LIVRE I
Ainsi je me suis pris dans l'embusclie traîtresse Qu'Amour avoit tendue afin de m'attraper, L'amorçant des regards, d'ime belle déesse, Dont le plus grand des Dieux n'eust sceu libre échaper:
Si tost que je la vey, mon ame en fut émeuë, Et ma foible raison soudain m'abandonna; Mille petits esprits qui sortoient de sa veuë. Passèrent par mes yeux, dont mon cœur s'estomia; Et vey tant de beautés, que, sans faire defance, Vaincu, je me rendy, ne pouvant mesurer Conmie je me perdois, et que, pour ma souffrance, Je ne trouveroy rien qui me flst espérer.
Las 1 que depuis ce tans j'ay supporté de peines ! ijue j'ay perdu de jours, que j'ay veillé de nuict>, Pom'sui\T sans cesser d'mie rage inhumaine. Qui de la flii d'un mal fait naistre mille eimuis : Sa riguem^ toulesfois, me seroit agréable Si j'avois quelque espoir d'alléger ma douleur; « Mais c'est un trop grand mal de languir misérable, Et n'espérer ny paix ny trêve à son malheur. »
Si la flèche d'amour "dont mon ame est blessée, Ne m'eust touché qu'un bras, je l'eusse sepaié; J'eusse coupé d'un coup la partie offensée Pour fmir le tourment trop long-tans endmé. Mais, las ! cette poison, tout partout espanduë, M'envenime le sang, l'ame et l'entendement; Mon cœur en est saisi. C'est donc peine perdue D'espérer que le tans m'y trouve allégement.
Ce qui plus me tourmente et qui croist mon malaise, C'est qu'encor en souffrant tant d'aspres passions (0 cruauté du ciel'.i, il faut que je me taise, Et feigne une liesse en mes afflictions. Car, diu-ant mes travaux, je prendroy patience. Voire et rn'honorerois de beaucoup endurer, Si celle que je sers en avoit conuoissance. Et si je luy pouvoy librement déclarer.
Ma Diane, mon cœur, ma lumière et mon ame, Clef de tous mes pensers, soiu:'ce de mon sopcy, Ilelas ! sentez-vous point que ma cuisante llame ï>' allume de vos yeux et s'en nom-rist aussy? Us font que mon ai'deur tousjours vive demeure; Us font que mes désirs ne sont jamais lassez, Et feront que bien-tost il'faudra que je meure. Bien heureux toutesfois si vous le cognoissez.
.i4 ni A NE,
Puis qu'on veut que l'image en mon cœur si bien peinte S'efface avec le tans contre ma volonté, Je pren congé de vous, ô divine beauté ! Qui reteniez mon ame heureusement coAtrainte.
En moy toute autre ardeur désormais soit étainte, Tout espoir, tout désir, toute félicité ! Arrière, ô foible Amour ! qui fais place à la crainte ; Adieu flambeaux et traits, adieu captivité;
Adieu lut, compagnon de mes tristes pensées. Adieu nuicts en discours comme un songe passées, Désirs, soupii^s, regai'ds si gracieux et doux;
Douleurs, soucis, regrets, saisiront vostre place; Car, puis que mon amour par la crainte s'efface, 0 plaisirs ! pour jamais je pren congé de vous.
DIALOGUE
DESrOIlTES.
Amour, ame des cœurs, esprit des beaux espris. Je te conjure, enfant, par la mère Cypris, Par ton arc, par tes traits, par ta plus chère flame, Par ces yeux où, si fier, tu siez en majesté. Par les cris et les pleurs, fruits de ma loyauté. De dire à ce départ un adieu à ma dame.
AMOLE.
Que veux-tu que je die? Hé ! te vaut-il pas mieux, Toy-mesme, en distilant ta douleur par tes yeux, La baiser doucement, et prendre congé d'elle? Tes pleurs, ta contenance, et la triste langueur Qui se lit sur ton front, contraindront sa rigueur, Si son cœur n'est cruel autant comme elle est belle.
Las! Amour, je ne puis. Le coup que je reçoy, M'éloignant de ses yeux, me met si hors de moy, Que ma langue ne peut former une parole. Je ne fay que crier, gémir et soupirer. Les petites douleurs se peuvent déclarer. Mais non le desespoir qui rend mon ame folle.
