PHILIPPE DESPORTES. LXIX
auteur. Souvent même il ne fait que les traduire. Vers la fin de sa carrière, on lui joua le mauvais tour de publier quarantetrois de ses sonnets, en regard desquels on avait imprimé les sonnets italiens qu'il avait mis à contribution, sans avertir le lecteur^. Le poète ne s'émut aucunement de cette révélation. 11 déclara même de fort bonne grâce « qu'il avoit pi-is aux Italiens plus qu'on ne disoit, et que, si l'auteur l'avoit consulté, il lui auroit fourni de bons mémoires. » Les emprunts de Desportes doivent être en etfet beaucoup plus nombreux. Henri Estienne, dans la Préccllence du langage françois, mentionne trois de ces interprétations que le critique a oubliées : deux sonnets et des stances -. Pasquier en cite d'autres, et, si on voulait chercher, suivre la piste du voluptueux rimeur, on découvrait la trace de ses pas sur une foule de propriétés où il allait clandestinement à la maraude.
Quand on compare ses vers aux morceaux primitifs, on remarque avec étonnement qu'il charge le style original de fioritures nouvelles, au lieu de le simplifier. En voici un exemple curieux; nous citerons seulement les deux premières strophes (lu sonnet italien et de l'imitaliou française :
Chi vede gli occhi vostri, e di vaghezza IS'on resta vinto, al primo encontro, e privo De l'aima, puo ben dir che non è vivo, Ne sa che cosa sia grazia e bellezza.
Chi non gli vede ancor, puo de l'asprezza Lamen arsi del Fato, e havere à schivo La vita, e dire : A che mi val sic vivo. Non potendo gustar tanta dolcezza?
-V jus traduisons tant bien que mal ces vers alambiqués : Celui qui voit vos yeux et, au premier abord, n'est pas vaincu, privé de son âme par leur beauté, peut bien dire qu'il no vil pas, qu'il ignore ce que c'est que la grâce et la perfection.
Celui qui ne les a pas encore vus peut gémir de la cruauté du sort, prendre la vie en dégoût et se dire : A quoi me sert de vivre, sans pouvoir savourer une telle douceur? » Ces expressions suffisaient déjà pour charmer les pai'tisans de
* Les Rencontres des Muses de France et d'Italie, Lyon, IGO», un mince volume in-4, dédié à la reine. Le privilège est de noTcmbre 1603. Lauleur donne en masse, au commencement de l'ouvrage, les noms des écrivains ioiités par Desporles, mais il ne les joint pas à chaque pièce, ce qui eût élé cependant bien préférablt*.
« Pages 90 et suivantes, édition de M.Feueères.
ce qu'on nommait alors le beau style; Desportes, les estimant trop peu ornés, y ajouta de nouvelles ampoules.
Qui voit vos yeux divins, si prompts à décocher, Et ne perd aussitost le cœur, l'âme et l'audace, West pas homme vivant : c'est un morceau de glace. Une souche insensible ou quelque vieux rocher.
Qui ne voit point vos yeux doit les siens arracher. Et maudire le ciel, qui ce mal lui pourchasse : Je ne voudrois point d'yeux, privé de tant de grâce. Car tous autres objets ne font que me fascher.
Ce qui prouve combien était devenue forte l'habitude d'imiter les Italiens, c'est que Desportes suivait leurs traces jusque dans des œuvres pieuses. Tombé malade, à vingt-quatre ans, d'une maladie grave qui lui arracha des cris de douleur pendant six mois, il fit trêve à ses plaintes langoureuses, à ses lamentations factices. Il semble que, pour gémir et invoquer l'aide du ciel, il n'avait pas besoin de modèles et que ses angoisses seules auraient dû l'inspirer. Mais la mode l'emporta sur la nature; il se désola conformément à l'usage adopté par delà les monts. Six au moins des sonnets qu'il écrivit alors sont traduits de l'italien, comme le prouvent les notes qui les accompagnent dan; cette édition. L'un d'entre eux a été l'objet d'une grande curiosité. On y a retrouvé le motif, les images et même les expressions du fameux sonnet de Desbarreaux, que tout le monde savait par cœur au dix-septiéme siècle; on admirait surtout le trait ingénieux qui le termine :
J'adore en périssant la raison qui t'aigrit : Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre. Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?
