‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 64 sur 190 · DE LA JALOUSIE · texte numérisé non relu

DE LA JALOUSIE

Amour à petit feu fait consommer mon ame, Et m'attaint si souvent des regards de ma dame. Que je n'ay pas un lieu qui n'en soit tout percé ; Helas! ce n'est pas tout : la froide jalousie M'envenime l'esprit, trouble ma fantaisie, Et m'outrage si fort, que j'en suis insensé.

Amour est bien cruel, sa pointure est mortelle, Mais l'aspre jalousie est beaucoup plus cruelle. Tout autre mal n'est rien au prix de ce tourment : Amour, aucunesfois, se lasse de nos peines, Et soulage nos maux par des liesses vaines, Mais cette autre fureur nous presse incessamment.

Las! quand quelque faveur en aimant me contente, C'est quand la jalousie en mon esprit s'augmente. Tous les plaisirs damour viennent pour ma douleur : Quand je doy m'égayer, je renforce ma plainte; Quand je doy m'asseurer, je soupire de crainte. Et fay lire mon mal sur ma palle couleur.

En vain je veux fléchir par pleurs cette furie,

En vain j'essaye aussi, quelque part que je fuie, A me garantir d'elle, elle conte mes pas. En vain, j'ay mon recours aux fortes médecines, Ce mal ne se guarist par jus ni par racines : Ains nous fait sans mourir souffrir mille trespas.

Amour, tu es aveugle et d'esprit et de veuë. De ne voir pas comment ta force diminue : Ton empire se perd, tu révoltes les tiens, Faute de ne chasser une infernale peste, Qui fait que tout le monde à bon droit te déteste. Pour ne pouvoir jouyr seurement de tes biens.

C'est de ton doux repos la mortelle ennemie, C'est une mort cruelle au milieu de la vie, C'est un hyver qui dure en la verde saison. C'est durant ton printans une bize bien forte. Qui fait sécher tes fleurs, qui tes fueilles emporte, Et panny tes douceurs une amere poison.

Car, bien que quelque peine en aimant nous tourmente. Si n'est-il rien si doux, ny qui plus nous contente, Que de boire à longs traits le bruvage amoureux : Les refus, les travaux, et toute autre amertume D'absence ou de courroux font que son feu s'allume Et que le fruit d'amour en est plus savoureux.

Mais, quand la jalousie envieuse et dépite Entre au cœur d'un amant, rien plus ne luy profite; Son heur s'évanouist, son plaisir luy desplaist, Sa clairté la plus belle en ténèbres se change : Amour, dont il chantoit si souvent la louange, Est un monstre affamé qui de sang se repaist.

Helas ! je suis conduit par cette aveugle rage. Mon cœur en est saisi, mon arne et mon courage : Elle donne les lois à mon entendement, Elle trouble mes sens d'une guerre éternelle, Mes chagrins, mes soupirs, mes transports, viennent d'elle. Et tous mes desespoirs sont d'elle seulement.

Elle fait que je hay les grâces de ma dame, Je veux mal à son œil, qui les astres enllame, De ce qu'il est trop plain d'attraits et de clairté; Je voudrois que son front lust ridé de vieillesse ; La blancheur de son teint me noircist de tristesse. Et dépite le ciel voyant tant de beauté.

Je veux un mal de mort à ceux qui s'en approchent Pour regarder ses yeux, qui mille amours décochent, A ce qui parle à elle et à ce qui la suit; Le soleil me desplaist, sa lumière est trop grande, Je crains que pour la voir tant de rais il espande,

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