plaisant retour de ta belle lumière Mes yeux recouvreront leur splendeur coustumiere, Et toutes ces frayeurs, mes esprits martelans, Se perdront à l'instant comme songes voUans.

Ombre.

Retourne donc vers-moy ta lumière éclipsée, Et chasse, ô mon soleil ! les nuits de ma pensée. Quand Phœbus se recule et qu'il laisse les jours, S'éloignans de l'archer, l'roids, ennuyeux et cours. Les vens déprisonnez d'un grand bruit se font guerre. Ils renversent* la mer, ils font trembler la terre; La neige couvre tout d'un linge blanchissant, Et la gresle à l'envy descend en bondissant ; La terre, au lieu de fleurs, de frimas est couverte, Prez, buissons et forest quittent leur robbe verte, La gorge des oyseaux est muette aux chansons. Et le cours des ruisseaux est bridé de glaçons. Ainsi, quand ton aspect luit en autre contrée, Frayeurs, soucis, regrets, font en moy leur entrée, Et maint jaloux penser, de mon cœur s'emparant, Y fait naistre un hyver incessamment durant. Soit que le printans vienne, ou le chaud, ou l'automne. Et jamais sa rigueur un beau jour ne me donne.

Revien donc, mon bel astre, et d'un trait de tes yeux Fay refleurir encor mon printans gracieux ; Romps la glace endurcie, et l'orage, et la gresle, La neige, et le frimas, qui troublent pesle-mesle Le serain de mon ame, et d'un œil vigoureux Fay germer en mon cœur les pensers amoureux. Mais retourne devant, ô divine Cynthie, Que la peur de tout point ait ma flamme amortie. Et que le desespoir, si contraire aux amours. Pour finir mes désirs mette fin à mes jours.

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