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Les justes, ô Seigneur, n'en eussent eu que faite Et pour eux son saint corps n'a pas été percé.
Par le fruit de sa mort j'attends vie étemelle;
Lavée en son pur sang mon ame sera belle.
Arrière, ô désespoirs qui m'avez transporté!
Que toute déliance hors de moi se relire.
L'œil bénin du Seigneur pour moi commence à luire,
Mes soupirs à la Tm ont ému sa bonté.
0 Dieu toujours vivant ! j'ai ferme condance Qu'en l'extrême des jours, par ta toute-puissance. Ce corps couvert de terre, à ta voix se dressant, Prendra nouvelle vie. et, pnr ta pure grâce, Jaurai l'heur de te voir de mes yeux, face à face, Avec les bienheureux ton saint nom bénissant.
iNi Malherbe, ni Jean-Baptiste Rousseau, ni le Fianc de Pom-
pignan, n'ont tiré de leur cœur des plaintes aussi vraies, n'ont trouvé d'aussi mélodieux accords. La maladie, la crainte des châtiments célestes, inspiraient l'auteur, quand il a écrit ces strophes, et il a éclipsé d'avance les fastidieux rimeurs cpie nous venons de citer.
Un dernier point sollicite notre attention : la manière dont le poète aux cinq abbayes décrivait la nature. La Pléiade avait pour elle plus d'aflfection, la peignait plus souvent et d'une main plus habile que les auteurs du dix-septiéme siècle. Cela tient à différentes causes que nous avons déjà signalées*; mais il en est une qui m'avait peu frappé jadis, quoicpi'ello ne laisse pas d'avoir son importance : je veux parler de la haine de Louis XIV pour tout ce qui n'était pas factice, arrangé, conventionnel et prétentieux; la nature, dans sa simplicité, lui faisait hoi-reur. Saint-Simon nous donne à cet égard de curieux détail?. La campagne, autour de ses châteaux, devait suivre tous ses caprices et changer subitement, comme une décoration de théâtre. Dans un marécage, dans une plaine sablonneuse, il voulait en quelques jours voir s'élever une forêt touffue : on y transportait de grands arbres, dont les trois quarts mouraient, étaient aussitôt remplacés, travail qui nécessitait de prodigieuses dépenses. Un bois épais, sillomié d'avenues obscures, il le faisait transformer en pièce d'eau, où une llotlille de gondoles promenait la cour; puis il ordonnait de combler le bassin et de rétablir la forêt. Les pierres, les pavillons, les sculptures, les peintures, les dorures, changeaient avec la même célérité. 11 ne pouvait souffrir aucun objet qui ne portât l'empreinte de sa
' Histoire des Idées littéraires en France-
PHILIPPE DESPORTES. LXXXllI
tyrannie, et, pour lui plaire, la libre nature devait clle-mêmo fléchir devant son orgueil Le seizit'ine siècle, hien entendu, n'avait pas subi cette pernicieuse intluence. Les anciens qu'il imitait, Virgile, Homère et les tragiques grecs spécialement, ne détestaient point, comme le roi boursouflé, l'aspect primitif des champs et des bois. La Pléiade, en outre, eut le bonheur de ne point se laisser trop égarer par les fausses descriptions de l'Aviinta et du Paslor fido. On trouve donc çà et là dans ses œu^Tes des images empruntées à la nature, des tableaux même ou de simples études sur lesquels flotte, comme une lumière d'or, le channe éternel de la vérité. Plusieurs de ces paysages, de ces ébauches, décorent le poétique château de plaisance construit par Desportes. On a cité avant moi les strophes admirables que je vais reproduire, ne pouvant me dispenser de les metfre sous les yeux du lecteui' :
.Si je ne loge en ces maisons dorées, An front superbe, aux voûtes peinturées D'azur. d"tma;l et de mille couleurs, Mon œil se pait des trésors de la plaine, Riche d'œillet, de lys, de marjolaine, El du beau teint des printanières fleurs.
Ainsi vivant, rien n'est qui ne m'agrée; J'oy des oiseaux la musique sacrée, Quand, au matin, ils bénissent les cieux, Et le doux son des bruyantes fontaines, Qui vont coulant de ces roclies hautaines Pour arroser nos prés délicieux.
Que de plaisir de voir deux colombelles. Bec contri' bec, en trémoussant des ailes, Mille baisers se donner tour à tour !
Puis, tout ravi de leur grâce nnive, Dormir au frais d'une source d'eau vive, Dont le doux bruit semble parler damour !
Dans la pièce intitulée : Discours, pièce qu'on peut lire parmi les Bergeries ', Desportes nous révèle ses goûts champêtres. Quand il avait quitté la ville, tous les travaux rustiques le charmaient; il en prenait sa part comme un simple mortel.
Dès la pointe du jour, que l'aube qui reluit
A fait évanouir les frayeurs de la nuit,
Je choisis quelque mont dont la cime est hautaine.
Et, m'y trayant chemin, tout pensif, je ramène
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E! tourne en mon esprit mille et mille discours Des succès incerlairis de vos vaines amours.
Telles étaient ses occupations, les jours de nonchalance et de rêverie. Mais des distractions plus actives ne tardaient pas à lui faire oublier le cours des heures. C'était la chasse au chien courant ou au chien d'arrêt, à l'autour et à l'appeau; puis la pêche au filet, à la ligne, au llambeau; venaient ensuite la coupe des foins, la vendange, les fêtes de village. Mais les danses et les cris le fatiguent :
Aussi le plus souvent tout seul je me retire Au milieu d'un taillis, où je me mets à lire; Mais je nai commencé, qu'un sommeil gracieux Me cljt, sans y penser, la paupière et les yeux.
0 champs plaisants et doux ! ù vie heureuse et sainte ! Où, francs de tout souci, nous n'avons point de crainte D'être accablés en bas, quand, plus ambitieux Et d'honneurs et de biens, nous voisinons les cieux.
Le poète ne décrivait pas la nature d'après les anciens ou d'après des ouï -dire, comme on faisait sous Louis XIV. Rien d'étonnant donc s'il trouve çà et là des images pleines de fraîcheur, s'il esquisse çà et là des tableaux pleins de vérité. Mais n'exagérons point et ne donnons pas lieu de croire que les scènes, les métaphores pastorales, abondent dans ses vers. Non, sa perpétuelle fréquentation du monde, sa résidence à la cour, produisaient déjà en partie l'effet que l'abus de la société, le séjour des palais royaux, devaient produire plus énergiquement par la suite : l'homme lui masquait un peu la nature, avant de la cacher tout à fait.
Desportes n'a point écrit d'ouvrage en pi^ose, et n'oflfre au lecteur qu'un bagage de poète. Quelques prières seulement, jointes à ses (Euvren chrétiennes, nous montrent comment il s'exprimait, quand il n'astreignait point son langage aux formes rhythmiques. Son style mélodieux, abondant et imagé ne perd point alors à être mis en comparaison avec ses odes et sonnets. Comine nous n'avons point cru devoir réimprimer ces pieuses effusions de cœur, nous allons en citer plusieurs passages étendus'. Voici d'abord les frai^ments d'une oraison adressée au Christ, ou, pour mieux dire, à la Trinité :
1 Thibaut Desportes les publia pour la première fois en 1621, à Rouen . sous ce titre : Prières et iléditatioiis chrestiennes, par Philippe Desportes, abbé de Thyron. Les Poésies chrestiennes s'y trouvent jointes.