AU ROY CHARLES IX
Je veux chanter Roland, ses fureurs et sa rage, Je veux chanter d'Amour la tempeste et l'orage, La colère indontée et le forcenement Qui troublèrent l'esprit d'un misérable amant, Délaissé sans raison d'Angélique la belle. Déplorable loyer d'une amour si lidelle. Charles, roy magnanime issu du sang des dieux, Je chante en m'essayant ces regrets furieux. Attendant qu'une fois plus hardiment j'entonne Les combats achevez pour sauver ta couronne, Quand le discord mutin, par la France allumé, Rendoit contre l'enfant le père envenimé. Tandis*, d'oeil favorable et de royal courage Reçois ce que j'appens aux pieds de ton image ; Et si tu pris jamais plaisir à mes écrits, Enten de quelle ardeur cet amant fut épris.
Le grand dieu des amours, dieu de telle puissance Qu'encor il n'a trouvé qui luy fist résistance, Un jour blessa Roland, le redouté guerrier, Le vaillant palladin, le brave avanturier;
'■ Eu attendant.
ROLANO FUKIEUX.
Et bien qxi'il n'cust pas craint une puissante armée, Si tost qu'il eut d'un trait sa poitrine entamée, Et que de deux beaux yeux le rayon s'espandit, Il mit les armes bas et vaincu se randit. Chetif, que feroit-il, si la céleste bande Des esprits immortels, si le dieu qui commande Aux enfers ténébreux, et cil qui peut donter L'orgueil des fiots mutins, n'ont sceu luy résister?
Or pour fléchir le cœur de sa fiere maistresse, Il fait en mille endroits retentir sa prouesse. En Inde, en Tartarie, et desjà l'Oriant, Restant tout estonné, va ses faits publiant; Puis il repasse en Gaule, où le peuple d'Espagne, I>e Numide et le More emplissoient la campagne. Conduits par Agramant, qui desjà se promet Oue la France captive à ses loix se soumet. Là de mille beaux faits il enrichit sa gloire, Là de mille combats remporta la victoire ; Il foudroyé, il saccage, horrible et furieux, Et l'ennemy, qui craint son bras viclorieuv. Fuit au devant de luy, comme dedans la plaiuc Fuit au devant du loup le mouton porte-laine.
Qui a veu quelquesfois tournoyer dedans l'air. Gronder et faire feu le tonnerre et l'éclair, r>uis, tombant tout à coup en mille estranges sortes, Esclater et partir les roches les plus fortes, briser les marbres durs, crouler les fondemens. Et pesle-mesle encor brouiller les elemens, Il a veu ce guerrier, qui porte, en tous allarmes, La foudre en sa main droite et la mort dans ses aniics, Et comme un nouveau Mars, débâchant et taillant, Fait refroidir le sang du plus brave et vaillant. On n'oit autour de luy que mortelles complaintes ; Son espée et son bras et ses armes sont taintes Du sang des ennemis: car rien ne les detTend, Maille ny corselet, quand Durandal descend. Il fend, il taille, il perce, il frappe, il tuë, il chaise. Chacun fuit devant luy : qui son armet délace. Qui laisse choir sa lance, et qui souventesfois Quitte là son espée, et fuit dedans le bois Qui deçà qui delà, et leur ame craintive, A chaque flair de vent croit qu'encore il les suive. Qu'il presse leurs talons et qu'il hausse le bras. Pour les priver de vie au milieu de leurs pas.
Comme un jeune chevreuil, qui dedans son bocage A veu le fler Ivon, chaud de soif et de race.
Qui massacre sa mère et, convoiteux de sang, En deux coups la déchire et luy mange le flanc ; Craintif, il prend la fuite, et d'une course isnelle ' Eschappe et se dérobe à la bçste cruelle; Une branche, une feuille, une halaine de vent L'horreur du grand lyon luy remet au devant.
Ainsi devant Roland la tourbe espouvantée S'enfuit à qui mieux mieux d'une course hastée; Et luy, foudroyant tout, laisse attei'ez de coups Chevaux et chevaliers aux mâtins et aux loups.