AMOIR.
Dien donc, puisqu'il te plaist, je m'en vay la trouver, Mais je me veux armer, afin de n'esprouver
LiVUE I. 45
Ses yeux, qui, tant de fois, m'ont jà pensé contraindre. Tes tourmens me font peur d'essayer leur effort. Conte moy cependant quel est ton déconfort, Et de quelles rigueurs pour toy je me dois plaindre.
Amour, roy des esprits, à ton gré flechissans. Qui luy peut mieux conter les douleurs que je sans Que toy, qui les fais naistre en mon ame captive? Qui luy peut mieux monstrer ma constance et ma foy Que sa rigueur extresme ? et qui peut mieux que tuy Amollir ceste dame, ains ceste roche vive?
Dy-luy le desespoir où je me voy réduit. Or' qu'un départ forcé loing d'elle me conduit Et qu'une mort prochaine est ma seule esperanco. Apres conjure-la, par ma ferme amitié Et par ses doux regars qui promettent pitié. Qu'elle ait aucunesfois de mon dueil souvenance.
Comme aussi de ma part je ne veux rien penser, Entreprendre, inventer, parfaire ou commencer, Exilé de ses yeux, qu'en sa seule mémoire; N'écrivant un seul vers qui n'ait pour argument Mes désirs sans espoir, ma constance au tourment, î?a vertu, ses beautez, son mérite et sa gloire.
Amour, tu luy diras, pour mes maux enchanter. Qu'elle a mille moyens de se représenter Quelle sera ma vie en ténèbres laissée : Soit en voyant le ciel, l'air, la terre ou les eaux, Soit oyant dans un bois le doux chant des oiseaux, L'image de ma peine en tous lieux est tracée.
Est-elle en un taillis à l'écart quelquefois? Qu'elle pense me voir, au plus secret d'un bois, Découvrant mes emiuis aux buissons et aux arbies. Voit-elle un haut rocher ou un vieux bastiment? Qu'elle pense me voir, par mon dueil véhément, Attendrir de pitié les rochers et les marbres.
S'il pleut aucmiChrois, pense aux eaux de mes pleurs , Et, quand l'esté bouillant nous cuira de chaleurs, Pense au feu plus ardant qui me brûle et saccage; Si le ciel de tonnerre ou d'orage est noircy, Pense (pie mon cœur trouble est esmeu tout ainsy D'emiuy, de desespoir, de tempeste et d'orage.
Bref, que ses yeux si clairs ne puissent plus rien voir Qu'aussi-tost ma douleur ne la vienne esmouvoir Et n'arrache un soupir de son ame cruelle. Car si, par son départ, je doy tant endurer.
Quel bien, pour mon salut, puis-je, lielasl désirer. Fors qu'elle ait sentiment du mal que j'ay pour elle!
PLAI^'TE
Sus! sus! mon lut, d'un accort pitoyable, Plains le départ qui me rend misérable, Et sur le ton convenable aux douleurs, Tristement doux, solemnise mes pleurs ;
Et vous, mes yeux, coupables de mes peines, Débondez- vous, changez-vous en fontaines; Mais, pour pleurer des malheurs si nuisans, Les yeux d'Argus ne seroient suffisans.
11 ne faut plus ([ue j'aye aucune attente De voir jamais d'objet qui me contente. Retirez-vous, ô plaisirs peu constans !
Les desespoirs maintenant ont leur tans.
Las! à quel bien faut-il plus que j'aspire' Mon beau soleil maintenant se retire, El le flambeau qui souloit m'éclairer Trahist ma veuë et me laisse égarer.
Ces doux attraits, pleins de chaste rudesse, Ces vives fleurs d'ime belle jeunesse, L'œil de la cour, son printemps gracieux, 0 ciel cniel ! se desrobe à mes yeux.
Maudit Amour, aveugle à ma souffi-ance, As-tu donc fait que j'aie eu comioissance De ses beaulez, pour rendre, en m'en privant, Mon cœur aux maux plus sensible et vivant?
Toute rigueur nVestoit douce auprès d'elle : De ce seul trait la plaie estoit mortelle. Je ne crains plus Jupiter courroucé. Le ciel sur moy tout son pis a versé.
