LIVRE I
Les preuiiei b jours qu'Amour range bOUs sa ituissaiice L'n cœur qui chèrement garde sa liberté, Dans des filets de soie il le tient arresté, Et l'émeut doucement d'un feu sans violence :
3Iille petits Amom-s luy font la révérence; Il se bagne en liesse et en félicité; Les jeux, la mignardise et la douce beauté Voilent tousjours devant, quelque part qu'il s'avance.
Mais, las! presque aussi-tost cet heur se va perdant, La prison s'étrecist, le feu devient ardent, Les filets sont changez en rigoureux cordage.
Venus est une rose espanie au soleil, Qui contente les yeux de son beau teint vermeil, Mais qui cache un aspic sous un plaisant fueillage.
Ces eaux qui, sans cesser, coulent dessus ma face, Les témoins découverts des couvertes douleurs, Diane, helas ! voyez, ce ne sont point des pleurs : Tant de pleurs dedans moy ne sçam'oient trouver place.
C'est ime eau que je fay, de tout ce que j'amasse De vos perfections, et de cent mille fleurs De vos jeimes beautez, y meslant les odeurs, Les roses et les lis de vostre bonne grâce.
Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau, Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence, 3ron œil sert d'alambic par où distile l'eau.
Et d'autant que mon feu est violant et chaud, Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut. Qui coulent par mes yeux en si grand' abondance '.
Helas! de plus en plus, le malheur qui m'outrage Renforce sa furie et me va poiu-suivant. Je sens en pleine mer les ondes et le vaut, A l'heure que je pense estre près du rivage.
Dieux, soyez-moy bénins! Destom-nez ce présage. Faites que ma frayeur ne marche plus avant. Ou ne permettez pas que je reste vivant
' Merveille de recherche el de mauvais goùi.
Pour voir de mes deux yeux un si pileux naufrage.
Les fantômes plaisans qui souloient m'enchanter, Tristement déguisez, viennent m'espouvanter, Offrant devant mes sens mainte idole funeste.
0 mort! si c'est le ciel qui te face avancer. Pour ravir la beauté qu'adore mon penser, Las! change à mon destin la fortune d'Alcesle!
Heureux anneau de ma belle inhumaine, Qvie je t'estime et combien tu me plais! C'est toy, mignon, qui mes ennuis desfais, Par les vertus dont ta pierre est si plaine.
A ton objet mon œil se rasseraine, La peur me fuit, d'espoir je me repais; Toute ma guerre est convertie en paix, Et ne cognois ny tristesse ny paine.
Tu es tout rond : parfaite est la rondeur, Tu es tout d'or, pour monstrer la grandeur De mon amour épuré par la llame.
Du Lydien l'anneau tant renommé, Oui le fit prince et jouir de sa dame, S'il estoit mien, ne seroit mieux aimé.
LU
Quand la fiere beauté qu'uniquement j'admire Faisoit luire à Paris les soleils de ses yeux, On ne voyoit par tout qu'un printans gracieux, Et tousjours mollement sonpiroit un zéphyre.
Mais, depuis que son œil autre part alla luire, La France n'a rien veu cm'un hyver soucieux, Tout noircy de brouillards, obscur et pluvieux, Et les fiers aquilons lurieusemeut bruire.
Or' les monts où elle est, qui souloient par avant Et, l'esté plus ardant, eslre battus du vaut, De frimas, de gelée et de glace éternelle,
Sont, au mois de janvier doucement évantez; Les eaux parlent d'amour, et, de tous les costez, On ne voit rien que fleurs et verdure nouvelle.
LUI
Je recherche à toute heure, avec la souvenance, Ceste unique beauté, qui l'esprit m'a ravy, Et qui fait que loin d'elle aussi triste je vy,
Comme j'eus de liesse en sa douce pivsauue.
Pour tenir verde en moy la peine et Vesperance, Et faire que mou cœur soit plus fort asservi, Amour, qiii n'est jamais de mes pleurs assouvi, Par mille inventions refraichit ceste absence.
