‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 34 sur 190 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Je vous offre ces vers qu'Amoui' m'a fait escrire, De vos yeux, ses flambeaux, ardemment agité, ■Son pour sacrer ma peine à l'immortalité; Car à si haut loyer ma jeunesse n'aspire.

C'est le but de mes vœux, que je vous fasse lire Le variable estât de ma captivité.

Célébrant vos honneurs si je suis bien traité, Accusant vos rigueurs si je sens du martire.

Je n'agrandiray point, riche d'inventions. Vos beautez, vos dédains, ma foy, mes passions : 11 suffira qu'au \Tay mon crayon se rapporte.

Et puis je n'escry pas pour gloire en acquérir, Ains plutôt je m'écrie au mal qui me transporte. Ainsi qu'un patient qui languit sans mourir.

Le penser qui m'enchante et qui, le plus souvent, Selon ses mouvemens m'attire ou me repousse, 3Ie ravissant au monde, un jour, d'une secousse Jusqu'au troisième ciel m'alloit haut élevant ;

Et comme je tàchoy de voiler plus avant, .\mour, qui m'apperçoit, contre moy se courrouce, Et choisit de vos yeux la tlamme heureuse et douce, Pour m'empescher l'entrée et se mettre au devant.

Je ne pus passer outre, étonné de la flamme, Qui de ses chauds rayons brûla toute mon ame, Qui m'esblouyt la vixe et me fit trébucher.

Mais, bien que de vos yeux ce malheur me procède, Tousjours je les désire et m'en veux approcher, En la cause du mal recherchant le remède.

Je me laisse brûler d'une flamme couverte, Sans pleurer, sans gémir, sans en faire semblant ; Quand je suis tout en feu, je feins d'estre tremblant. Et, de peur du péril, je consens à ma perte.

Ma bouche, incessamment aux cris d'amour ouverte, N'ose plaindre le mal qui mes sens va troublant, Bien que ma passion, sans cesse redoublant. Passe toute douleur qu'autresfois j'ay souflFerte.

Amans, qui vous plaignez de votre ardent vouloir. D'aimer en lieu trop haut, de n'oser vous douloir, iV'egalez vostre cendre à ma flamme incognue.

Car je suis tant, par force, ennemy de mon bien. Que je cache ma peine à celle qui me tue. Et, quand elle me plaint, je dy que ce n'est rien.

Le jour que je fus né, l'impitoyable archer. Amour, à qui le ciel rend humble obéissance. Se trouva sur le point de ma triste naissance, Tenant son arc bandé tout prest à décocher.

Aussi-tost qu'il me vit, il se mit à lâcher Un trait envenimé de toute sa puissance, Et m'atteignit au cœur de telle violance, Qu'il eust pu de ce coup percer tout un rochpr.

Î.IVr.E F.

îrayant ainsi blessé, tout joyeux, il s'adresse A la crainte, aux regrets, au dùeil, à la tristesse, Qui m'assistèrent tous à ce malheureux point.

« Voilà, dit-il, pour vous; je vous le recommande; Suivez-le tout par tout, ne l'abandonnez point, Et faites qiie tousjours il soit de vostre bande. »

Voicy du gay printans l'heureux advenement, Qui fait que l'hyver morne à regret se retire : Déjà la petite herbe, au gré du doux zéphyre, Navré de son amour, branle tout doucement.

Les forests ont repris leur vert accoustrement, Le ciel rit, l'air est chaud, le vent mollet soupire; Le rossignol se plaint, et des accords qu'il tire. Fait pâmer les esprits d'un doux ravissement.

Le dieu Mars et l'.imour sont parmi la campagne; L'un au sang des humains, l'autre en leiirs pleurs se basne; L'un tient le coutelas, l'autre porte les dars.

Suive Mars qui voudra, momant entre les armes! Je veux sui\Te l'Amour, et seront mes allarmes, Les courroux, les soupirs, les pleurs et les regars.

0 grand démon volant, arreste la meurtrière Qui fuit devant mes pas, car pour moy je ne puis ; Ma course est trop tardive, et plus je la pom'suis, Et plus elle s'avance, en me laissant derrière.

Ou fay que son vouloir s'accorde à ma prière. Ou ne me laisse plus en Testât que je suis ; Rends moy comme j'estois, sans dame et sans ennuis. Et deli^Te ma vie, en ses yeux prisonnière.

Si tu es juste, Amour, tu me dois délier. Ou par im doux effort ceste dure plier ; Mais, las! que mon attente est folle et misérable!

J'importime un tyran, qui de nos maux se plaist. Qui s'abreuve de pleiu's, qui d'ennuis se repaist, Et plus il est prié, moins il est pitoyable.

VU

0 lict ! s'il est ainsi que lu sois inventé Pour prendre un doux repos, quand la nuict est venue. D'où vient que dedans toy ma douleur continue.

Et que je sens par toy mon tourment augmenté?

Je ne fay que tourner d'un et d'autre costé, .le choisi tous tes coings, je cherche et nie remue ; Et mon cœur qui ressemble à la marine * esmûe, D'ennuis et depensers est tousjours agité.

J'assemble bien souvent mes paupières lassées, J'invoque le sommeil pour guai'ir mes pensées, Mais il luit de mes yeux, et n'y veut demeurer.

D'un seul bien, ô mon lict ! mes langueurs tu consoles. Je m'ouvre tout à toy, faits, pensers et paroles, Et je n'ose autre part seulement respirer -.