Le triste jour qu'elle me fut ravie, Il falloit bien que je fusse sans vie, Et que ce coup m'eust d'esprit dénué, Car autrement la douleur m'eust tué.
Las! ne vivant qu'en des nuicts solitaire?. A quoy, mes yeux, m'estes-vous nécessaires? Et, n'oyant plus un langage si doux, Oreilles, las! de quoy me servez-vous?
Heureux oiseau dont l'Inde est renommée, L'œil au soleil ta vie est consommée : l'ourquoy du ciel n*eus-je un destin pareil, Mourant aux raiz de mon divin soleil?
COMPLAINTE
Puis qiie le ciel cruel, trop ferme en rnes malheurs. S'obstine à me poursuivre et jamais n'a de cesso, Donnons à sa rigrieur des sanglots et des pleurs, Les plem-s et les sanglots sont tleiu's de la trisles>e.
Puis que j'esprouve tant de divers changemens, Et qu'un seul à mes maux n'apparoist favorable, Pourquoy veux-je languir d'avantage aux tounnen^s? Il vaut mieux n'estre point que d'estre misérable.
Puis que mon clair soleil sur moy plus ne reluit, Et que de ses rayons la France est despoiurveuè, Fennons nos tristes yeux en l'etenielle nuit : € A qui ne veut rien voir inutile est la veuë. *
Puis que mes vrais soupirs n'ont jamais sçeu mouvoir Les cieux à divertir cette cruelle absance, Las! croiray-je qu'Amour dans le ciel ait pouvoir, Et qu'il range les Dieux sous son obéissance?
En vain deçà delà je vay tournant mes pas, Mon œil ne choisist rien qu'objets qui le tom-mentenf ; Je me cherche en moy-mesme et ne me trouve pas. Et plus je vay avant, plus mes malheurs s'augmentent.
Comme celui qui voit, au printans ëmaillé, Un jardin bigarré de diverse peinture.
Ne le recognoist plus quand il est despoiiillé, Par FhvTcr mal plaisant, de gi^ace et de verdure ;
De rnesme, en ne voyant, ainsi que je soulois, Tant de douces beautez de ma chère raaistresse, Je ne recognois plus tous ces lieux où je vois, Et m'égare eu resvant sans voie et sans addresse.
J'erre seul, tout pensif, ignorant que je suis; Ma face, estrange à voir, d'eaux est tousjours couverte; Tous les jeux de la cour me sont autant d'ennuis. Servans de refraichir ma douleur et ma perte.
Quand je voy ces combats dressez pompeusement, A l'espée, à la hache, à la picque, à la lance. Las! ce dy-je, qu'Amour me bat bien autrement! D'un mortel contre un dieu foible est la résistance.
Tout ce qui s'offre à moy ne me fait qu'offenser Et redoubler l'ennuy dont mon anie est atteinte ; Seulement je me plais, me mettant à penser Que jusqu'à ton oreille Amour porte ma plainte.
0 Dieu! s'il est ainsi comme je croy qu'il est, Que j'estime ma peine un repos agréable !
iS DIANE.
Que mon soucy m'est doux, que mon trespas me plaisti La mort, en bien aimant, est tousjours honorable. Chanson, cesse ta plainte et sors d'avecque moy Pour trouver la beauté dont je pleure l'absancei Dy-luy que le malheur ne peut rien sur ma foy, Et que j'ai plus d'amour, quand j'ay moins d'espérance.
COMPLAINTE
Or' ' que je suis absent des beaux yeux de ma dame, Oi'' que je vy sans cœur, sans esprit et sans ame. Et que les plus clairs jours me sont obscures nuits, Afin que tout le monde étonné la révère. Jusqu'au moindre arbrisseau de ce bois solitaire, Je veux chanter sa gloire et pleurer mes ennuis.
0 sommets orgueilleux des montagnes cornues ! Portez, portez son nom jusqu'au plus haut des nues : Mais il est toutesfois assez cognu aux cieux; Car, dès l'éternité, les troupes immortelles La firent au patron des Grâces les plus belles, Afin qu'elle embellist ce monde vicieux.
