‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 47 sur 190 · LIVRE I, b · texte numérisé non relu

LIVRE I, b

Purge-moy tout par tout, le cœur, l'er^pril et l'anie, Et m'eschauffe si bien de ta divine flaioe, Que je puisse raonstrer ce que je vay suivant, Et que l'aniour, volant qui jusqu'au ciel m'emporte, Apres la beauté sainte, est bien d'mie autre sorte Que l'aveugle appétit qui nous va décevant.

PROCEZ CONTRE AMOLT.

AU SIEGE DE LA FiAISOM

Chargé du desespoir, qui trouble ma pensée, Entre mille douleurs dont mon ame est pressée. Par la rigueur d'Amour, dans sa dure prison, Un jour, ne pouvant plus supporter ses alarmes, .^yant l'œil et le cœur gros d'ennuis et de larmes. Je le fay convertir au siège de Raison.

Là je me presentay si changé de visage, Que, s'il n'eust eu le cœur d'ime fere sauvage, Je pouvoy l'esmouvoir et le rendre adoucy ; Puis confus et tremblant, avec la contenance D'mi pauM'e criminel près d'ouïr sa sentence, Parlant à la Raison, je me suis plaint ainsi : Ro\-ne, qui tiens en nous la divine partie, Qui nous conduits au ciel, lieu dont tu es sortie. A toy de ce cruel j'ose me lamanter, Afin qu'ayant ouy quelle est sa t^Tannie, Et comme estrangement ses sujets il manie. Par ton juste support je m'en puis exanter.

Sur l'a^Til gi-acieux de ma tendre jeunesse. Que j'ignorois encor que c'estoit de tristesse. Et que mon pié voUoit quand et ma volonté ; Ce trompeur que tu vois, jaloux de ma franchise. Masquant de deux beaux yeux sa cruelle entreprise Avec im doux accueil deçeut ma liberté.

Mais qui se fust gardé de se laisser surprendre. Et, qui de son bon gré ne se fust venu rendre, Voyant avecques luy tant de douces beautez? Qui ne se fust promis un bien heureux voyage. Ayant la mer paisible, étant prés du rivage. Et les petits zeph^TS soufïlans de tous costez?

Il se monstroit à moy sur tout autre amiable, Il ne me faisoit voii- qu'un printans désirable; Son visage estoit doux, doux estoient ses propos, Et l'œil qui receloit tous les traits de sa trousse

oi

iMe perça l'eslomach d'une façon si douce, Que j'estimoy ma peine un désiré repos.

Mais il ne dura guère en ceste douce sorte, Car, si lost que mon cœur luy eut ouvert la porte, Et que mes sens craintifs eurent reçeu sa loy, Il dépouilla soudain sa feinte couverture, M'enseignant mon erreur d'avoir fait ouverture Ainsi légèrement à plus puissant que moy.

Il troubla mon esprit d'une guerre immortelle. Il esmeut mes pensers, il les mit en querelle, Et fit, pour me laisser en éternel tourment, De mon cœur son fourneau, ses charbons de mes vainc ~. Mes poulmons ses souflets, de mes yeux ses fontaines, Qui sans jamais tarir, coulent incessamment.

11 banit mes plaisirs et leur donna la fuitte, Dont le libre repos, quej'avois à ma suitte, M'abandonna soudain, de frayeur tout surpris; Le travail print sa place, et la tristesse extrême. Les veilles, les soucis, le mespris de soy-mesrne. Qui ne m'ont point lasché depuis que je fus pris.

Je quitay tout soudain ce qui me souloit plaire. Ma façon se changea, je devins solitaire, Je portay bas les yeux, le visage et le front; J'entretins mon désir d'une espérance vaine, Je discourus tout seul, et moy-mesme pris paine De nourrir les douleurs que deux beaux yeux me font.

Je mourus dedans moi, pensant trouver ma vie Au cœur de la beauté qui me l'avoit ravie ; Mais depuis je n'ay peu, dont j'ay souffert la mort ; Et si je semble vif, ne croy pas à ta veuë : Par la seule doTileur ce sorcier me remue ; C'est de mon corps charmé l'invisible ressort.

lime fait voir assez déplus grandes merveilles, Tirant d'un froid rocher des flammes nompareilles, Dont il brûle mon cœur sans qu'il soit consumé, Me donnant pour repas le venin qui me tuë Et faisant que mon feu dedans l'eau continue, Sans que pour tant de pleurs il soit moins allumé.

Il croist de jour en jour sans espoir mon martyre, Il ine fait voiler haut stir des ailes de cire. Puis me fait trébucher quand je vay m'élevant. Il me rend si pensif, que je me trouve estrange, Et fait que ma couleur en plus palle se change. Seiche conmie la fleur qui a senty le vant.

llelas! je change assez de teint et de visage! Mais je ne puis changer cet obstiné courage,

Qui nie rend pour aimer tristement espenlu ; L'amoureuse poison tous mes sens ensorcelle, Et ce que j'ay du ciel, que mon esprit recelle, Est en plem's et en cris pauvrement despendu.

