‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 142 sur 190 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Jp chante une beauté des beautez la première Le paradis des yeux et la vive lumière, Oui comme un clair soleil icv-bas s'espandoit Du tans que Charlemagne aux François commandoit; Celle qui receloit des attraits j)our surprendre Les braves, qui pensoient contre Amour se deffendre yui surmonta Renaud, Ferragut et Roland- Mais, sans aucun soucy de leur mal violant, Ji de tant de combats qu'ils avoient eus pour elle î>e fist tousjours connoistre aussi fiere que belle

Race des dieux de Fiance, honneur de l'univers «on prince, mon seigneur, le support de mes vei^ Laissez un peu la charge où vostre esprit s'applique Pour ouyr les regrets de la belle Angélique ^ '

Et la griéve douleur qui son amc oppressa, Quand ingrat et jaloux son Medor la laissa, Medor qui tenoit seul sa pensée asservie, Son cœur, son petit œil, son idole et sa vie. Amour voulant un jour punir ses cruautez, Et vanger les amans qu'elle avoit mal traitez, Luv tira droit au cœur une llèche divine, Et "rompit le glaçon qui geloit sa poitrine; Lui fist aimer Medor, un jeune homme inconnu. Un mignon qui fut seul pour amant retenu. Et qui jouvt tout seul de la despouille aimée, Recueillant la moisson par tant d'autres semée. Trop rare et digne prix de ce nouvel amant, Qui des travaux d'autruy récent le payemant!

0 paladin Roland ! ô roy de Circassie ! 0 valeureux Renaud ! que vous sert, je vous prie, De vous eslrc aux hazards si librement trouvez, Et d'avoir tant de fois les dangers esprouvez, Rendant en mille endroits vostre vertu noton-e, Puis qu'un beau Ganymede en remporte la glone, Et que ce qui vous est si justement acquis ^ Est sans aucun travail par un autre conquis. Un autre qui triomphe en heureuse abondance. Et vous autres, chetifs, en mourez d'indigeance!

Or ce jeune Adonis, d'Angélique adoré.

Eut le chef tout couvert d'un petit poil doré, Qui flotte mollement quand le vent qui s'y joue. Ravi de sa beauté doucement le secoué.

Une toison subtile au menton luy naissoit. Oui comme un blond duvet mollement paroissoit, Prime, douce et frisée, et nouvellement creue. Comme petits flocons de soye bien menue.

De coral fut sa bouche, et son œil grossissant Tressailloit de clarté cornme un nouveau croissant; 11 eut le teint de lys et d'œillets mis ensemble, Ou comme la couleur d'une rose qui tremble, Nageant tout lentement dessus du laict caille; Rref, il semble à le voir d'un pré bien émaille, Qui découvre au soleil mille beautez nouvelles, Quand la verde saison rend les campagnes belles. Amour n'est point si beau, Angélique n'eust sçeu Se garder d'enflammer aux rais d'un si beau teu; Aussi, la pauvre amante au fond du cœur blessée, Rien plus que son Medor ne loge en sa pensée. Elle est tousjours auprès, et ne pourroit durer, S'il falloit tant soit peu de luy se séparer.

C'est son (lieu, c e»l son tout, c'est l'ame de son ame;

Et liiy qui sent au cœur une pareille Hame,

>'a plaisir qu'à la voir et à se contenter

De toutes les douceurs qu'un amant peut gouster.

Soit quand Phœbus revient de la marine source, Soit quand il a foumy la moitié de sa course, Ou soit quand il descend de ses chevaux lassez, Il voit presque tousjours ces amans embrassez. Ores dans son ?iron Ans^eliquc est couchée, Ores dedans sa main tient la teste penchée - El se mire en ses yeux, et or' en se haussant Elle va son esprit sus la lèvre suçant; Elle langruit dessus sans dire une parole, Et à peu que son ame en ces jeux ne s'envole. Son cœur e^-t tout esmcu d'amoureux tremblemeiil; Et luy qui la regarde en ce doux mouvement D'un œil à demy clos, tout ravy s'esmerveillc De voir tant de beautez sur sa bouche vermeille. El de mille baisers longs et délicieux Va repaissant son ame et sa langue, et ses yeux. Il passèrent deux mois en ceste douce guerre, Jouyssans à souhait d'un paradis en terre, Au logis d'un pasteur, où leur contentement Et leur parfaite amour eut son commencement.

