‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 20 sur 190 · PHILIPPE DESPORTES. LXXV · texte numérisé non relu

PHILIPPE DESPORTES. LXXV

Et fay, mon cœur, que mon ame ravie S'envole entre les dieux '.

Voulez-vous entendre des notes plus graves, mais sorties également du cœur, avec toute l'éloquence et toute la mélodie naturelle des sentiments vrais, qui communiquent leur allure spéciale aux mots dont on fait usage pour les exprimer? Ces strophes majestueuses vous donneront une haute idée du poète:

0 bienheureux ! qui peut passer sa vie Entre les siens, franc de lîaine et denvje, Parmy les champs, les foresls et les bois, Loin du turuulte et du bruit populaire. Et qui ne vend sa hberté pour plaire Aux foux désirs des princes et des rois.

Il n'a souci dune chose incertaine, II ne se paist d'une espérance vaine, Une faveur ne le va décevant ; De cent fureurs il n'a l'ame embrasée, Et ne maudit Sa jeunesse abusée, Quand il ne trouve à la lin que du vent.

Il ne frémit, quand la mer courroussée Enlle ses flots, contrairement poussée Des vents esmus, soufflans horriblement ; Et quand, Ja nuict, à son aise il sommeille, Une trompette en sursaut ne l'éveille Pour l'envoyer du lict au monument.

L'ambition son courage n'attise,

L'un fard trompeur son ame il ne déguise,

Il ne se pl-.ist à violer sa foy.

Les grands seigneurs sans cesse il n'importune,

Mais en vivant content de sa fortune,

11 est sa cour, sa faveur et son roy.

Je vous rends grâce, ô déitez sacrées

Des monts, des eaux, des forests et des prées.

Qui m'exemptez de pensers soucieux,

Et qui rendez ma volonté contente.

Chassant bien loin la misérable attente

Et les désirs des cœurs ambitieux.

L'amour, qu'il exprimait d'habitude avec toutes les subtilités, recherches et pointes méridionales, prenait sous sa plume de la grâce ou de l'éloquence, de la force et de la vivacité, dés qu'il abandonnait la fausse rhétorique des Italiens. On a très-

Baiser, page iiO.

LXXVI FUlLlPi'E DESPORTES,

justement appelé l'attention du lecteur sur trois pièces charmantes. La villanelle qui débute par ces mots :

P.ozette, pour un peu d'absence, etc. '; la spirituelle chanson des Amours de D':ane :

Un doux trait de vos yeux, 0 ma fière déesse, etc. i; et le sixième sonnet des Bergeries :

Ah ! mon Dieu, je me meurs ! il ne faut plus attendre, etc.

On aurait pu en signaler beaucoup d'autres où respire la même vérité, qui marchent avec la même prestesse et la même désinvolture. Quoi de plus charmant que ces couplets :

La terre, naguère glacée,

Est ores de vert tapissée ;

Son sein est embelli de fleurs;

L'air est encore amoureux d'elle,

Le ciel rit de la voir si belle.

Et moi, j'en augmente mes pleurs.

Des oiseaux la troupe légère, Chantant d'une voix ramagère, S'égaye aux bois à qui mieux mieux ; Et moi, tout rempli de furie.

Je sanglotte, souj)ire et crie Par les plus solitaires lieux.

Les oiseaux cherchent la verdure; Moi, je cherche une sépuUure, Pour voir mon malheur limité.

Vers le ciel ils ont leur volée.

Et iHon ame troj) désolée K'aime rien que l'oViscurité.

Quand je vos tout le monde rire, C'est lors que seul je me retire A part, en quelque lieu caché :

Comme la chaste tourterelle, Perdant sa compagne fidèle.

Se perche en quelque tronc séché.

Le beau jour jamais ne m'éclaire; Toujours une nuit solitaire Couvre mes yeux de son bandeau; Je ne vois rien que les ténèbres, Je n'entends que des chants funèbres, Sûrs présages de mon tombeau.

' Voyez la pièce entière, page 450.

' Page 77 de ce volume.

PHILIPPE DESPURIES. LXiVll

La France, en deux parts divisée, De guerres naguère embrasée Sent or' le doux fruit dune paix; Mais, las : nul fruit je nen rapporte, Car la guerre est toujours plus forte Entre mes pensers que jamais.

f J'ai choisi et rapproché dans ce morceau les strophes les plus h belles. Ce travail serait inutile pour la délicieuse chanson des \ Amours de Diane, qui commence par ce vers :

Quand je songe aux plaisirs qu'on reçoit en aimant, etc.

