‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 43 sur 190 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Le vant, ta volonté tournant légèrement,

Qui pourtant ne m'émeut, ne me rompt, ne m'encline;

Puis ton ardant courroux, plein de foible rigueur, Comme un feu dévorant veut consommer mon cœui . Mais, tout ainsi que l'or, dans la braise il s'affine.

Comme un pauvre malade en la couche arresté, Qui, pour sa guarison, prend maint divers bruvage, Herbes, charmes, billets, mais tout à son dommage, Car son mal incurable en est plus irrité;

En un, perdu d'espoir, quand il a tout tenté. Remet à Dieu sa vie et n'a plus de courage D'attendre aucun secours, ny que rien le soulage, Que celle qui des maux est le but limité:

De mesme, en mes douleurs, j'avoy pris espérance Que l'oubly, la raison, les dédains ou l'absence. Me pourroient alléger, ou du tout me guarir.

Mais, voyant que sans fruict mon attente se treuve, J'obéis au destm, et, sans faire autre preuve, Des beaux traits de vos yeux je consens de mourir.

Si ce n'est qu'amitié, c'est la plus enflamée. Et qui mieux tout à coup va gagnant les espris Qu'autre qui fut jamais ; n'en desplaise à Cypris, Les brandons de son fils ne sont rien que fumée.

Expert, j'en puis parler ; mon ame, accoustumée Dans les fourneaux d'amom' plus ardemment épris, Recognoist à l'essay que tout n'est rien au pris De ceste amitié neuve, en mon sang allumée.

Quoy ! je ne puis dormir; ô Dieu ! quelle amitié, Qui, comme une fiureur, me poursuit sans pitié, Et qui du desespoir les désirs fait renaistre :

Bref, qui fait qu'à tous vants mon vaisseau je remets ! Non, ce n'est amitié : « L'amitié n'est jamais Du prince à son sujet, de l'esclave à son maistre. »

J'ay par long-tans, comme amour m'affoUoit, Suivi Ion œil, dont la flamme est si claire; Et mon regard, papillon volontaire, Tûusjours autour volloit et revolloit:

Je m'esgayois au feu qui me brûloit; Mais, quand je voy que tu veux le contraire, Je m'en éloigne, et, pour te satisfaire, J'oste à mon cœur l'heur qui le consoloit.

En t'éloignant j'éloigne aussi ma vie, Puis, toutesfois que telle est ton envie, Je ne me plains de mourir en ce point.

Las ! je te rens entière obéissance, Fors que tu veux (jue je ne t'aime point ; Mais les destins m'en ostent la puissance !

J'accompare ma dame au serpent furieux.

Que le divin Thebain surmonta par la flame; Ce serpent eut sept chefs, et ma cruelle dame A sept moyens vainqueurs des hommes et des Dieux :

Le teint, le front, la main, la parole et les yeux, Le sein et les cheveux qui retiennent mon ame ; Avec ces sept beautez les rochers elle entame, Et tousjours son pouvoir revient victorieux.

De chacun de ces chefs, sept autres nouveaux sortent La mort, les traits, le feu, les désirs qui transportent, L'espoir, la desfiance et l'aspre déconfort.

Ils sont de ce seul point difîérens de nature : C'est qu'avecque du feu l'Hydre fut mis à mort, Et l'autre de mon feu prend vie et nourriture.

Ma nef passe au destroit d'une mer courroucée, Toute comble d'oubly, l'hiver à la minuict; Un aveugle, un enfant, sans souci la conduit, Désireux de la voir sous les eaux renversée.

Elle a pour chaque rame une longue pensée Coupant, au lieu de l'eau, l'espérance qui fuit; Les vents de mes soupirs, effroyables de bruit, Ont arraché la voile à leur plaisir poussée.

De pleurs une grand' pluie, et l'humide nuage Des dédains orageux, détendent le cordage. Retors des propres mains d'ignorance et d'eiTeur

De mes astres luisans la flame est retirée, L'art est vaincu du tans, du bruit et de l'horreur. Las! puis-je donc rien voir que ma perte asseurée?

PLAl.MÏE

Helas! je meurs en présence de celle Dont les beaux yeux avancent mon trespas 1 Je puis m' aider, et je ne le fay pas ; Je veux guarir, et mon mal je lui celé.

