LIVRE I. ii
De ses regards les sagettes * meurtrières?
Autre penser dans mon cœur ne se tient : Comme celuy qui la fièvre soustient, Songe tousjours des eaux et des ri^•iéres.
L'aspre fiu-eur de mon mal véhément Si hors de moy m'étrange et me retire, Que je ne sçay si c'est moy qui soupire, Ny sous quel ciel m'a jecté mon tounnent.
Suis-je m.ort? >'on ; j'ay trop de sentiment, Je suis trop vif et passible au martire. Suis-je vivant? Las ! je ne le puis dire Loin de vos yeux par qui j'ay mouvement !
Seroit-ce un feu qui me brûle ainsi l'ame? Ce n'est point feu : j'eusse esteint toute flame Par le torrent que mon dueil rend si fort.
Comment, Belleau-, faut-il que je l'appelle? Ce n'est point feu que ma peine cnielle, Ce n'est point vie, et si ce n'est point mort.
CHANSON
Ceux qui peignent Amour sans yeux N'ont pas bien sa force cognue ; Il voit plus clair qu'aucun des Dieux : Las ! j'ai trop essayé sa ^"ue !
Souvent, en pensant me sauver, Je m'égare aux lieux solitaires ; Mais il ne faut à me trouver Dans les plus sauvages repaires.
Quoy que je coure incessamment Par déserts, montagnes et plaines, Il ne m'éloigne aucunement^, Et me fait souffrir mille peines.
Helasî a-t-il mauvais regard?
De cent mille traits qu'il m'adresse,
« Flèches.
2 P.emi Belleau, poêle fameux, né à Xogenl-le-r.otroii, en 1528. Le marquis dElbeuf. général des ffalères de France, l"emmena en Ualie comme précepteur de son fils. Il devint une des sept étoiles de la Pléiade, et sembla marquer une préférence pour les descriptions de la nature. Il traduisit en
- les Odes dAnacréon, les Phénomènes d Aialus- On lui doit une des plu< i-nnes pièces de notre théâtre, la /{fcmmaùsancf. llmourut lannéemémt u . on l'imprima, en 1577.
3 11 ne reste jamais en arrière, jamais loin de moi.
DIA>E
il ne me frappe en nulle part
Qu'au cœur, où tousjours il me blesse.
Il a donc des yeux et voit bien, A quelque but qu'il vueille attaindre; Mais il est sourd et n'entend rien, On a beau soupirer et plaindre.
S'il eust ouy tant de regrets.
De cris, de sanglots et de plaintes.
Que je lâche aux lieux plus secrets, Témoins de mes dures attaintes,
Quand il n'eust point eu d'amitié Et qu'il eust tout brûlé de rage, Je suis sem' qu'il eust eu pitié Et qu'il eust changé de courage.
Que me faut-il donc espérer.
Suivant ce Dieu plein de furie?
Il voit bien pour me martirer.
Et n'entend rien quand je le prie.
On ne voit rien qui soit si solitaire Comme je suis, lors que je ne puis voir Ces deux beaux yeux, ma gloire et mon pouvoir, Dont l'orient mes ténèbres éclaire.
Tout éperdu, je ne sçaurois rien faire Que soupirer, me plaindre et me douloir, Blasmant la nuict, qui me fait recevoir De deux soleils ime éclipse ordinaire.
Et dy tout bas : « Ah ! ce n'est pas à tort Que l'on te nomme, ù >'uict ! sœur de la Mort, Qui tant de fois as mon ame ravie !
Durant le jour, je voy, j'ay mouvement. Es-tu venue? helas! cruellement.
On me ravit ma lumière et ma vie ! «
Eloignant vos beautés \ je vous laisse en ma place Alon cœur, cjui, comme moy, point ne vous laissera : Plustost d'un trait doré Venus vous blessera, Plustost de vos rigueurs s'amollira la glace.
Ne vous attendez pas qu'aucim malheur le chasse. Car, auprès de vos yeux, rien no l'offensera,
M'éloignant de vos beaiilés-
LIVUE I.
Veii que, mesme en brûlant, assez fier il sera Qu'autre feu que du ciel n'ait puny son audace.
Traitez le bien ou rnal, je n'en seray touché; Car, pour dire le vray, c'est un cœur débauché Que le plaisir des sens joui'nellement enyvre :
Quand je veux l'étonner d'un mauvais traitement, 11 me repond, helas! trop véritablement. Que quiconque vous laisse est indigne de xhre.
Or' que mon beau soleil loin de moy se retire. Que verrez-vous, mes yeux, qui vous puisse éclairer' 11 vous faudra tousjouis aveuglez demeurer, Soit que le jour s'abaisse ou qu'il commence à luire.
Or' que le ciel malin, pour assouvir son ire, Me ravit mon espoir, que pourray-je espérer ï De tous contentemens je me veux séparer : Regrets, soucys, travaux, c'est vous que je désire.
On me verra seulet, par les bois écailler, Pour en mille hauts cris tristement m'éclater, Guidé de desespoir et d'amoureuse rage.
Si vous pouviez, mes yeux, me foiurnir tant de pleur: Que j'y peusse noyer ma vie et mes douleurs, Helas ! j'auroy tiré profit de mon dommage !
Pom- estre absent du bel œil qui me tue, Las ! mon désir ne va diminuant ; Mais, dedans moy, tousjours continuant , Plus il me ronge et plus il s'évertue.
Un vain objet se présente à ma vue, De cent pensers m' affolant et tuant, Et sens Aniom' perçant et remuant Mon cœm- sanglant de sa griflfe pointue.
Blisericorde 1 Amom\ je te supply, Fay tant pour moy, que je mette en oubly Ceste beauté dont ma douleur procède.