Elle est parfaite d'un bout à l'autre et l'on n'y trouve pas une expression, pas un mot que l'on voudrait changer. On en peut dire autant des gracieux couplets qui ornent les Amours d'Hippolyte et dont voici le début :

Pour faire qu'une aflection Ne soit sujette à l'inconstance, Il faut beaucoup de connoissance Et beaucoup de discrétion *.

L'amour a même inspiré à Desportes des accents héroïques tout nouveaux dans notre littérature. Ainsi, une pièce emblématique, où il accuse au tribunal de la raison l'invincible dieu,

ntient cette éloquente réponse; son adversaire l'incrimine à :u tour :

Ingrat est-il vraiment et sans reconnoissance. De me rendre à présent si pauvre récompense. Pour cent mille bienfaits qu'il a reçus de moi. J'ai purgé son esprit par ma divine ilamme. L'enlevant jusqu'au ciel et remplissant son ame D'amour, de beaux désirs, de constance et de loi.

Je l'ai fait ennemi du tumulte des villes.

Je lai puritié de passions servîtes,

Compagnon de ces dieux qui sont parmi les bois;

J'ai chassé loin de lui l'ardente convoitise.

L'orgueil, l'ambition, l'envie et la feintise,

Cruels bourreaux de ceux qui font la cour aux rois.

J'ai fait par ses écrits admirer sa jeunesse, J'ai réveillé ses sens engourdis de paresse. Hautain et généreux je l'ai fait devenir : Je l'ai séparé loin des sentiers du vulgaire Et lui ai enseigné ce qu'il lui fallait faire Pour au mont de vertu sûrement parvenir.

' Voyez la suite, page 173. Les deux chansons qui précèdent, sans aucun intervalle, méritent presque autant d'éloges.

LXXVIH riIlLII'PE DESPORTES.

Je lui ai fait dresser et la vue et les ailes

Au Lieiilieureux séjour des choses immortelles ;

Je l'ai tenu captif pour le rendre plus fraac, etc.

Mais le service des dames, comme celui des rois, est plein de tribulations, de désenchantements et de secrètes douleurs. iVous avons entendu le poète gémir de la contrainte, de l'anxiété, des huniiiialionsqui tourmentent l'hôte assidu des cours: lesplaintes que lui arrachent ses infortunes amoureuses sont beaucoup plus violentes. Dans mes études sur les Quinze Joies de mariai/e et sur VÈiangile des Queuouillef;, j'ai mis en lumière ce fait bizarre, qu'il y eut en France, au quinzième siècle, une réaction impitoyable contre les femmes, qui s'exprima, non-seulement par des ouvrages en prose et en vers, par des pamphlets et des traités railleurs, mais par une persécution matérielle, par des procès et des bûchers, dont le plus fameux dévora Jeanne d'Arc. Les Stances du mariage semblent une dernière expédition de cette farouche croisade : le dépit, la haine, le ressentiment, animent Desj)ortes d'une véritable éloquence. Les mots, les expressions ne lui coûtent pas : il rime vingt-cinq strophes d'une haleine, sa fureur coule à pleins bords; et ses gracieuses ennemies jouaient de malheur, car le poêle n'a jamais écrit d'un plus ])eau style, n'a jamais montré une verve plus aidenle, ne s'est jamais mieux soutenu. Dés la première strophe, ses vers roulent comme un flot qui doit tout emporter :

ne toutes les fureurs dont nous sommes pressés, De tout ce que les cieux ardemment courroucés Peuvent darder sur nous de tonnerre et d'orage, D'angoisses, de langueurs, de meurire ensanglanté, l'e soucis, de travaux, de faim, de pauvreté, Hien n'approche en rigueur la loi de mariage.

Dure et sauvage loi, nos jjjaisirs meurtrissant, Qui, fertile, a produit un hydre ren.iissanf De mépris, de chagrin, de rancune et d'envie. Du repos des humains l'inhumaine poison. Des corps et des esprits la cruelle prison, La source des malheurs, le fiel de notre vie.

On dit que Jupiter ayant, pour son jjéché, Sur le dos d'un roclier Promet liée attaché. Qui senoit de pâture à l'aigle insatiable, Ke se contenta pas de tant de cruauté, Mais voulut, pour montrer qu'il étoil dépilé, Pioudre le genre humain de tout point misérable.

Il envoya la femme aux mortels ici-ljas, Ayant dedans ses yeux mille amoureux appas,

PHILIPPE DESPOhTES. LXXIX

El portaiU en la rnain une boile féconde Des semences du mal, les procès, le discord, Le souci, la douleur, la vieillesse et la mort ; Bref, elle avait en dot tout le malheur du monde.