De chaud cristal elle arrouse sa face, Voyant ma peine, et s'enquiert de ma mort ; Mais j'aime mieux mourir sans reconfort, Qu'en m'allegeant confesser mon audace.

Las! je pensois, pource qu'elle est divine, Qne mes désirs luy seroient evidans, Et que son œil veist dehors et dedans, Et de mon mal découvrist l'origine.

Un feu cruel me dévore et saccage, Il boit mon sang, il desseiche mes os. Las 1 je l'estoufife et le veux tenir clos, Mais sa fm^eur me paroist au visage.

Monstrons-le donc : ma dame est pitoyable. Mais, ô mon cœur! garde de t' abuser, Car ce seroit de ma mort l'accuser.

Bien qu'elle en soit innocemment coupable.

Non, il n'est point de gesnes si cruelles. De feux si chauds, ny de si griefs tom^mens. Dans les enfers pleins de gemissemtns, Pour les péchez des âmes criminelles.

Si la douleur y peut faire ses plaintes, Et qu'on s'y lasche aux regrets et aux cris. Consolez-vous (misérables espris , Vos passions ne sont que deuleiu-s paintes.

0 Cieux cruels! si j'ay fait quelque offence, Dressant au ciel mon vol précipité, Punissez-moy, je l'ay bien mérité, Jlais à ma faute égalez ma souffrance.

0 durs rochers ! ô déserts solitaires ! Où mes ennuis je soulois évanter, Ce n'est plus vous qui m'orrez lamenter, Jles seuls pensers seiont mes secrétaires.

Car mon anleur est d'mie telle sorte.

Qu'en la souffrant je crains de soupirer : Comme insensible on me voit endurer; Ma peine est vive, et ma parole est morte.

Ce seul espoir adoucist mon angoisse.

Qu'un feu retraint qui cuit si vivement

Ne peut durer; il est trop veheuu'iit, Il faut qu'il cesse ou que je prenne cesse. Toute ma gloire, en si triste avanture, (l'est que je meurs divinement brûlé, (Jue mon désir je n'ai point révélé, Et que mon cœur en est la sépulture.

COMPLAINTE

Depuis l'aube du jour, je n'ay point eu de cesse De pleurer, de crier et de me tourmenter. Maudissant l'inhumain qui jamais ne me laisse, Et semble que mon mal serve a le contenter. Helas ! je n'en sens point mon ame estre allégée ; Les pleui^s ne rendent point mon cœur plus dechar«;é; Ma furem% par despit, s'en fait plus em^agée, Et plus cruel l'amour dans mon sang hébergé.

Le jour s'est retiré, voicy la nuict veneuê, Qui soulage les cœurs des hommes travaillez; Mais, plus fiere tousjoiu-s, ma douleur continue, Et, vainqueurs du sommeil, mes maux sont éveillez; Si j'ay souffert le jour quelque angoisse pressante, Quelque jaloux penser en fureur converty, La nuict, propre aux soucis, fait que mieux je les santé, N'estant plus mon esprit des objets diverty.

Le jour ne m'est pas jour, puis que je ne voy chose Qui me domie liesse et me face espérer; La nuict ne m'est pas nuict, puis que je ne repose Et qiae je sens la nuict ma douleur s'empirer. Ah ! Dieu ! que de pensers tournent dedans ma teste ! Que j'en voy sans repos voiler devant mes yeux ! tjue je suis agité d'orage et de tempeste! Et si je ne voy rien qui me promette mieux.

J'avois eu d'autres fois la poitrine allumée Des bluëttes qu'Amour lance au commencement; Mais, helas! ce n'estoit qu'une simple fumée Auprès du feu couvert qui me va consommant ; Car ce faux enchanteur, pour nous doimer courage Et iTous rendi-e des siens, se monstre giMcieux; Puis, si tost qu'il nous tient, il change de visage, Et, s'il faisoit le doux, il fait l'audacieux.

Comme le simple oiseau, qui ne se peut défendra De la doucem- du chant dont il est abusé, El comme le poisson trop goulu se va prendre, Voulant prendre l'appast du pescheur phis rusé,

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