Or il advint un jour qu'.Angelique eust envie, Pour mieux continuer celle agréable vie. De revoir son royaume et de s'en retourner, Pour faire son Medor nouveau roy couronner. Du soleil tout voyant la vermeille couniere Chassoit l'humide nuict par sa vive lumière, D'une couleur dorée enrichissant les cieux, Quand ces jeunes amans partirent de ces lieux, Prenans congé devant des gracieux ombrages. Des antres, des rochers, des prez et des rivages. Et laissans pour témoins de leurs plaisirs passez Sur l'escorce des bois leurs noms entrelacez. Tandis la'renommée, hastive messagère, Met ses ailes aux pieds, voilant prontc et légère Aux quatre parts du monde, et par tout en passant Va de ce nouveau fait la merveille annonçant. Et crie à pleine voix qu'Angélique la belle, Celle qui se monstroit si hautaine et rebelle, A changé sa rigueur en douce privauté, Et qu'un pauvre soldat jouyst de sa beauté, Un More bas de race et plus bas de courage. Pour je ne sçay quel fard qui luit en son visage.

'.GO A.NGELIQUE.

Si jamais amoureux ont esté travaillez, Estans de jalousie et d'amour tenaillez, Les amans d'Angélique à ceste fois le furent. Lors que sans y penser ces nouvelles ils sceurent. Ce ne sont que regrets et soupirs enflammez, Ce ne sont que sanglots sur l'arène semez, L'air retentit par tout de leurs cris pitoyables; Ils invoquent la mort, recours des misérables; L'œil jamais ne leur seiche, et de propos cuisans Blasphèment la fortune et les astres nuisans. Mais comme leur amour fut de diverse sorte. Ils sentirent aussi de leur passion forte Les eflets differens, et cet aspre courroux Aux uns estoit extrême et aux autres plus doux, Car, selon qu'ils aimoient d'amour grande ou pelilo, Fureur petite ou grande au dedans les irrite.

Or le premier de tous, qui ce fait entendit. Fut le comte Roland, un jour qu'il se perdit, Cherchant un chevalier; car sa triste advanture L'égara dans un pré tout fleury de verdure, Auprès de la fontaine où les amans heureux Cueilloient de leurs amours tant de fruits savoureux.

Là fut-il assailly d'une ardante tristesse, Reconnoissant le nom de sa fiere maistresse Et celuy de Medor, engravez par endroits De la main d'Angélique en l'écorce des bois ; Mais c'estoit peu de cas, et la jalouse flame Ne prenoit comme point de vigueur en son ame, N'eust esté le pasteur, hoste des deux amans, Qui luy fist les discours de leurs contentemans, Et comme leur amour avoit là pris naissance. Dont sans beaucoup languir ils eurent jouyssance. Ce fut lors que le comCe, ardamment allumé. Eut de mille cousteaux lestomach entamé; Ce fut lors qu'il ouvrit à son dueil la carrière, Ce fut lors qu'il maudit la céleste lumière; Ses cris furent de rage et de fureur guidez. Et ses yeux furent faits deux torrens débordez. Qui couloient nuit et jour d'une longue entresuite, Laschant maints tourbillons de sa poitrine cuite. En fin luy défaillant le vent pour soupirer. Ne pouvant plus du cœur une plainte tirer Et de ses tristes yeux la source estant tarie. Sa débile raison fist place à la furie ; Bref, il courut les champs du mal qui l'agitoit, Pies nuds, estomach nud, ignorant qu'il estoit.