Dans le reste du morceau, le poète fulmine avec la même violence, avec la même richesse d'images et le même bonheur de btyle; un coup de tonnerre vraiment effroyable termine cette orageuse imprécation :

0 supplice infernal, en la terre transmis

Pour gêner les humains, gêne mes ennemis*;

Qu'ils soient chargés de fers, de tourments et de flamme !

Mais fuis de ma maison, n'approche point de moi ;

Je hais plus que la mort ta rigoureuse loi.

Aimant mie ix épouser un tombeau qu'une femme.

Un si cruel anathéme exigeait une réponse, et l'auteur ne put se dissimuler qu'il devait plaider la cause de la partie adverse. Mais comme on défend mal ses antagonistes! comme la générosité vous inspire moins bien que la colère! La justice fit écrire au poète, devinez quoi? une chanson ! 11 avait fuudroyé le beau sexe dans une diatribe longue et furieuse : il le disculpa, ou pour mieux parler, il attaqua, fronda les hommes dans de gais couplets, avec un sourire jovial. Les plaignantes, d'ailleurs, n'ex- [trimcnt qu'un seul grief par la bouche du poète : elles nous reprochent nos infidélités, comme si elles n'avaient nul autre sujet de mécontentement, ou ne tenaient qu'au monopole de notie affection. Voici les meilleurs couplets du morceau :

Les pensers des hommes ressemblent A l'air, aux vents et aux saisons, Et aux girouettes qui tremblent Au gré du vent sur les maisons.

Leur amour est ferme et constante Comme la mer grosse de flots, Qui bruit, qui court, qui se tourmente Et jamais n'arrête en repos.

Nicole Estienne, fille de l'imprimeur Charles Estienne et femme du médecin Jean Liébault, trouva cette réplique insuffisante, comme elle l'est en réalité. Elle prit donc les armes pour combattre Desportes; mais Cloiinde n'a pas le bras de Tancréde. Elle rend à son ennemi coup pour coup, rétorcjne ses arguments

• Le mot gêner, qui voulait dire torturer, avait autrefois un sens bien plus fort que de nos jours. Voyez la pièce entière, page 419 de ce volume.

LXXX i'HlLIl'I'E DESPORTES.

et se sert même contre lui de ses propres expressions : il lui manque la vigueur et la furie. Quoique les Misères de la Femme mariée aient dix strophes de plus que la satire de Desportes, on n'y trouverait pas un de ces vers qui entrent comme des flèches au cœur du sujet. Les femmes ont eu, pendant le seizième siècle» de même que plus tard, quand Boileau les persifla, le malheur d'être défendues par des champions inhabiles : Perrault, si distingué comme penseur, ne possédait pas le style incisif et mordant de son adversaire *. Madame Liébault, quoique soutenue par le ressentiment, n'avait pas assez de nerf pour terrasser Desportes. La fougueuse diatribe du poète laissa plus de souvenirs que sa molle réfutation. En 1614, un anonyme la rappelait et la commentait dans une brochure intitulée : Brief discours pour la réformation des Mariages. Cette facétie n'est même qu'une amplification maigre et commune de l'ardente invective lancée par Desportes contre les femmes.

La vigueur qui anime la dernière prouve que l'auteur pouvait faire autre chose que pincer de la guitare et chanter des vers d'amour. 11 trouvait à l'occasion des accents héroïques, où la voix de Corneille semble retentir par anticipation. Comment le vieux tragique ne s'en est-il pas inspiré? 11 n'aurait pas cherché si longtemps sa forme.

J'aimerais mieux courir à ma morl assurée, Poursuivant, courageux, une chose honorée, Que, lâche et bas de ct.pur, mille biens recevoiiv De ceux que le commun aisément peut avoir. Mon esprit, né du ciel, au ciel toujours aspire, Et ce que cnacun craint est ce que je désire. Lhonneur suit les hasards, et l'homme audacieux Par son mallieur s'honore et se rend glorieux.

Horace et Kicomède parlent-ils autrement? Les Poésies chre.^.tlennes, dont on ne s'est pas occupé jusqu'ici, renferment do? passages de même nature, où l'inspiration atteint les hautes sphères du sentiment et de la pensée. Que dites-vous, par exemple, de ce fragment d'hymne au Dieu créateur :

Le ciel, qui toute chose embrasse, Fuiroit tremblant devant ta face, Sil te connoissoit in-ilé ; Et des anges la troupe sainte ^'oseroit paroître en la crainte De ta juste sévérité.

• \oyt'z sou Apologie dm F emme6'

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