‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 115 sur 190 · ELEGIE XIV · texte numérisé non relu

ELEGIE XIV

Maistresse, en t'escrivant je ne veux entreprendre Par un discours plaintif mes douleurs faire entendre. Ni comme je languy privé de tout espoir, Veu Testât où je suis de jamais plus te voir. Las ! je n'ay point de voix pour un si grief martire ! Le mal n'est pas mortel qui parle et qui respire, Le mien est infini qu'on ne sçauroit conter; Puis de l'endurer seul je me dois contenter. Sans que, par le récit de mes fascheux allarmes, J'ouvre au dueil ta poitrine et tes beaux yeux aux larmes, Et que , pour assouvir de tout point le malheur, J'adjoigne à tes douleurs ma nouvelle douleur. Las! aussi quelle voix tragique et lamentable, Pourroit représenter mon estât misérable. Depuis le triste jour que ton œil s'éclipsa? Vrayment ce fut bien lors que rna nuict commença ; Mon ame se vit lors aux tristesses plongée, Ma saison printaniere en hyver fut changée, Mille et mille soucis me donnèrent la loy. Et, pensant te laisser, je me trouvay sans moy.

Je n'avois à grand peine abandonné ta porte, Qu'un regret violent hors de moy me transporte, Que je me lasche au dueil et, tout désespéré. Je maudy le destin contre moy conjuré ; Je despite ma vie à souEfrir condamnée, J'outrage la fortune et sa haine obstinée. J'accuse mon devoir, cause de mon tourment, Puis je discours ainsi sur mon département :

rO ELEGIE.S.

I.as! c'est bien un départ que celte rage e.vlr.;me, Puis que sa cruauté fait deux parts de moy-mesrae; Toutesfois en parlant je ne m'emporte pas; Ce n'est donc un départ, c'est plustost un trespas, C'est une lente mort de mille morts suivie, Comme un hydre fertil renouvelant sa vie, Un chaos de pensers où l'esprit se confond, Bref, une mer d'ennuis qui n'a rive ny fond. C'est grand cas que mon mal ne puisse avoir de trêve Et que, dès le matin, comme l'aube il se lève, Et me suit jusqu'au soir, quand je veux me coucher. Et lors, plus que devant, met peine à me fascher : Le lict m'est une gesne, et la plume ocieuse Redouble en la pressant ma langueur soucieuse; J'en sors, je me promeine, et sans aucun repos Je fay mille desseins, je tiens mille propos, Et rien ne dure ferme en ma vague pensée. Que l'éternel regret de vous avoir laissée. Et dis, m'en souvenant : 0 ténébreuse nuit! 0 silence! ô repos! las! où suis-je réduit? Tout se taist maintenant, toute sorte de besle, Oubliant son travail, courbe au sommeil la teste, Les bœufs dedans l'estable, aux forests les oyseaux, Aux cavernes les ours, les poissons sous les eaux. Amphytrite est paisible, et les vents qui se taisent Font que les Ilots mutins comme endormis s'appaisent; Le marinier sans crainte en sa nef est couché. Le brûlé moissonneur du sommeil est touché. L'univers se repose, et l'horreur solitaire Des travaux journaliers est la trêve ordinaire ; Seul je vis en tourmente au plus calme des nuits. Et le sommeil commun réveille mes ennuis.

Je fay mille autres plaints, et la lune argentée, Du son de mes regrets maintes fois transportée. Cache sa belle face et change de couleur, Tant elle a de pitié de ma griefve douleur! Fiché je la contemple et luy narre ma paine, Accusant tous les feux de la céleste plaine ! Orion, la Pléiade, Hélice et le Daufin, Et tant d'aspects malins qui causent mon destin.

Je passe en ces discours presque la nuit entière Que tousjours mon départ me fournit de matière, Tant que, n'en pouvant plus, je me rens au sommeil, Qui me cille à regret les paupières de l'œil. Mais ce n'est commencé, que la triste merveille D'un songe espouvantable en tremblant me resveille ;

El les noires vapeurs, qui troublent mon cerveau. M'y dépeignent sans lin quelque soucy nouveau.