Renaud le sceut après, mais ayant connoissance Long-lans auparavant, par longaie experiance, De l'amour féminine et de sa fermeté.

Il creut fort aisément cette légèreté, Et la dissimula d une façon plus sage. Bien qu'il sentist au cœur de grand's pointes de rage; Il se plaignit pourtant, mais ce fut tellement Qu'on ne penetroit point son ennuy véhément, Ni le poignant despit qui blessoit sa pensée. Car il tenait sa langue et sa lèvre pressée. Soupirant sans mouvoir comme tout esperdu. Et parlant dans le cœur sans qu'il fust entendu; P\iis quand il eut fait trêve à sa douleur terrible, Et qu'elle l'eut remis en estai plus paisible : a Sera-t-il ^Tay, dit-il, que j'aille plus suivant Une ingrate, muable aussi-tost que le vaut, Qui de flamme nouvelle à toute heure est saisie. Suivant pour tout conseil sa seule fantaisie. Sans foy, sans jugement? qui a mis en mespris Tant de grands chevaliers de ses beautez espris, Pour suivre un estranger inconnu par le monde. Qui n'a rien qu'un beau teint et la perruque blonde? » Ainsi parloit Renaud, et sur l'heure il sentit Un dédain violant qui sa flamme amortit; Il n'a plus dans le cŒ*ur l'affection première, Sa volonté n'est plus de l'Amour prisonnière, Sa dame luy déplaist, et ne trouve plus beaux Ses yeux qui luy sembloient deux célestes flambeaux; Il juge pallissant le coral de sa joué, Et ne sçauroit souffrir que personne la loué ; Mais en s'appellant sot, il nomme malheureux L'an, le mois et le jour qu'il devint amoureux.

Il reste Sacripant, lequel ne sent encore La brûlante poison qui les autres dévore. Mais trop plus que jamais a le cœur enflammé; Chetif, qui meurt d'amour et qui n'est point aimé! Toutesfois il le pense, et son mal il soulage, Croyant que pour le moins nul ne l'est davantage.

C'estoit en la saison que les prez sont couverts, Les forests et les champs, d'accoustremens tous verds, Que l'air est chaud d'amour, et que le doux zephyrc Na\Té d'un poignant trait si bassement soupire, Lors que les petits bleds seulement verdoyans S'enflent au gré du vent, comme flots ondoyans; Que Progné se lamente et que le bois resonne Des accords de sa sœur, qui ses plaintes entonne.

562 A.NGELIQUE.

11 csloil fort haute heure, et le soleil bien haut Pour la saison si douce estoit ardant et chaud, Quand ce gentil amant, dont la gloire évantée Estoit en mille endroits par sa vertu plantée, Se trouva dans un bois de sommeil aggravé, Ayant long-tans devant maint haut fait achevé; Un bois que la nature avoit fait pour complaire, Où couloit en serpent une eau luisante et claire. D'arbrisseaux et de fleurs ombragée à l'entour. Dont le flot tremblotant semhloit parler d'amour. L'air rit à l'environ, et les halaines douces Des zophyres mollets d'agréables secousses Font branler le feuillage, et vont rafraîchissant Celuy qui travaillé s'y repose en passant. Sacripant y demeure, et, couché sur l'herbage, Pense à se reposer au frais de ce rivage Du travail et du chaud, et de l'amour cruel Qui luy ronge le cœur, vautour perpétuel.

Ah! chelif, que fais-tu? fuy ce lieu, je te prie; Car, bien qu'il soit plaisant, que l'herbe y soit fleurie, Le feuillage agréable et le vent adoucy, Si ne dois-tu pourtant y demeurer ainsi. Las! ne l'entends-tu point? ce ruisseau qui murmure, Pleure et plains de pitié ta prochaine adventure. Mais je parle à un sourd : l'archer malicieux L'a privé de l'ouye aussi bien que des yeux.