Jà desjà le renom de sa force admirable Le rendoit en tous lieux terrible et redoutable; Jà se disoit par tout qu'il n'avoit son pareil Depuis les Indiens jusqu'au lict du soleil; Quand au mois plus ardant, lors que la canicule De la terre et du ciel tous nuages recule. Ayant depuis deux jours vainement pourchassé Le vaillant Mandricard, il descend, tout lassé De chaud et de travail, auprès d'un clair rivage, Ombragé des rameaux de maint arbre sauvage, . Et dont l'émail divers, richement piolé, Des baisers du soleil n'estoit point violé. L'œillet y florissoit, l'amaranthe et la rose, Et Clytie au soleil sa robe avoit déclose ; Le myrthe y prenoit place, et le lis blanchissant, Et la fleur du mignon, qui mourut languissant Par trop aimer son ombre et la figure vaine, Qu'il veit en se mirant es eaux d'une fontaine.
Le soleil, s'avançant pour parfaire son tour, A moitié du chemin nous marquoit le my-jour. Quand Roland y survint, qui tout par tout degouslc, Et de son mal prochain le chetif ne se doute; Il pensoit reposer, mais, au lieu de repos, Un espineux travail le perça jusqu'à l'os. Chevalier malheureux, à qui la destinée Reservoit la douleur d'une telle journée! Car, en se destournant, comme il levé les yeux Vers les arbres prochains, il voit en mille lieux Le nom de sa déesse engravé sur lécorce. Témoignage évident d'une amoureuse force. Il admire le chiffre et remarque soudain De la belle Angélique et les traits et la main. Parquoy tout estonné pensivement regarde. Et d'un œil plus subtil, curieux, il prend garde
• Rapide, du mol italien snello-
ROLAND FORIEUX. 3f7
A tout cela qu'il voit, et lit par tout encor, Enlacez de cent nœuds : Angélique et Medor.
Desjà d'un chaud despit sa poitrine est attainle, Et maint jaloux penser le fait pallir de crainte; Autant de traits qii'il voit, autant de clous ardans Amour fiche en son cœur, qui s'enfoncent dedans. Encor il ne sçait pas que tout cecy veut dire; Toutesfois il frémit, et dans l'ame il soupire. Puis il se reconforte, et de tout ce qu'il voit Il s'efforce de croire autrement qu'il ne croit. Il feint mille discours et pense à l'avanture Que quelque autre Angélique a fait cette escriture ; Puis il connoist la lettre et voit qu'il se déçoit, Mais une autre espérance aussi-tost il conçoit.
« Hors de moy, ce dit-il, penser qui me dévore! Je connoy maintenant que celle que j'adore (Amour en soit loué) m'aime parfaitement, -M'ayant sous un Medor déguisé finement ; Car je suis ce Medor et connoy que ma dame, En déguisant mon nom, veut déguiser sa flame. »
Ainsi disoit Roland, mais un nouveau penser Luy fait presque aussi-tost ce propos délaisser ; Son frisson recommence, et ce qui le fait craindre S'envenime et s'accroist plus il le veut contraindre.
Comme le simple oiseau, qui s'engage et se prend Au piège et à la glus que l'oiseleur luy tend. Tant plus qu'il bat de l'aile et que plus il s'efforce De se desempestrer, plus la glueuse amorce L'attache et le retient : Roland en est ainsi, Qui sent croistre tousjours son amoureux soucy. Or' il rêve immobile, et or' il se destoume, Puis deçà, puis delà, et jamais ne séjourne Son penser variable, et sent dedans le cœur Un combat obstiné d'espérance et de peur.
Discourant en ce point sans qu'il pense à soy-rnesme, Tant il est possédé d'une manie extrême, I! vient jusques aux lieux où les amans heureux. Sur la chaleur du jour doucement langoureux. Se retiroient à l'ombre au frais d'une fontaine, Où de raille plaisirs ils enyvroient leur paine, Ores de leurs désirs doucement jouyssans, Ores demy-lassez mollement languissans; Et soudain, repiquez de l'amoureuse touche, Ils se tenoyent collez la bouche sur la bouche, Le flanc contre le flanc, et nageoient à souhait Dans le fleuve d'Amour de nectar et de laict.