Du Radier crut avoir fait une grande découverte en trouvant l'original de cet opuscule dans un morceau de Desportes; il annonça cette bonne fortune littéraire dans le Conservateur, et s'en glorifia de nouveau dans ses Récrêalions historiques et criliques. M. Sainte-Beuve a répété purement et simplement son observation. Ils ignoraient tous les deux que le sonnet de Desportes était une humble traduction de l'italien de Molza, preuve manifeste qu'ils n'avaient lu ni l'un ni l'autre les Rencontres des muses Je France el d'Italie, où l'emprunt se trouve constaté ; voici les lieux opuscules :
Signor, se tu miri à le passate ofiFese, A dir il vero, ogni martire è poco :
PHILIPPE DESPOUTES. LXXI
S' al merto di chi ogn" or pianjenclo invcco. Troppo ardenli saette hai in me distese.
Ei pur per noi umana carne prose, Con laquai poi morendo estinse il foco De' tuoi disdegni, e riaperse il loco Che" il nostro adorno mal già ne contese.
Con quesfa lida ed onorata scorb, Dinanzi al seggio tuo mi rappresento, Carco d'orrore e di mi stesso in ira.
Tu pace al cor, ch' egli è ben tempo, apporta, E le gravi mie colpe, ond' io pavento, Nel sangue tinte del Hgliuol tuo mira.
Hélas! si tu prends garde aux erreurs que j'ai faites, Je l'avoue, ô Seigneur! mon martyre est bien doux; Mais, si le sang de Christ a satisfait pour nous, Tu décoches sur moi trop d'ardentes sagettes.
Que me demandes-lu ? mes œuvres imparfaites, Au lieu de t'adoucir, aigriront ton courroux; Sois-moi donc pitoyable, ôDieu! père de tous; Car, où pourrai-je aller, si plus tu me rejettes?
D'esprit triste et confus, de misère accablé, En horreur à moi-même, angoisseux et troublé, Je me jette à tes pieds: sois-moi doux et propice !
.\e tourne point les yeux sur mes actes pervers. Ou, si tu les veux voir, vois les teints et couverts • Du beau sang de ton Fils, ma grâce et ma justice.
Ce dernier vers, bourré de chevilles, n'a certainement pas la 3rce et la netteté du vers italien correspondant. La similitude es deux morceaux est d'ailleurs incontestable : Desportes a ontraclé envers l'auteur ultramontain une dette clandestine; esbarreaux a soustrait à Desportes, sans avertir le public, ce ue Desportes avait soustrait lui-même, et s'est fait une répuition à peu de frais. La gloire a d'étranges caprices et distri- U8 souvent bien mal ses couronnes.
En résumé, on peut dire de notre poète, comme de Ronsard, ue presque tous ses défauts lui vinrent de l'Italie, que presque
toutes ses qualités lui appartenaient. Aussi la forme la plus spéciale aux écrivains méridionaux lui a-t-elle été peu avantageuse. Ses sonnets ne valent pas ses élégies, dialogurs, stances, prières et chansons. On en citerait avec peine quatre ou cinq où ne minaude pas l'affectation italienne. iNous avons transcrit le morceau que lui dicta son bon sens contre les femmes intéressées qui cherchaient à le séduire pendant sa vieillesse. Les meilleurs ne portent aucune trace d'imitation- Une belle dame lui ayant redemandé ses lettres d'amour, il lui écrivit sur-le-champ cette réponse, dans laquelle palpite un sentiment véritable :
Lettres, le seul repos de mon âme agitée, Hélas ! il le faut donc me séjjarer de vous, Et que par la rigueur d'un injuste courroux lia plus belle richesse ainsi me soil ostée.
lia ! je mourray plustost, et ma dexlre indomlée Fléchira par mon sang le ciel traistre et jaloux. Que je m'aille privant d'un Lien qui m'est si doux : Non, je n'en feray rien, la chance en est jetée.
Il le faut toutesfois, elle les veut ravoir.
Et de luy résister je n'ay cœur ny pouvoir :
A tout ce qu'elle veut mon âme est trop contrainte.
0 beauté sans arrest ', mais trop ferme en rigueur. Tiens, reprends tes papiers et ton amitié feinte, Et me rends mon repos, ma franchise et mon cœur.
