XL III
Solitaire et pensif, dans un bois ecai^té, Bien loin du populaire et de la tourbe espesse, Je veux bastir un temple à ma fiere déesse. Pour apprendre mes vœux à sa divinité.
Là, de joiu' et de nuit, par moy sera chanté Le pouvoir de ses yeux, sa gloire et sa hautesse; Et, dévot, son beau nom j'invoqueray sans cesse. Quand je seray pressé de quelque adversité.
Mon œil sera la lampe ardant continuelle, Devant l'image saint d'une dame si belle ; Mou corps sera l'autel, et mes soupirs les vœux.
Pai' mille et mille vers je chanteray l'oflice, Puis, espanchant mes pleurs et coupant mes cheveux. J'y feray tous les jours de mon cœui' sacrifice.
0 songe heureux et doux ! où fuis-tu »i soudain, Laissant à ton départ mon ame désolée?
0 douce vision ! las! où es-tu volée, Me rendant de tristesse et d'angoisse si plaiii?
Helas! somme trompeur, que tu m'es inhumam : Que n'as-tu plus long-tans ma paupière sillée? Que n'avez-vous encor, ô vous, troupe estoillée, Empesché le soleil de commencer son train?
0 Dieux! permettez-moy que toujom-s je sommeille, Si je pms recevoir une autre nuict pareille, Sans qu'mi triste réveil me débande les yeux.
Le proverbe dit vray : « Ce qui plus nous contante Est sui\T pas à pas d'un regret emiuyeux, El n'y a chose aucune en ce monde constante. ^
Je me travaille assez pour ne faire appai-cir La douleur qui me rend si triste et si débile; Mais, helas ! je ne puis ! II est trop difUcile De porter im grand feu sans qu'on le face voir.
Je bâillonne mes uiaux, je contrains mon vuiiJon. El tasche à le couvrir d'mie façon subtile ; 3Iais mon vague penser, et mon œil qui distile, Confessent haut et clair ce qui me fait douloir.
Ne m'en accusez point, belle et fîere déesse : Aux cœurs sans passion facile est la sagesse; Ceux qui feignent d'aimer sont aisément discrets.
11 en prend autrement aux mortelles attaintes : « Les fleurs de la douleur, ce sont larmes et plaintes; Les tyrans, en tuant, permettent les regrets. »
Quand j'approche de vous, et que je pren l'audace De regarder vos yeux, roys de ma liberté. Une ardeur me saisit, je suis tout agité. Et mille feux ardans en mon cœur prennent place.
Helas ! pour mon salut que faut-il que je face, >inon vous éloigner contre ma volonté?
Je le fay, toutesfois je n'en suis mieux traité, Car, si j'estois en feu, je suis tout plein de glace.
Je ne sçaurois parler, je devien palle et blanc ; Une tremblante peur me gelé tout le sang ; Le froid m'étreint si fort, que plus je ne respire.
Hé donc, puis-je pas bien vous nommer mon soleil. Si je sens un h^■ver m'éloignant de vosire œil. Puis un esté bouillant lorsque je le vois luire?
Malheui'eux fut le jom\ le mois et la saison Que le cruel Amour ensorcela mon ame, Versaiit dedans mes yeux, par les yeux d'une dame. Une trop diuigei'euse et mortelle poison.
Ilelas! je suis tousjours en obscure prison; Ilelas ! je sens tousjom's une brûlante îlame ; Helas! un trait mortel sans relâche m'entame, >errant, brûlant, navrant, esprit, ame et raison.
Que sera-ce de moy? Le mal qui me tourmente. En me désespérant, d'heure en heure j'augmente, Et plus je vay avant, plus je suis mal-heureux.
Que maudicte soit donc ma dure destinée, L'heure, le jour, le mois, la saison et l'année Que le cruel Amour me rendit amoureux !