52S ÎIOLAND FURIEUX.
Medor, pour faire foy du plaisir désirable, Qui l'avoit bien-heure dans ce lieu délectable, Par dessus tous les dieux, avoit subtilement En mille et mille endroits peint son contentement. On voit tout à l'ontour mainte et mainte devise. Et ne peut courir l'œil un seul lieu qu'il n'y lise Gravé de cent façons : Angélique aux beaux yeux, Angélique et Medor le favori des cieux !
Roland regarde tout, ayant l'ame saisie De la froide poison d'une asprc jalousie, Et chancelle inconstant, comme le prestrc saint Que le tan de Bacchus trop vivement aftaint; Or ainsi que tousjours de plus près il s'approche, Et contemple estonné la fontaine et la roche. Tournant mille discours en son entendement. Voit ces vers de Medor cngravez fraischement : « 0 tertres verdissans! ù fidèles ombrages Des antres ténébreux, des prez et des rivages! 0 bois délicieux! ô doux courans ruisseaux, Espessement bordez d'amoureux arbrisseaux ! Où la belle Angélique, ornement de cet âge, Qui de tant de grands rois enllamma le coiirage, La fille à Galafron, seul miracle des cieux, Celle qui fit trembler les plus audacieux. Abaissant sa hautesse et sa race royale, A moy, pauvre Medor, se fist si libérale. Que mille fois ensemble en mille heureux plaisirs, > Avons donné relasche à nos bouillans désirs.
<T Pour ces douces faveurs entre vos bras reçues, Tertres, ombrages, bois et cavernes moussues, Herbes, rives et fleurs, je ne puis avancer. Si je veux présumer de vous recompenser : Parquoy, ne pouvant mieux, je bénis à toute heure. De cœur, d'ame et de voix, cette heureuse demeure ; Priant tous palladins qui passeront icy. S'ils ont jamais senty le doux-poignant soucy Du grand vainqueur des dieux, qu'aux fidelles ombrages. Aux antres ténébreux, aux prez et aux rivages, Aux bois délicieux, aux doux courans ruisseaux, Espessement bordez d'amoureux arbrisseaux. Ils souhaitent ainsi : ces lieux tant désirables Ayent à tout jamais les nymphes favorables, La lune et le soleil, et jamais pastoureau Ne puisse en leur giron conduire sou troupeau. ■■>
Cinq ou six fois Roland relut cette écriture. Les yeux tousjours fichez contre la roche dure,
Nouveau rocher luy-mesme et sans nul mouvenioni,
Tant ce coup impreveu trouble son jugement !
Puis il relit encore et, cherchant, il essaye
A pouvoir trouver fausse une histoire si vraye,
Mais ce qu'il voit emprainl ne se peut démentir,
Et luy faut à ses yeux malgré luy consentir.
Il n'a plus sur le front cette audace engravée,
Il a le teint jaunastre et la face cavée ;
Son cœur est si serré, qu'il ne sçauroit pleurer,
Ni du chaud estoraach une plainte tirer;
Mais tout panloisement il haletl* de rage,
Car le (lux débordé, qui giossit son courage.
Veut sortir tout à coup, et se pousse et se suit,
Mais au lieu d'avancer se bouche le conduit.
Comme le vase estroit dont l'eau, pour sortir toute,
S'empesche et se contraint de lilf-r goule à goule.
Si ne veut -il se rendre, ains tanche à s'alléger.
Ne croyant que sa dame ait l'esprit si léger,
Mais que quelque jaloux, d'une ame injurieuse,
A tramé tout cecy pour la rendre odieuse.
• Las! dit-il, quel qu'il soit, comme il a de bien prés
Imité sa main belle, et sa lettre et ses traits! »
Ainsi d'un foible espoir sa douleur il console,
Et se remet un peu du soucy qui l'alTole.
