‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 140 sur 190 · DF. LA · texte numérisé non relu

DF. LA

COMPLAINTE DE BRADAMAINT

Al" CHANT XXXn DE L ARIOSTE

Ponrques sera-t-il vray qu'il faille que je suive Une, helas! qui me fuit et se cache de moy? Doncque sera-t-il >Tay qu'il faille que je vive Tousjours désespéré sous l'amoureuse loy ï Souffriray-je tousjours l'orgueil qui me maistrise, Iliant lors que mon œil plus de larmes espand? 3Ie faut-il estimer celle qui me desprise? Me faut-il reclamer celle qui ne m'entand?

Las! que mon espérance est douteuse et petite! Celle dont l'œil divin de mon ame est vainqueur, Reconnoist les mortels si peu pour son mérite Qu'il ne faut moins qu'un dieu pour vaincre un si beau cœur, Encor si quelque dieu, poingt d'amour et de gloire, A si digne combat hazardoit son pouvoir, Je suis aussi certain qu elle auroit la victoire. Comme je suis douteux qu'il la peust esmouvoir.

Elle sçait, la rebelle ingratement hautaine, Si mon cœur, son esclave, est ferme à l'adorer. Et, pour le nom d'amant que mérite ma paiue. Du seul tiltre de serf ne me daigne honorer. Son œil cruel et beau voit le mal qui me presse, F.t ne s'avance point pour me donner confort ;

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Elle voit que je meurs implorant sa rudesse, Et diffère à m'aider lors que je seray mort !

Arreste, Amour cruel, arreste un peu la belle : Il semble qu'elle voile, et je ne puis marcher; Ou fay que je retourne en ma saison nouvelle, Quand ses yeux ny tes traits ne rn'avoient sceu toucher. Mais, ah ! que mon attente est folle et misérable, De prier un tyi-an qui s'esgaye aux douleurs! Car plus il est prié, moins il est exorable. Et ne vit que de cris, de sanglots et de pleurs.

Mais dequoy, las ! chetif ! dequoy me doy-je plaindre, Fors que de mon désir qui m'élève trop haut Et, me poussant en l'air, jusqu'au ciel veut attaindre, Où il se brûle l'aile et tombe d'un grand saut? Lors un vain espérer des plumes me rattache; Je revole et retombe ainsi que j'avoy fait. Voilà comme en souffrant je n'ay point de relasche, Et ce qu'un jour avance un autre le desfait.

J'accuse mon désir, mais de meilleure sorte, En me plaignant de moy, je me dois accuser; Car seul de ma raison je luy trahy la porte, Tant il sceut finement ma simplesse abuser ! Et depuis, à clos yeux, comme il veut il me guide, Et n'y puy résister; car il s'est fait trop fort, Joint que pour l'arrester je n'ay ny frein ny bride; Et si suis tout certain qu'il m'emporte à la mort.

Mais je me plains de moy, qui n'ay point fait de faute Que de vous aimer trop. M'en puis-je repentir? Certes non. Et, qui plus, ma jevuiesse peu caute Des traits de vos regars n'eust sceu se garantir. Devoy-je user de force ou d'un art secourable, Pour ne voir vostre teint à l'aurore pai'eil. Vos yeux et vostre bouche? « 11 est trop misérable. Qui refuse de voir la clarté du soleil. »

Cesse, ô chant mortuaire 1 et trouvant l'inhumaine, Qui met toute sa gloire à meurtrir et blesser, Dy-luy qu'elle peut vivre et contente et hautaine, Puis qu'en la mort des siens gist son plus doux penser. Si tu vois au retour que, de fureur contrainte, Ma pauvre ame affligée ait ce corps délaissé, Honore mon trespas d'une petite plainte, Et fay voir que l'Amour m*a mal récompensé.

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