A mes yeux langriissans il fait voir tout exprés Les vulgaires beautez et les foibles attraits De celles que nostre âge entre toutes révère;
Lors je cognoy ma perte en voyant leurs défauts, Et combien de vos yeux les rayons sont plus chauds, Car rien qui ne soit vous à mon cœur ne peut plaiie.
Je le l'avois bien dil, pauvre cœur désolé, Que lu ne devois pas si laschement te rendre; Mais onc à mes propos tu ne voulus entendre, Cai' l'attrait d'un bel œil t'avoit ensorcelé.
Tu vois comme il l'en prend, ton heur s'est envole. Tu demeures captif, ton bien est mis en cendre; De tes propres désirs tu ne te peux défendre, Et d'aucim bon espoir tu n'es plus consolé.
Et vous, mes tristes yeiux, convertis en fontaines, Las! que vous faites bien d'ainsi pleurer vos peines. Et la dure prisou où je suis retenu!
Vous ne verrez plus rien désormais qui vous plaise. Mais ce m'est grand confort de vous voir en malaise. Car pour vostre plaisir ce mal m'est advenu.
Amour brûle mon cxieur d'une si ])elle llamo '. Et suis sous son pouvoir si doucement traité. Que, languissant ainsi captif et tourmenté, Je beny la prison et le feu de mon ame.
Vous autres, prisonniers, que son ardem- endame. Souhaitez moins de peine et plus de liberté. Pour moy, je veux moiu-ir en ma captivité. Consommé par le feu des beaux yeux de ma d^ame.
Les travaux, les rigueurs, la peine et le malheur Embellissent ma gloire, et n'ay plus grand' douleur
Imité d'un sonnet italien qui commence par cette strophe :
.Si dolce è la passion clie mi tormenla, Si dolci i lacci, ove mi Irovo invollo, Che essere non vorrei libero e sciolto. Ne Yfdei' del mio cor la liamma speata.
Que quand cet œil félon autre que nioy touiuienle.
Je u'ay pas toulesfuis perdu le jugement, Car on dit bien heureux celuy qui se contente, Et je trouve à l'aimer mon seul contentement.
ïri la pitié trouve en vous quelque place, .Si vostre cœur n'est en roche enduicy, D'un doux regard, qui respire mercy, De vos courroux tempérez la menace.
Depuis le tans que leur rigueur me chasse, J'eusse l'enfer de ma plainte adoucy.
Des supplians Nemesis a soucy, Et, tost ou tard, leur défense elle embrasse.
L'ardant amour qu'en mon cœur j'ay reçeu, Naist de vos yeux, leurs rayons l'ont conçeu, Enflant d'espoir mon ame outrecuidée.
C'est vostre enfant, vous le devez chérir Au lieu qu'helas 1 vous le faites mourir, Veritiant la fable de Medée.
LVJI
Si j'aime jamais plus, pour vivre mal-conlanf, Et ne rappoiter lien de ma poursuite vaine Que les poignans refus d'une dame inhumaine, Et pom' languir tousjours, que je meuie à l'instant !
lié! qui fait suivre amour, si ce n'est pour autant Qu'on jjense recueillir quelque faveur certaine? Car cil qui seroit seur de n'en avoir que peine, Seroit-ce pas un sot s'il s'en travailloit tant?
Ce qui nous fait trouver le travail agréable, C'est quand nous espérons quelque lin désirable. Qui doit donner repos à nos longues douleurs.
Pourquoi donc vainement veux-je, par ma conslance, Par regrets, par soupiis, travaux, tlammes et pleurs, Acheter des refus pour toute recompense?
LYIII
J'ay long-tans voyagé, courant tousjours fortune Sus une mer de pleurs, à l'abandon des flots De mille ardans soupirs et de mille sanglots, Demeurant quinze mois sans voir soleil ny lune.