Il remonte à cheval sur le point de la nuit,
Lorsque desjà la lune au ciel claire reluit,
Et que l'hebus lassé dans la plaine azurée
Va plongeant le trésor de sa tresse dorée.
Cheminant sans chemin, or' à gauche, or' à droit.
Il n'avance beaucoup que d'un haut tertre il voit
Haut rejaillir du feu d'une maison prochaine.
Oit abayer les chiens et, sortans de la plaine,
II entendit béeler les innocens troupeaux,
Et les mugissemens des bœufs et ^es toreaux.
Il vient droit au village, où tout las- veut descendre. Et soudain un garçon son cheval luy vint prendre, Un autre le desarme et, Ju haut jusqu'au bas, Un autre met la nappe et la countc de plas. Mais l'accez continu du mal qui luy commanc?'.; Le degouste si fort, qu'il n'a soin de viande ; Plus cherche de repos, plus trowe de langueur Et d'aiguillons poignans qui pénètrent son cœur; Car il voit tout partout, aux fenestres et portes, Angélique et Medor lacez de mille sortes. Quelquefois il vouloit la cause en demander, Mais ime froide peur ne luy fait haza^der
Car il fremist tousjours et, ce qui est doutable, 11 craint qu'en le cherchant le trouve véritable, Nais il a beau fuir : car l'obstiné malheur Ne luy veut espargner un seul point de douleur.
L'hoste de la maison, qui voit comme il soupire, Qu'il tient la veuë en bas, et qu'il tire et retire Tant de sanglots rompus, pensant le resjouyr, Luy veut des deux amans le discours faire ouyr.
« Cessez, grand chevalier, dit-il, de vous contraindre, Et chassez le regret qui dedans vous fait plaindre ; Si vous estes i)ressé d'angoisse ou de courroux, Sans le couver ainsi, bannissez-le de vous. Il vous faut espérer : long-tans n'est importune L'ombre aux rais du soleil, aux vertus la fortune; Le sort de nos projets se joue insolemment, Le seul estât des dieux est franc du changement. Mais quel autre nuage en si grande jeunesse, l'eut troubler vostre esprit, que la feinte rudesse D'une beauté superbe? hé, bien qu'il fust ainsi, Devez-vous sans espoir vous gesner de soucy? La femme est variable, et telle en sa pensée S'accorde à vostre amour, qui s'en monstre ofifençéc ; Puis la loy du destin, disposant d'icy bas, Rend heureux bien souvent ceux qui n'y pensent pas. « L'un de ces jours derniers, durant la saison belle Que les prez et les bois prennent robe nouvelle, Wégarant par les champs, du bon-heur adressé. Je découvre à mes pieds un jouvenceau blessé. Qui tiroit à la fin, et d'une large vaine Son beau sang ruisseloit comme d'une fontaine; Son chef estoil poudreux, son teint palle et séché. Pareil au jeune lis que l'orage a touché. Sans effort, sans vigueur, lorsqu'en cette infortune Il esprouva du ciel la faveur opportune ; Car presqu'au mesme instant une vierge y survint. Dont lame à cet objet toute pitié devint. La nimphe n'avoit lors qu'une vesture telle Que la porte en ces bois la jeune pastourelle, Mais son port vénérable est plein de gravité. Qui nous descouvre en terre une divinité. Ses regards, ses façons, sa grâce et sa hautesse Me confirment encor que c'est une déesse. Pronte, entre deux cailloux, d'une herbe elle pila Et retint dans sa main le jus qui distila. Le versa dans la playe, et tellement s'etîorce. Qu'elle estanche le sang et qu'il eust quelque force ;
Puis doucement porté dans ma proche maison, La belle en prend le soin tant qu'il ait guarison. « Il reprint aussi-tost sa beauté coustumiere : Il avoit les yeux noii-s, tlamboyans de lumière, La face ouverte et belle et le teint blanchissant, Rehaussé par endroits d'un émail rougissant. Cestoit le mesme amour; l'or de sa tresse blonde Faisoil honte aux cheveux de ce grand œil du monde. Bref, il estoit si beau, qu'Angélique l'aima (La nimi)he avoit ce nomi et si bien s'entlama, Qu'elle mesprise tout et n'est plus ententive Qu'à guarir le cruel qui la fait mourir vive, Ore froide, ore chaude; et, comme il guerissoit, La belle une autre playe en son ame reçoit. S'il reprend sa beauté, le chaud-mal, qui la tué, Fait que de plus en plus la sienne diminué Et se consume, ainsi qu'on voit dessus un mont .\ui rayons du soleil la neige qui se fond ; Et luy faut à la fin, tant son désir la donte, Qu'elle chasse de soy toute craintive honte Pour demander mercy. tout à l'heure octroyé. Et le tans du depuis est par eux employé En tous ces jeux mignards, où doucement se bagncnt Ceux-là que la jeunesse et l'Amour accompagnent.