Soit de jour, soit de nuict, jamais je ne repose; Je ronge mon esprit, je resve, je compose. J'enfante des pensers qui me vont dévorant ; Quand le jour se départ, la clairté je désire; Je souhaite la nuict lorsqu'elle se retire ; Puis, attendant le jour, je languis en mourant.

Dès que l'aube apparoist, je me pers aux vallée^. Et dans le plus épais des forests recelées, Pour, sans estre entendu, plaindre ma passion; J'esmeu l'air et le ciel de ma doulem- profonde, Et bref, en me lassant, je lasse tout le monde, Sans que cet inhumain en ait compassion.

En ce lieu je my fin à mon triste langage ; Car mille gi^os soupirs, qui gardoient le passage Par où couloit ma voix, l'empeschoient de sortir ; Puis je frémissoy tout de voir mon adversaire Qui trepignoit des pies, qui bouilloit de cholere. Me menaçant tout bas d'un tardif repentir.

Raison, disoit Amour, enten l'autre partie. Et ne conclus devant qu'estre bien advertie : Il faut balancer tout pour juger droitement. Doncques sans t' émouvoir par des plaintes si vaines, Escoute entièrement l'histoire de ses paines. Et voy que cet ingrat m'accuse injustement.

Ingrat est-il vrayment et sans reconnoissance. De me rendre à présent si pauvre recompense Pour cent mille bien-faits qu'il a reçeus de moy ; J'ay purgé son esprit par ma divine flame. L'enlevant jusqu'au ciel et remplissant son aine D'amour, de beaux désirs, de constance et de foy.

J'ay forcé son désir trop jeune et volontaire, Qui suit le plus souvent ce qui luy est contraire, Et contre son vouloir je l'ay favorisé; D'un de mes plus beaux traits j'ay son ame entamée, J'ay fait luire en cent lieux sa vive renommée, Et des meilleurs esprits je l'ay rendu prisé. Je l'ay fait ennemy du tumulte des villes, J'ay repurgé son cœur d'affections serviles, Compagnon de ces dieux qui sont parmy les bois; J'ay chassé loin de luy Tardante convoitise. L'orgueil, l'ambition, l'envie et la feintise. Cruels bourreaux de ceux qui font la cour aux rois.

hC. DIANE.

J'ay fait par ses cscrils admirer &a jeunesse, .l'ay reveillé ses sens engourdis de paresse, Hautain et généreux je l'ay fait devenir ; Je l'ay séparé ioing des sentiers du Milgaire Et luy ay enseigné ce qu'il luy falloit faire Pour au mont de vertu seurement parvenir.

Je luy ay fait dresser et la veuë et les ailes Au bien-heureux séjour des choses immortelles ; Je l'ay tenu captif pour le rendre plus franc. Or, si quelque douleur luy a livré la guerre. Hé ! qui sans passion ' pourroit vivre sur terre. Ayant des os, des nerfs, des poulmons et du sang?

L'invincible Thebain, nompareil en prouesse, Le preux fils de Thetis, lumière de la Grèce, Ajax, Agamemnon, peuvent mieux se douloir, Car je les ay rendus serfs de leurs prisonnières Et leur ay fait aimer des simples chambrières, Rabaissant leur orgueil par mon divin pouvoir.

Où cestui qui se plaint de sa peine cruelle, Je le tiens sous le joug d'une deïté telle, Qu'il se doit estimer entre tous bien-heureux. Car de si grand' beauté son amour j'ay fait naistre, Que rnoy, cpii suis des dieux et des hommes le maiblre. J'atteste mon pouvoir que j'en suis amoureux.

Pense un petit, Raison, aux thresors désirables. Grâces, beautez, douceurs et clartez admirables Que tu as veus là haut au cabinet des cieux ; Je ne sçay cpioy de plus qui ne se peut bien dire, Reluit dedans ses yeux où je tiens mon empire, Car je n'ay peu choisir throsne plus précieux.

Or de ses yeux divins naist sa peine obstinée. Dans eux sa liberté demeai'e emprisomiée, D'eux viennent les tourmens si fascheux à sentir ; Si c'est ime prison, piisonniere est mon ame, Car je fay ma demeure aux beaux yeux de sa dame, Et si n'ay pas vouloir de jamais en sortir.

Voila de ses pensers la grand' troupe mutine, Voila les chauds soupirs qui brûlent sa poitrine, Voila Tardant fourneau dont il est consommé, C'est de son triste cœur le sanglant sacrifice. « Mais qui, à l'homme ingrat, fait quelque benefic". Recueille mauvais fruit de ce qu'il a semé. »

Ainsi parloit Amour avec grand' violence ; Puis nous teusmes tous deux, attendant la sentence

' Saub soufl'raiice.

LIVKE I.

De Raison, qui ver» nous son regard addressa : Vostre débat, dist-elle, est de chose si grande, Que pour le bien juger plus long terme il demande. Et, finis ces propos, en riant nous laissa.