Ce roy s'arresta là, n'ayant en la pensée Que l'unique beauté dont son ame est blessée; II en fait cent discours en son entendement, H se dit bien-heureux d'aimer si hautement; Voire est si hors d'esprit en ses amours, qu'il pense Que l'honneur du tourment luy sert de récompense.

Mais, comme il est ainsi songeant et ravassant, De l'un de ses pensers un autre renaissant. Survient un messager, qui entre en ce bocage Pour y passer le chaud et se mettre à l'ombrage. Sacripant se retourne en le voyant venir (Las! on ne peut fuir ce qui doit advenir!) 11 l'enquiert d'où il est, quel chemin il veut prendre. Et qui luy fait ainsi son voyage entreprendre.

Le courrier qui le juge à son geste hautain Quelque grand chevalier : «Je suis (dit-il soudain) Messager d'Angélique, et ce mot vous suffise, Une que le ciel mesme admire, honore et prise, Qui sert de jour au monde, et dont l'œil gracieux Recelé tous les traits qui surmontent les dieux ;

ANGELIQUE. ÔGô

C'est-elle qui m'envoyc on divers lieux estranges

Pour annoncer sa gloire et ses dignes louanges;

Et pour faire sçavoir qu'un Cupidon nouveau,

Un petit dieu d'amour tout céleste et tout beau,

La rend de ses beautez doucement embrasée,

Et que vrayment heureuse elle est son espousée.

C'est un dieu pour certain digne d'estre adoré.

Mais voyez, ce dit-il, son portrait figuré.

Et luy faites honneur; c'est une chose sainte.

Car du pinceau d'Amour cette image est dépainte. -»

Ainsi dit le courrier, dépliant de la main Un parchemin couvert qu'il portoit dans le sein. Où se \ oyoit au vif la belle portraiture Du bien-heureux Medor, chef-<i'œu\Te de naliirc- Ah! Dieu! que de beautez s'esbatoient là-dedans ! Que d'appas, que de traits, que de llambeaux ardans! Que de lys, que d'œillets, que d'amoureuses grâces, Que d'agréables morts, de douceurs et d'audaces ! L'œil y restoit perdu, l'esprit tout estonné, Et le corps plein de feu de cœur abandonné.

Si tost que Sacripant y eut jette la veuë, Il la sent aussi-tost couverte d'une nuê; Une froide sueur par les membres luy court. Il perd les sentimens, muet, aveugle et sourd; Son cœur enllé de rage au dedans se mutine, Et pour sortir dehors combat dans sa poitrine; Sa joué est toute tainte en mortelle couleur, Son ame est languissante en extrême douleur, D'amertiime et de fiel sa bouche est toute plaine, Et tombe dessus l'herbe, ayant perdu l'halaine.

Qui a veu quelquesfois un qui n'y pense pas, Par tm pront accident conduit près du trespas. Qui perd les mouvemens, la parole et l'ouye, Et ne monstre d'une heure aucun signe de vie? Il a veu Sacripant de son long estfndu. Ayant avec l'esprit tout sentiment perdu. 11 ne respire point et reste en telle sorte, Qu'on ne peut l'estimer qu'une personne morte ; En fin les yeux baignez vers le ciel élevant, Par un ardant soupir monstre qu'il est vivant. Lors il ouvre la bonde 5 ses larmes brûlantes. Il fait de ses deux yeux deux rivières coulantes, Et de son estomach, sans cesser haletant, De grands flots de soupirs coup sur coup vont sortant. Il reprend le pourtrait, tout privé de soy-mesmc. Et tremble en le voyanJL^ de passion extrême,

Tient l'œil fiché dessus, qui coule sans repos, Et demeure long-tans sans dire un seul propos. Mais, voyant le courrier, il tasche à se contraindre, Et retient au dedans l'ennuy qui le fait plaindre. « Va, mon amy, dit-il; annonce le discours En mille lieux divers des volages amours De ta belle maistresse, helas ! trop variable. Et luy conte au retour, pour nouvelle agréable. Que Sacripant est mort, qu'il est froid et transi, El que pour bien aimer on le guerdonne ainsi. »

Ayant dit ces propos en voix basse et plaintive, S'égare au fond du bois d'une course hastive, Taxant et maudissant par cris désespérez Les astres sans raison contre luy conjurez. Tout a pitié de luy : les rochers qui l'entendent, Ksmeus de ses regrets, par le milieu se fendent. Et les petits oyseaux, de sa douleur touchez. Demeurent tous muets sur les branches perchez.