a Oubliant la douleur qui les avoit pressez. Ils se tiennent sans fin l'un et l'autre embrassiez. S'ils partent du logis ils vont tousjours ensemble, Et l'Amour avec eux, qui leurs deux cœurs assemble. Or' ils sont dans un bois estendus à l'envers, Or', sur le chaud du jour, ils se tiennent cou vers De l'ombrage d'un antre, et, à les\Tes decloses, Us cueillent mille œillets, mille lis, mille roses; Puis, témoins de leurs jeux, ne se trouve arbrisseau, Qu'or' avec un poinçon, or' avec un couteau. Us n'y gravent leurs noms; mesme la roche tendre Par maints chiffres subtils leurs amours fait entendre. Voilà comme un bon cœur ne doit jamais faillir. Pour quelque grand meschef qui le vienne assaillir. Car lorsque nous pensons estre plus misérables. C'est alors que les cieux nous sont plus favorables. »
Ainsi dit le pasteur, et laisse là Roland, Qui dedans et dehors de rage est tout brûlant. U veut celer son dueil, mais rien : car, quoy qu'il face, Les douleurs de son cœur se font voir sur sa face, Et, bien qu'il se contraigne, il verse sans repos De la bouche et des yeux des pleurs et des sanglots.
rola:sd furieux.
Puis, lorsqu'il se voit seul, la douleur, qui le guide, Luy commande plus fort et va laschant la bride Aupenser qui l'emporte, et sans trêve il respand Un grand fleuve de pleurs, qui des yeux luy desçand Jusques sur la poitrine, et le soin qui l'esveille ^e luy veut consentir qu'un moment il sommeille.
Deçà, de là se vire, ores sur ce costé. Ores dessus cet autre ; il n'est point arresté. Se tourne impatient, et, quelque part qu'il aille, Sa jalouse fureur luy livre la bataille. 11 cherche tout le lict, les plumes estreignant. Et ne trouve un endroit qui ne soit plus poignant Que l'espine et la ronce, et pense, en cette paine, Que c'estoit le lieu mesme où sa belle Inhumaine Caressoit son Medor, et, pour ce tout despit. Il abhorre la plume et saute hors du lict.
Comme quand un berger sur l'herbe se renverse Et décowpie à ses pieds, marqué de couleur perse. Un serpent qui se traisne en sifflant bassement. Tout estonné se levé et fuit hastivement.
Roland, plein de dédain, s'habille en diligence; 11 vestit son harnois, reprend sa forte lance Et ressaute à cheval, sans attendre le jour, M que la belle Aurore annonçast son retour. Il pique à travers champs, et la nuit solitaire, Qui tient tout assoupy, refraischit sa misère. Il s'outrage soy mesme, et d'un cry furieux Il maudit l'innocence et blasphème les cieux. Et sanglotte sans fin; puis, quand le jour se levé, tion trop ferme soucy plus durement le grève. Il va, deçà de là par les lieux écartez. Et fuit tant comme il peut les bourgs et les citez. Sa veuê est égarée, et, avec triste mine. Sans penser au chemin, tout le jour il chemine, Laschant maints chauds regrets et maints soupirs tranchans. Qui renflarnment le ciel, l'air, la terre et les champs ; 11 forcené de rage, et sent dedans sa teste Pesle-mesle tourner l'orage et la tempeste ; Et Neptune, en hyver, n'écume en tant de flots Comme il a dans le cœur de tourbillons enclos. Puis, si tost que la nuit les paupières nous serre, 11 descend dans un bois et se veautre sur terre. Criant horriblement, et le somme ocieux K'a nul charme assez fort pour luy clore les yeux. Qui distillent tousjours mille pleurs qui descendent, Et, comme d'un torrent, à grands flots se respandenl.