Le Dieu qui dans le ciel a fondé son empire Ne voit pai' tout là-haut, lorsque Phœbus retire Ses chevaux du labeur, un astre si divin : Hardy, je l'en défie, et ne crain qu'il y melle Celle qi" changea d'ourse en luisante planelte. Et sert aux mariniers de guide en leur chemin.
Qu'on vante du soleil la chevelure blonde, De ce qu'elle esjouït tout l'enclos de ce monde Et l'enflame au dedans de désir et d'amour ; Je dy que ce n'est rien, si la nuict coustumiere Empesche les effets de sa belle lumière Et la moitié du tans luy dérobe le jour.
Où ma dame tousjours, tousjours dure en sa gloire; Soit que le jour se monstre, ou la nuict la plus noire, Le feu de ses beaux yeux heureusement reluit ; Elle ne disparoist pour une obscure nuë ; Ains peut, en se jouant d'un seul trait de sa veué. Allumer un beau jour au plus fort de la nuit.
Quelque part qu'elle arrive, il y croist des fleurettes, Et de ses doux regars naissent les amoui^ettes Qui, de leurs aiguillons, peuvent tout esmouvoir; La terre sous ses pieds s'émaille de verdure,
Maintenant.
LIVRK 1.
Le ciel se plaist en elle, et, louant la nature, Les mortels bien-heureux s'égayent de l'avoir.
Si tost que je la vey si divine et si belle, Mon arne incontinant recogneut bien en elle Le parfait qu'autre-fois elle avoit veu aux cieux ; C'est pourquoy du depuis saintement je l'adore Pour la divinité qui la suit et l'honore, Et croy qu'en l'adorant je fay honneur aux Dieux.
On dit que nous avons mie estoille pom- guide, Qui, forte, nous an-este ou nous lasche la bride, Et qui tient de nos jours le terme limité ; Mais rna déesse seule est mon astre prospère ; C'est la loy de ma vie, et ne pourroy rien faire, Ny ne voudrois aussi, contre sa volonté.
Tous les astres divins qui dans le ciel ont place Sont nourris des vapeurs de ceste terre basse. Et de là pms après ils causent nos humeurs ; C'est tout ainsi de moy : car ma belle planette Se repaist des soupirs et des pleurs que je jette. Puis m'inspire au dessus tant d'ardantes chaleur».
Et quand aucunesfois sa clarté se retire De dessus moy, chetif, rien plus je ne voy luire ; Une ombre espesse et noire obstinément me suit, Mes yeux, comme aveuglez, demeurent sans conduite; Je n'ay rien que tristesse et malheur à ma suitte, Et si je fay un pas, toute chose me nuit.
Je me pers bien souvent, pensant perdre ma paine, De rocher en rocher, de fontaine en fontaine, Comme il plaist au destin qui me rend malheureux; Mais je pers seulement rnes pas et mon estude, Car, panny le silence et par la solitude, J'ay tousjours à l'oreille un chaos amoureux.
Si je suis par les champs, je reçoy fascherie; Si je suis par les prez, je hay l'herbe fleurie; Si je suis dans un bois, je n'y puis demeurer, Et sa belle verdem' accroist ma doleance; Car on dit que le verd est couleur d'espérance, El, loin de mon espoir, que sçaurois-je espérer?
En hyver, que je voy les montagnes désertes, Blanchissantes par tout et de neiges couvertes : Las! ce dy-je, ma dame a le teint tout pareil, Mais que mon noir destin à la neige est contraii'e! Car la neige se fond quand le soleil éclaire. Et je me fonds si tost que je pers mon soleil.
Quand je voy les torrens qui des roches desçandent. Et d'un cours furieux à bouillons se respandent.
Ils me font souvenir de mes pleurs abondons; Et dis en soupirant : Toutes ces eaux ensemble, Ny tout ce que la mer de rivières assemble, N'éteindroient pas le feu qui m'embrase au dedans.
J'ay mille autres pensers, et mille et mille et mille, Qui font qu'incessamment mon esprit se distile. Mais cesse, ô ma chanson! vainement tu pretans : Conte plus tost, la nuict, les troupes estoilées, Le gravier et les flots des campagnes salées. Les fruitages d'automne et les fleurs du printans.