Las ! qu'ay-je dit? Amour, garde t'en bien : J'a\Tne trop mieux ne m'alleger en rien : Le mal est grand, mais pire est le remetle.
Lors que le trait par vos yeux décoché Uorapit le roc de ma poitrine dure,
m AISE.
Ce mesme trait dont vous m'aviez touché, Dans mon esprit grava vostre figure.
Vous n'avez rien de rare et de caché, De beau, de saint, du ciel et de nature, Qu'Amour subtil n'ait partout recherché, Pour faire en moy vostre vive peinture.
Bref, mon esprit, ardant d'affections, Est un miroir de vos perfections.
Où vous pouvez vous voir toute dépeinte.
Si ma foy donc ne vous peut en damer, A. tout le moins, vous me devez aimer Pour le respect de vostre image sainte.
Mon Dieu ! mon Dieu ! que j'aime ma déesse Et de son chef les trésors précieux !
Mon Dieu ! mon Dieu ! que j'aime ses beaux yeux, Dont l'un m'est doux, l'autre plein de rudesse !
Mon Dieu! mon Dieu! que j'aime la sagesse De ses discours, qui raviroient les Dieux, Et la douceur de son ris gracieux.
Et de son port la royale hautesse!
Mon Dieu ! que j'aime à me ressouvenir Du tans qu'Amour me fist serf devenir ! Toujours depuis j'adore mon servage.
Mon mal me plaist plus il est violant ; Un feu si beau m'égaye en me brûlant, Et la rigueur est douce en son visage.
Elle pleuroit, toute palle de crainte, Lors fpie la Mort sa moitié menaçoit.
Et tellement l'air de cris reraplissoit, Que la Mort mesme à pleurer eust contrainte.
Helas! mon Dieu, que sa grâce étoit sainte ' Que beau son teint, qui les lys effaroit! Le trait d'Amour cependant me blessoit.
Et dans mon ame engravoit sa complainte.
L'air, en pleurant, sa douleur témoigna, Le beau soleil de pitié s'éloigna, Les vens esmeus retenoient leurs haleines;
Et sur la terre où tombèrent les pleurs De ses beaux yeux, amoureuses fontaines, Tout s'émailla de verdure et de fleurs.
Je ne me plains de vostre cruauté A mes désirs injustement contraire; Je ne me plains que tout me désespère, Xy que le tans cède à ma loyauté.
Je ne me plains du vol que j'ay tenté, Jeune Dédale, aux périls téméraire; Quoy qu'il en soit, j'auray de quoi me plaire, Fondant aux rais d'une telle beauté.
Je ne me plains que l'etfort des jaloux De moy me prive en me privant de vous ; Je ne me plains que tout me fasse craindre;
Mais, en souffrant tant de punitions, De desespoirs, de morts, d'afflictions, I.as ! je me plains que je ne m'ose plaindre'
Si c'est aimer que porter bas la \ue, Que parler bas, que soupirer souvant, Que s'égarer solitaire en rêvant, Brûlé d'un feu qui point ne diminue;
Si c'est aimer que de peindre en la nue. Semer sur l'eau, jetter ses cris au vant, Chercher la nuict par le soleil levant, Ft le soleil quant la nuict est venue;
Si c'est aimer que de ne s'aimer pas.
Haïr sa xie, embrasser son trespas, Tous les amours sont campez en mon ame ;
Mais nonobstant, si me puis-je louer Qu'il n'est prison, ny torture, ny flam^. Qui mes désirs me sçeust fair avouer.
Las! que me sert, quand la douleur me blesse. Et que mon feu me cuit plus -vivement, Que je proteste et jure incessamment De jamais plus ne revoir ma princesse !
Si chaud désir m'aignillonne et me presse, 'Juittant ses yeux, trop beaux pour mon tourment iju' oubliant tout, et douleurs et serment, Je cours au lieu que jamais je ne laisse.
Des jeimes cceurs, l'enchanteur daneereux
Y lient caché quelque charme amoureux Oui m'ensorcelle et rend mon ame folie. Je veux tousjours la suivre et l'adorer, Et, sans rien voir qui me face espérer, IFon œil s'y lounie et mon penser y voile.
Je le confesse, Amour, je te suis redevable, .M'ayant fait aujourd'huy de tant d'heur jouyssant; Et si tu m'as trouvé ferme en t'obeïssant, J'en suis recompensé d'un heur incomparable.
Sur la plus grand' chaleur de ce jour désirable, La beauté qui me blesse et me tient languissant, Xonchalamment sus moy son beau chef abaissant, S'est laissée assoupir d'un sommeil agréable.
Ah ! Dieu! que de clartez sur son front reluisoient I Que les lys blanclùssans de son sein me plaisoient ! Que de fleurs, que d'œillets, que de roses vermeilles !
Que de cœurs prisomiiers dans ses dorez cheveux ! Tu devois faire. Amour, favorable à mes vœux, Que je fusse tout œil pour voir tant de merveilles.
Marchands, qui recherchez tout le rivage more Du froid septentrion, et qui, sans reposer, \ cent mille dangers vous allez exposer. Pour un gain incertain, qui vos esprits devorr ,
Venez seulement voir la beauté que j'adore, Et par quelle richesse elle a sreu m'attiser : Et je suis sem' qu'après vous ne pourrez priser Le plus rai'e trésor dont l' Afin que se dore.
Voyez les filets d'or de ce chef blondissant, L'éclat de ces rubis, ce coral rougissant. Ce cristal, cet ebene, et ces grâces divines,
Cet argent, cet yvoire; et ne vous contentez Qu'on ne vous montre encor mille autres raretez. Mille beaux diamans et mille perles fines.