Le messager, surpris d'une telle merveille, Le suit tant comme il peut de l'œil et de l'oreille. Pour en sçavoir l'issue, et, s'approchant de près, Se musse doucement dans un lieu bien espès, D'où sans estre apperceu, faisant un coy silancc, Il oit tous ses regrets et voit sa contenance, Contenance si triste et pitoyable à voir, Qu'elle eust peu l'enfer rnesme à douleur esmouvoir; Car il se laisse aller à ses tristes pensées, Et mille passions contrairement poussées. Le courroux, la douleur, la rage, la pitié, La haine bien conceue et la vraye amitié, Se font guerre en son ame, et ne veulent permettre Qu'à l'une des deux parts il se puisse remettre. Ainsi comme un vieux chesne agité rudement Par deux vents ennemis soufflans diversement, L'air single du grand bruit de leur forte secousse; L'un le pousse deçà, et l'autre le repousse, A l'envy l'un de Tautre, et diriez à les voir Qu'il y a de l'honneur à qui le fera choir.

Durant que ces pensers font guerre ainsi diverse, Le roy, qui n'en peut plus, se jette à la renverse Sur l'herbe, où sans pailer demeure longuement, Puis parlant en soy-mesme il dit tout bassement : « Qui donnera conseil à mon ame oppressée ? Doy-je pas, pour vanger mon amour ofTenscc, -Aller, non au Catay, mais jusqu'en celle part Où le soleil jamais ses rayons ne départ.

Pour trouver l'ennemy d'où procède ma perte,

Luy fendre l'eslomach, voir sa poitrine ouverte,

M'abbreuver de son sang, me nourrir de sa chair,

Et de son cœur indigne Angélique arraclier.

Rendant par cet exemple évident témoignage

Combien la jalousie en soy porte de rage?

Mais, las! que dy-je? où suis-je? Ay-je donc projette

D'offenser, trop ingrat, la divine beauté,

Qui me relient si fenne en son obeyssance?

0 dieux ! pardonnez-moy s'il vous plaist celle offance !

Car elle est innocente, et suis tout asseuré

Qu'elle a de mes malheurs mille fois soupiré.

Et qu'elle a grand regret de son amour faussée.

Mais quoy? le ciel cruel contre moy l'a forcée.

Et luy a fait choisir ce nouvel amoureux.

lié! que ne peut le ciel malin et rigoureux?

Vy donc en doux repos, ô ma belle déesse!

Que jamais ton Medor pour autre ne le laisse ;

Ayez tousjours un cœur, un vouloir, une foy,

El tout vostre malheur puisse tomber sur moy! •

Il se faisoil jà tard, et l'œil qui nous éclaire Avoit presque mis fin à son cours ordinaire; Toulesfois sa lumière encore apparoissoit, Mais en se retirant peu à peu s'abaissoit ; L'amant de plus en plus ses sanglots renouvelle, 11 fait sortir du chef une source éternelle. Et pourroit-on juger, voyant couler ses pleurs. Qu'il prétend d'y noyer sa vie et ses malheurs. Il tient les bras croisez, et tout transi regarde Phebus, qui de pitié sa carrière retarde. Et, les yeux vers le ciel incessamment fichez. Sort ces derniers regrets de sanglots emp)eschez :