Les observations, auxquelles donnent lieu les sonnets de Desportes, demeurent vraies si on les applique à ses autres poèmes. C'est quand il oublie les anciens, quand il oublie les fadeurs italiennes, qu'il se montre supérieur. Étant inspire par la nature, et le fond ne nuisant point à la forme, ses dons d'écrivain produisent alors tout leur effet. Une nuit, par exemple, travaillé d'amoureux désirs, le poète cherchait vainement l'oubli et le repos. Dans sa pénible agitation, l'idée lui vint d'adresser une prière au sommeil; ne connaissant pas de morceau où le même sujet fût traité, il exprima simplement ce qu'il sentait et fit un chef-d'œuvre. 11 faudrait citer cette pièce tout entière, car elle est belle depuis le commencement jusqu'à la fin, mérite soutenu qu'offrent rarement les œuvres du seizième siècle. Comme on peut la lire, page 74 de ce volume, nous nous bornerons à citer quelques strophes charmantes. Admirez d'abord cet exorde:
1 C'esl-à-dire : que rien n'arrête, à laquelle rien ne résiste.
PÊILIPPE DESPORTES. LXXIU
Soinme, doux repos de nos yeux, L'aimé des lionmes et des dieux, FiJs de la nuit et du silence, Qui peux les esprits délier, Qui fait les soucis oublier Et le mal plein de riolence :
Approche, ù sommeil désiré !
Las! c'est trop longtemps demeuré ,
La nuict est à demy passée,
Et je suis encore attendant
Que tu chasses le soing mordant,
Hoste importun de ma pensée.
Quelle gracieuse allure ! quelle marche légère! Comme k!> mots semblent d'eux-mêmes prendre leur place dans ces strophes harmonieuses. Presque aussitôt le poète fait une peinture exquise de la nuit :
Haste toy, sommeil, de venir; Mais qui te peut tant retenir?
Rien en ce lieu ne te retarde. Le chien n'aboie icy autour, Le coq n'annonce point le jour, On n'entend point l'oye criarde.
Un petit ruisseau doux-coulant A flots sinueux va roulant, Qui t'invite de son murmure, Et l'obscurité de la nuit Moite, sans chaleur et sans bruit, Propre au repos de la nature.
Ne semble-t-il pas voir cette nuit obscure, moite, fraîche et silencieuse, bien propre, en effet, à calmer les sens, à plonger l'fsprit et le corps dans un repos léthargique? Toute la fia doil être mise sous les yeux du lecteur pour montrer quelle pcrfeclion atteignait Desportes quand il suivait la pente de son génie; l'auteur s'adresse toujours au sommeil :
Si tu peux nous représenter Le bien qui nous doit contenter.
Séparé de longue distance, 0 somme doux et gracieux !
Représente encore à mes yeux Celle dont je pleure l'absence.
Le bien de la voir tous les jours Autrefois étoit le secours De mes nuicts, alors trop heureuses; Maintenant que j'en suis absent, Kends-moy, par un songe plaisant.
Tant de délices amoureuses.
LXXIV PHILIPPE DESPOP.ÏES.
Si tous les son,'es ne sont rien, C'est tout un, ils me plaisent bien :
J'aime une telle tromperie.
Ilaste-loy donc pour nwn confort :
On te dit frère de la mort, Tu seras père de ma vie.
Mais, las ! je te vais appelant, Tandis la nuit en s'envoiant Fait place à l'aurore vermeille. 0 Amour ! tyran de mon cœur, Cest toy seul qui, par ta rigueur, Empesches que je ne sommeille.
Hé ! quelle étrange cruauté !
Je fay donné ma liberté.
Mon cœur, ma vie et ma lumière, Et tu ne veux pas seulement Me donner, pour allégement, Une pauvre nuit tout entière !
A-t-on rien fait de mieux depuis Desportes ? A-t-on jamais donné au vers français une allure plus vive, plus facile, plus 1 moderne? La prestesse, la rapidité du mouvement distingue en k général ses strophes et leur communique une grâce parlicu- | liére. Lisez, pour preuve, ce début que l'on chante presque malgré soi :
Douce liberté désirée.
Déesse, où t'es-lu retirée.
Me laissant en captivité?
Hélas! de moy ne te détourne!
Retourne, ô liJ)erté ! retourne.
Retourne, ô douce liberté!
Ton départ m'a trop fait connaître Le bonheur où je soulois être.
Quand douce tu m"allois guidant, Et que, sans languir davantage.
Je devois, si j'eusse été sage.
Perdre la vie en te perdant *.
On admire la même rapidité, la même souplesse de marche dans la pièce qui commence par cette strophe, et que sa longueur nous empêche de reproduire ici :
Fay que je vive, ô ma seule déesse !
Fay que je vive, et change n.a tristesse ' En plaisir gracieux; Change ma mort en immortelle vie,
Voyez la chanson tout entière, page 127.