Luy-mesme il s'en estonne et ne sçauroit penser
Comnoe il puisse des yeux tant de larmes verser,
Et dit en soupirant : « Ces ruisseaux qui s'écoulent
Ce ne sont point des pleurs : tant de larmes ne roulent
Comme j'en sors des yeux ; non, ce ne sont point pleurs,
Les pleurs ne suffiroient à mes longues douleurs;
Car mes douleurs ne sont au milieu de leur course.
Et j'ay jà de mes pleurs tari toute la source.
Ah! je connoy'que c'est ! c'est la vitale humeur,
Oui fuit devant le feu que j'ay dedans le cœur.
Et coule par mes yeux de ma poitrine cuite,
Et tirera mon mal et ma vie à sa suite.
Mais las ! s'il est ainsi, double, double ton cours,
Précipitant la fin de mes malheureux jours !
Et vous, ô chauds soupirs ! témoins de mon angoisse.
Vous n'estes point soupirs, car les soupirs ont cesse,
Et ne durent tousjours; mais plus j'en vay sortant.
Mon estomac enflé va plus fort haletant.
Amour, qui m'ard le cœur, fait ce vent de ses ailes,
Pour tenir en vigueur mes flammes immortelles.
« Quel miracle est cecy, que mon cœur allumé Par tant de feux d'Amour n'est jamais consumé? Mais que suis-je à présent qui soufl"re telle rage? Seroy-je bien celuy que je monstre au visage? Seroy-je donc Roland? Ah! non, Roland est mort! Sa dame, trop ingrate, a occis à grand tort Ce Roland que j'estoy, son corps est dessous terre, Je ne suis, je ne suis que son esprit qui erre. Hurlant, criant, fuyant en ce lieu séparé, Où je fay mon enfer, triste et désespéré. Pour témoigner à tous, par ma douleur profonde. Ce que doit espérer qui sur l'amour se fonde. »
Toute la nuit Roland en ces regrets passa, Puis, comme le soleil ses rayons élança Pour esclairer le ciel et que l'aube vermeille Eut laissé dans le lit son vieillard qui sommeille, Guidé par le destin, 'il se revoit encor Au rocher tout escrit d'Angélique et Medor; 11 le voit, et soudain le dédain qui l'enflame. De nouvelle fureur luy comble toute l'ame : Il saisit son espée, et de taille et d'estoc, H part en mille éclats l'écriture et le roc. Et partout où il va la place est malheureuse. S'il y trouve un seul trait de la lettre amoureuse, Car soudain il la tranche, et n'a jamais cessé Ou' en morceaux çà et là tout ne soit renversé.
534 ROLAND FDRIEOX.
Ainsi resta la roche, et au troupeau sauvage
Jamais à l'advenir ne servira d'ombrage ;
Et la belle fontaine heureusement coulant,
Qui d'un reply tortu fait un tour ruisselant.
Avec son mol ombrage et son eau froide et claire
N'a pouvoir d'amortir sa brûlante colère.
11 y jette des troncs, des pierres, des rameaux.
Et n'a jamais cessé qu'il n'ait troublé ses eaux ;
Puis, tout mol de sueur, de travail et de peine,
11 chet dessus le pré sans pouls et sans haleine,
Plein d'ire, de dédain et de forcenement.
Et, les yeux vers le ciel, soupire incessamment.
ISi pour vent, ny pour froid, ny pour chaleur qu'il lace,
Jamais il ne voulut abandonner la place
Où, sans dire un seul mot, il demeure couché,
Et tousjours vers le ciel a le regard fiché.