Une fois je te voy que ma douleur te touche, Les yeux couverts de pleurs, les sanglots à la bouche, Et d'un habit de dueil ombrageant ta beauté, Blasphémer le devoir qui si loin m'a jeté. Mais las ! presque aussi-tost ton image adorée Se fait voir devant moy, plus gaye et plus parée, Et mon esprit jaloux, facile à s'offenser. Juge que loin des yeux je suis loin du penser, Qu'en vain je te reclame et que ta fantasie, Oubliant nos amours, d'autre flamme est saisie. Lors dire et de despit je m'esveille en sursaut Et, le songe cessant, ma frayeur ne défaut; Car je reste long-tans si vaincu de ce doute, Que de froide sueur tout le corps me dégoûte ; Je n'entens ny ne parle, immobile et transi. On me jugeroit mort qui me verroit ainsi. Puis, comme peu à peu je rentre en connoissance, L'esprit me revenant, ma douleur recommance; Mille jaloux soucys m'environnent le cœur. Et, comme les amans entretiennent leur peur, J'alambicque mon songe et le tiens véritable. Je me plains de ta foy, peut-estre, inviolable; Je maudy les sermens qui m'alloient abusant, Et conclus pour la fin, ma simplesse accusant, Qu'amour long-tans ne dure en l'esprit d'une femme, Si l'œil ou le discours n'en conserve la (lame. Puis en me reprenant, contre moy courroucé, Je déteste ma faute et m'appelle insensé Qu'un simulacre feint me remplisse de crainte, Apres les vrais effets de ton amitié sainte.

Las! ce dis-je, ô mon bien ! je paye ingratement L'angoisse, où je te vey pour mon département. Tant de regrets tranchans, tant de larmes versées, Hors de mon souvenir sont bien-tost effacées. Quel amant désormais pourra vi\Te sans peur. Puisque ces vains pensers sont reçus en mon cœur, Et que la jalousie, avec toute sa glace, Parmy de si grands feux peut encor avoir place? 0 maudite fureur, sans tes soucis mordans Amour tousjours enfant n'auroit griffes ny dans !

Voilà par quels destours vague ma fantasie, Calant * ore à l'Amour, ore à la jalousie,

Cédant, s'abandoQoant, du verbe italien calare-

Selon leur mouvement plus ou moins violant, Tandis qu'on void le ciel d'astres estincelant. Puis, si tost que le jour a ses portes decloses, Et que l'aube amoureuse ouvre son sein de roses, Je me pers dans un bois où, pour mieux me cacher, Je choisis les recoins d'un antre ou d'un rocher. Lors, me trouvant tout seul dans ce lieu solitaire, Je recommence encor mon esbat ordinaire; Je recommence encor à me déconforter, Et du tout aux frayeurs je me laisse emporter. C'est en vain que j'essaye à tromper ma pensée, En me ressouvenant comme je t'ay laissée. Quels furent tes propos de sanglots empeschez. Et comme tes beaux yeux n'estoient jamais séchez. Au lieu de m'alleger, ce penser me tourmente. Bref, je ne puis souffrir mon ame impatiente. Et ne puis d'autre part nul endroit adviser. Où sans croistre son mal je la puisse poser. Que sera-ce de moy? quel espoir me console? De m'attendre au retour, c'est une attente foie ; A mon extrémité ce remède est trop lent, 11 vaut mieux me tuer par un coup violent, Sans que plus désormais l'espérance m'eny>Te : Car je suis aussi las d'espérer que de vivre.

Las! faut-il que mon mal n'ait jamais d'allégeance Et que le tans moins fort cède à sa violance? Faut-il qu'incessamment tant de soucis divers Comblent de cris ma bouche et de plaintes mes vers? Beauté qui régissez ma vie et ma fortune. Si mon dueil continu vostre oreille importune, Ke m'en accusez point. Amour, mon puissant roy, Ainçois ' mon fier tyran, fait la faute et non moy; C'est luy qui me réveille et qui, dedans mon ame, Lasche le poignant trait du soucy qui m'entame; Car par luy j'ay connu le pouvoir de vos yeux. Le lys de vostre teint, vos souris gracieux. L'honneur de vostre sein, vostre port vénérable, Et ce plaisant desdain à la pointe incurable ; J'ay connu cet esprit, ces vertus, ces discours. Et mille autres beautez, mères d'autant d'amours.

* Ou pour mieux dire.

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