CHANSON

Helas! que me faut-il faire Pour adoucir la rigueur D'un tyran, d'un adversaire Qui tient fort dedans mon cœur?

Il me brûle, il me saccage, 11 me perce en mille pars, Puis m'abandonne au pillage De mille outrageux soldars.

L'un se loge en ma poitrine.

L'autre me succe le sang, Et l'autre, qui se mutine, De traits me pique le flanc.

L'un a ma raison troublée.

L'autre a volé mes espris, Laissant mon arne comblée ' De feux, d'horreur et de cris.

Tous les moyens que j'essaye, Au lieu de me profiter, Ne font cpa'enaigrir ma playe Et ces cruels irriter.

En vain je respan des larmes Pom' les penser émouvoir, Et n'y puis venir par armes, Car ils ont trop de pouvoir.

Puis ils ont intelligence A mon cœur qui s'est rendu ; Cil où j'avoy ma fiance Wa vilainement vendu.

Jlais ce qui me reconforte En ce douloureux esmoy, C'est que le mal que je porte Luy est commun comme à moy.

COMPLAINTE

Je veux maudire .\moiu', dieu de sang et de flame. Et du ciel contre luy la justice esmouvoir, Outré des passions qui traversent mon ame, Depuis qu'elle est réduite aux fers de son pouvoir.

Son pouvoir! qu'ay-je dit? Helas ! j'av fait oirence, C'est le vostre, Diane, auquel je suis soumis, Et ne reconnoy plus Amour ny sa puissance, Puis que je vois qu'Amour est de vos ennemis.

Vostre œil seul me commande, et mon cœur tributaire Ne connoist autre amour, autre empire, autre loy; Je supporte ce joug comme un mal nécessaire, Et plus j'en suis contraint, plus s'augmente ma foy; Pour tant d'assauts divers, dont mon ame opressée S'est veuë en vous servant sans pitié recharger, Jamais je ne changeay ceste ferme pensée : La mort mesme et le tans ne la pourroient changer. Je ne déguise point, mon cœur n'est point volage ; Vous sçavez la grandeur de ma fidélité. Car les rays de vostre œil lisent dans mon courage ; Puis on ne peut tromper une divinité.

Si donc vous le sçavez, et qu'ayez connoissance Que je n'espère rien pour ma ferme amitié, Au moins faites semblant, pour toute recompanse, Que vous plaignez ma peine et qu'en avez pitié.

Las ! je sçays que le mal, dont mon ame est saisie, Vient de m'estre à vos yeux follement hazardé ; J'en ai perdu la veuë ainsi que T irésie ; Le décret de Saturne est pour moy trop gardé. Toutesfois je ne puis ny ne veux me distraire De ces flambeaux divins, mon aimable tourment, Et me plais de languir en si belle misère, Puizant du malheur mesme un vray contentement.

Vous pouvez bien juger mon amour estre extresme, Puis que le desespoir ne la peut offencer. Et que pour vous aimer je fay guerre à moy-mesme, Secondé seulement de mon triste penser.

Celuy qui bien aimant d'espoir se reconforte, ■Ne se peut dii'e aimer s'il m'est accomparé, Veu que sans reconfort ma douleur je supporte, Et f£ue je suis constant estant désespéré.

Les herbes que l'on voit au printans désirable Ont leurs effets divers et leur propriété, . Et de tant d'animaux l'un est doux et traitablc, L'autre se bagne au sang et à la cruauté. Or la propriété que le ciel m'a donnée. C'est d'adorer vos yeux, leur faveur poursuivant ; Et la vostre au contraii^e est de m'estre obstinée Et croistre en cruautez mieux j'iray vous servant.

De vous donc je ne puis justement me complaindrc, Mais du ciel inhumain et du mal'heureux sort,

LlVKt I. 59

Qui jusqu'à un tel point m'ont bien voulu contraindre, «ju'aiinant vos yeux divins je dois aimer ma mort. Vrayment je l'aime aussi; car pront et volontaire, Voire avecque plaisir, je voile à mon trespas ; Et, loi^que la Raison me remonstre au contraire Et m'en veut retii'er, je ne l'escoute pas.

Si croy-je aucunesfois qu'il est bon que j'évite. Pour adoucir mon mal, le feu de vos beaux yeux, Je le fay, mais en vain ; car rien ne me profite, Et pour vous esloigner je ne m'en trouve mieux. Le cerf qui sent d'un trait sa poitrine entamée, Esloignant le chasseur, n'amoindrit sa douleur; Aussi pour vous fuir, l'ardeur trop allumée. Qui fait bouillir mon sang, n'a pas moins de chaleur.

Si donc je ne voy rien qui me soit secourable, Que ne fay-je dessein de mourir malheureux, Sans espoir que le ciel, quelque jour favorable, Change en bénin aspect mon astre rigoureux ' Voila tout le loyer où il faut que j'aspire, Pom' avoir si longtans servi fidellement ; Toutesfois c'est loyer, quoy que l'on ^-ueille dire, <]ar il meurt bien-hem*eux qui meurt en bien-ahnanl.

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