Si la toy plus certaine en une ame non feinte. Un désir téméraire, un doux languissement. Une errem' volontaiie, et sentir vivement, Avec pem- d'en guarir, une profonde atteinte ;

Si voir une pensée au front toute dépeinte, Une voix empeschée, im morne estonnement, De honte ou de frayeur naissans soudainement, Une pasle couleur, de lis et d'amour teinte ;

Bref, si se mespriser pour une autre adorer, Si vei^ser mille plems, si toujom^s soupirer. Faisant de sa douleur nomriture et breuvage ;

Si, loin estre de flamme, et de près tout transi, Sont cause que je meurs par défaut de mercy, L'offense en est sur vous, et sur moy le dommage.

Dés le jour que mon ame, amoureuse insensée, Se rendant à vos yeux, les fist Roys de mon cœur, 11 n'y a cruauté de barbare vainqueur, iju'amour n'ait dedans moy fièrement exercée.

Las : je tire mon feu d'une roche glacée, Oui n'a ny sentiment, ny pitié, ny rigueur ; Elle ignore sa force et ma triste langueur,' Et du mal qu'elle fait n'a soucy ny pensée.

Mer.

Imité d'un sonnet italien qui commence par ceUe strophe

Letto, se per quiète e dolce pace Trovato fosti da l'in^egno humano Hor perche il corpo mio li colca in vano, E senza requie in le tue piume giace?

Elle esl toute de marbre, aucun trait ne la point, Elle verse la flamme et ne s'échauffe point, Et, n'ayant point d'amour, elle en peuple la terre.

0 beauté, dont les traits sont si victorieux. Apprenez par ma mort les efforts de vos yeux, Et voyez désormais à qui vous faites guerre !

Je suis chai'gé d'un mal qui sans fin me travaille ; Quelque part que je tourne, il me suit obstiné : Tout conseil, tout secours sans profict m'est donné, Car tousjours plus au vif sa rigueur me tenaille.

Le lict en mes pensers est un cliamp de bataille ; Si je saute du lict, j'en suis plus mal mené ; ^i je sors, le tyran, qui me tient enchaisné, A toutes les fureurs pour conduite me baille.

Ici Tardant désir m'anime à bien aimer. Plus près le desespoir me veut faire abismer ; Je suis en mesme tans tout de flamme et de glace.

Sans fin mesmes discours je refaits et desfaits. 0 misérable esprit ! quel amour, quelle paix D'un chaos si confus débrouillera la masse''

Du bel œil de Diane est ma flamme empruntée, En ses nœux blonds dorez mon cœur est aiTesté, Sa main victorieuse a pris ma liberté.

Et sa douce parole a mon ame enchantée.

Son œil rend la splendeur des astres surmontée, Ses cheveux du soleil ternissent la beauté, Sa main passe l'yvoire, et la divinité De ses sages discours à bon droit est vantée.

Son bel œil me ravit, son poil* doré me tient, La rigueur de sa main mes douleurs entretient, Et par son doux parler je sens croistre ma flame.

Ainsi tourne ma vie, et n'ai plus de repos Depuis l'heure qu'amour m'engrava dedans l'ame Son œil, son poil, sa main, et ses divins propos.

Vallon, ce Dieu tyran, q\ii me fait endurer Tant de vivantes morts, qu'immortel je supporte,

18 DIA^E

.Nous a tous doux rangez presque en la iiie^me sorte. Et presqu'un mesme mal nous contraint soupirer.

Aimant comme tu fais, tu ne dois espérer Qu'aucun allégement tes ennuis reconforte ; Aimant comme je fay, mon espérance est morte : Car ce n'est aux mortels d'y penser aspirer.

Tous deux nous endurons mille et mille destresses,. Tous deux nous adorons en esprit nos maistresses, IVosans lem' découvrir nos soucys rigoureux.

Console-toy, Vallon, comme je me console ; Encor est-ce un confort a l'homme malheureux, D'avoir un compagnon au malheur qui l'affole.

Durant les grand's chaleurs, j'ai vu cent mille fois, Qu'en voyant un éclair flamboyer en la nue, Soudain comme transie et morte devenue, Tu perdois tout à coup la parole et la vois.

Dp pouls ny de couleur tant soit peu tu n'avoit. Et, bien que de l'effroy tu fusses revenue, Si n'osois-tu pourtant dresser en haut la vue, Voire mi long-tans après parler tu ne pouvoir.

Donc si, quand \m propos devant toy je commence, Tu me vois en tremblant changer de contenance, Demeui'er sans esprit, pasle et tout hors de moy :

Ne t'en estonne point, belle et cruelle dame, C'est lorsque les éclairs de tes beaux yeux je voy, Qui m'esbloûissent tout de leur perçante flame.

Las! qui languit jamais en si cruel martire. En si pénibles nuicts, en si malheureux jours? Qui s'égara jamais dans si confus destouis .' Qui jamais recognut si rigoureux empire?

Je souffre un mal présent, j'en doute * encor un pire, Je voy renfort de guerre, et n'attens nul secours; Mes nîaux sont grans etforts, mesbions foibles et cours. Et plus je vay avant, plus ma douleur s'empire.

A toute heure, en tous lieux, de tout je me déplais, La nuict est mon soleil, le discord est ma pais, Je cours droit au naufrage et fuys ce qu'il faut suivre;

Je me fâche en tachant les hommes et les dieux

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