LIVRE I
Ce n'est rien que le teint de l'Aurore vermeille, Ce n'est rien que de voir, aux longues nuicts d'hyver, Parmy le firmament mille feux anùver, Et n'est vray que le ciel cache plus de meneille.
Je la vois quelquefois, s' elle se veut mirer, Esperdûe, estonnée, et long-tans demeurer Admirant ses beautez, dont mesme elle est ravie;
Et cependant chestif'i immobile etpoureux, Je pense au beau >'arcis de soy-mesme amoureux. Craignant qu'un sort pareil mette fm à sa vie.
Celuy que l'Amour range à son commandement Change de jour en jour de façon différente ; Helas! j'en ay bien fait mainte preuve apparente, Ayant esté par luy changé diversement.
Je me suis veu muer, pour le commencement. En cerf qui porte au flanc une flèche sanglante ; Apres je devins cygne, et, d'une voix dolante. Je présagé ma mort, me plaignant doucement.
Depuis je devins flem- languissante et panchéf^, Puis je fus fait fontaine, aussi soudain sechée, Espuisant par mes yeux toute l'eau que j'avois;
Or je suis salemandre et "st dedans la flame; Mais j'espère bien-tost me voir changer en vois, Tour dire incessamment les beautez de ma dame
Par vos grâces, madame, et pai' le dur mai'tire Qui me rend en aimant triste et désespéré, Par tous les lieux secrets où j'ay tant soupiré, Et par le plus grand bien qu'im amovureux désire;
Par ces beaux traits qu'Amour dedans vos yeux retire, Par les lys de vos mains, par vostre poil doré, Et où rien de plus grand pourroit estre juré, Je l'appelle à témoin de ce que je veux dire :
Jamais d'autres beautés mon œil ne sera pris; Doux espoir de mes maux, cher feu de mes espris, Vous serez ma recherche et première et dernière ;
Et mon cœur cessera d'idolâtrer vos yeux Lorsqu'on ne verra plus au soleil de lumière. D'eaux en rnpi\ «l'herbe aux prez, et d'estoilles aux cieux.
XXXYI
Pour me recompenser de tant de passion Que supporte mon cœur, dévot à ton service, Te l'offrant pour victime, en flambant sacrifice, Et me rendant pour toy compagnon d'Ixion :
Non, ne paye ma foy d'aucune affection; Puis que c'est ton vouloir, il faut que j'obeïsse. Paye moy de rigueur, paye moy d'injustice, Je n'en puis estre moins à ta dévotion.
Preste moy seulement ceste œillade divine Qui me combla d'amour le cœur et la poitrine, Et qui d'un feu cuisant m'embrasa les espris,
Afin qu'en me joiiant soudain je te regarde. Et qiie cent mille amours dans le sein je te darde, Alors tu seras prise au -jeu que tu m'as pris.
Amour, quand fus-tu né? Ce fut lors que la terre S'émaille de couleurs et les bois de verdeur. De qui fus-tu conçeu? D'une puissante ardeur Qu'oisiveté lascive en soy-mesmes enserre.
Qui te donne pouvoir de nous faire la guerre? Les divers mouvemens d'espérance et de peur. Où te retires-tu? Dedans un jeune cœur Que de cent mille traits cmellement j'enferre.
De qui fus-tu nourry? D'une douce beauté, ()ui eut pour la servir jeunesse et vanité. De quoy te repais-tu? D'une belle lumière.
Crains-tu point le pouvoir des ans et de la mort ' Non; car, si quelque-fois je meurs par leur efTorl, Aussi-tost je retourne en ma forme première.
Celle à qui j'ay sacré ces fleurs de ma jeunesse, Mes vers (enfansdu cœur), mon service et ma foy, Par qui seule j'espei^e, en qui seule je croy. Des Jiirdins\ c'est ma cour, ma royne et ma princesse.
' Jean des Jardins, médecin de François I". Il était venu au monde dans IfîS environs de Laon.el professa les humanités avant d'étudier la médecine, r.eçu docteur en 1319, il enseigna bientôt l'art de guérir. La Pléiade lui témoignait une grande faveur, parce qu'il exhortait la jeunesse à apprendre