« Oyseaux qui voletez par ces lieux solitaires, Eaux, chesnes et buissons, mes loyaux secrétaires. Oyez à cette fois ce qui doit m'advenir. Puis de mes actions perdez le souvenir. Vents, cessez un petit, que ma voix espandué Ne soit point autre part qu'en ce bois entanduê; Et toy, luisant soleil, arrcste un peu ton cours. Et assiste à la fin de mes malheureux jours. Ce sera bien tost fait, car je veux en peu d'heure Voir la fin de rna vie et du mal que j'endure. Et toy, ciel inhumain, qui tousjours m'as suivA- Comme un fier ennemy, sois au moins assou\7 De ma mort avancée, et du sang que je tire Par ce fer de mon corps pour appaiser ton ire ! »

Ce dit, en se levant de fureur transporté, Se saisit du poignard qu'il portoit au costé. Le baise en soupirant, puis, d'ardeur violante, Au creux de l'estomach jusqu'aux gardes le plante; Le retire aussi-tost rouge, escumeux et chaud, Puis se laisse tomber, les yeux levez en haut. Le sang va contremont d'une force soudaine, Comme on voit quelquesfois les eaux d'une fontaine Rejaillir en bruyant, d'un cours haut élancé, Par le petit pcrtuis d'un grand tuyau percé.

Le messager y court, qui voit comme il sanglote, Qu'il a les yeux mourans et que son ame Ilote Sur une mer de sang, qui ne veut s'estancher; Alors en haletant tache à le dessécher. Le roy, qui le connoist, vers Uay dresse la face : « Dy comme tu m'as veu, » \dit-il d'une voix basse), Et, voulant achever, un sanglot il tira. Et son esprit en l'air comme vent soupira.

Le ciel commençoit fort d'obscurcir son visage, La clarté peu à peu faisoit place à l'ombrage, Et desjà dans le bois rien plus ne se voyoit Qu'un grand voile obscurcy, qui les coeurs effroyoit. Parquoy le messager, qui sent son ame attainte, Ne voulant demeurer toute la nuit en crainte Auprès de ce corps mort, en pleurant le laissa, Et pour gaigner logis autre part s'adressa. Son cœur est tout serré d'un fait si pitoyable. Il doute si c'est songe ou chose véritable ; Et luy tarde beaucoup qu'il ne trouve où loger. Pour, faisant ce récit, son esprit alléger.

Tant que la nuit dura, les nymphes des fontaines. Celles des clairs ruisseaux, celles qui sont aux plaines Et dans les bois sacrez, toutes grosses d'ennuy, Pleurèrent Sacripant et firent dueil sur luy. Honorant à l'envy son obseque dernière.

L'une arrosoit sa playe avec eau de rivière, -» L'autre essuyoit le sang, l'autre, qui soupirolt, La paupière des yeux doucement luy serroit; L'autre tenoit sa teste en son giron couchée. L'autre amassoit des fleurs et en faisoit jonchée, L'autre en-plaignant sa mort la rigueur maudissoit, Et quelqu'une à l'écart l'œil au ciel addressoit. Faisant prière ainsi : « Père de toutes choses, Qui as fait, qui maintiens, qui conduis, qui disposes, Qui juges droitement, et qui, plein d'équité, Sou-guignes les ingrats d'un œil tout despité,

Voy ce sang d'un martyr qui te requiert vengeance,

Et puny justement d'une ingrate l'oflance;

Ingrate, outrecuidée, et qui n'estime pas

Que tu voyes du ciel les choses d'icy-bas.

Fay, Pcre, qu'elle porte une peine cruelle,

Pour avoir fait mourir un amant si fidelle;

Ou, si tu ne le fais, à bon droit les humains

Diront qu'en vain tu tiens le tonnerre en tes mains,

Que tu n'as point de soin de ce monde où nous somme.'^,

Et que c'est pour néant que te craignent les hommes, «

Ainsi prioit la nymphe, et le maistre des dieux Trois fois en se courbant tonna dedans les cieux, Et d'un esclair subtil fit scintiller la nu»", Signe que la prière au ciel estoit venue.

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