11 y fut si long-tans sans manger et sans boire. Que la nuit par trois fois vestit sa robe noire, Et trois fois Apollon, sortant du creux séjour De l'humide océan, nous alluma le jour. Et tousjours la rigueur du mal qui le transporte. En le diminuant, s'aigrit et se fait forte. Si qu'en fin, tout gaigné de si noire poison, Apres le sens troublé s'égara la raison, Et le jour ensuivant, d'une main outrageuse, 11 se mcurtrist la face horriblement hideuse. H écume de rage et derompt sans repos La maille et le plastron qu'il a dessus le dos. Icy tombe l'espée et, sur une autre place, Les brassars, les cuissots et le corps de cuirace ; Plus loin chet la sallade, et tout par tout le bois, En mille lieux divers, il semé son harnois. D'heure en heure plus fort sa rage le maistrise ; Or' il rompt son pourpoint et ores sa chemise, Et court d'un pas subtil, écumant, forcenant, Et de mille façons ses lèvres Irançonnant. Il monstre à nud le ventre, et le dos et léchine, Et quand plus sa fureur puissamment le domine, Il arrache de terre un grand chesne et un pin, Comme s'il arrachoit de la sauge ou du thyn. Tout en bruit à l'entour, les rocs cavez en sonnent, Et les bergers des champs tous effrayez s'estonnenl, Puis veulent voir que c'est ; mais, pronts au repentir, Bien-tost gaignent au pied, se pensans garantir. Le fol se met après, et d'une main meurtrière, En leur froissant les os, les abat par derrière ;
ROLAND FURIEUX. liô-i
11 tire à un la teste, à un autre le bras,
Et un autre tout mort il fait tomber à bas
D'un revers qu'il dcseharge, et plus il voit de presse,
En fronçant les sourcils sa perruque luy dresse,
Et, tout ensanglanté, traverse hurriblement
Par les rangs plus serrez, l'un sur l'autre assommant.
Comme un ours furieux, qui bien peu se roucie, Quand il est poursuivy des chasseurs de Russie, S'il rencontre en sa voye un nombre bien espès De petits chiens courans, qui le suivent de près ; Car si tost qu'il s'arreste, élançant une œillade, 11 écarte bien loin cette foible embuscade : Ainsi Roland en fait, au travers se ruant, Et rend en un instant tout le peuple fuyant. Oui court en sa maison, qui monte sur un temple, , Et qui d'un haut couvert, tout effrayé, contemple La fureur de ce fol, qui par les prez herbeux Démembre, en se jouant, les toreaux et les bœux.
11 mord, il égratigne, il se tourne, ii se vire ; Des pieds, des poings, des dents, il rompt, froisse et déchire; Il hurle furieux, et fait un plus grand bruit Que le not courroucé qui bouillonnant se suit ; D'un choc continuel ses dents se font la guerre, Son visage est crasseux, plein de fange et de terre. Ses yeux, de grand courroux, sont tous bordez de sang. Et, en les contournant, n'en monslrent que le blanc. Soit de jour, soit de nuit, erre par les campagnes; Si tost qu'on l'aperçoit, chacun fuit aux montagnes, Évitant ce déluge; et quand il sent la faim, 11 se remplit le ventre ou de glans ou de pain, Ou des herbes qu'il trouve; et, passant aux bocages, 11 met à mort les daims et les chevreuls sauvages, Les biches et les cerfs, et combat quelquefois Les ours et les sangliers, cruels hostes des bois, Les dérompt pièce à pièce et, à teste panchée. Il en hume le sang dont sa face est tachée ; Sa moustache en dégoûte, et va, courant ainsi. Sanglant, déûguré, tout poudreux et noirci. Ne retenant plus rien de la grave apparence De ce guerrier Roland, la colonne de France. Et fut ainsi trois mois eiTant tout furieux. Jusqu'à tant qu'à la fin, en descendant des cieux, Le vaillant Mirthe anglois, sur un coursier qui vole, Luy rapporta son sens dedans une fiole.