‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 82 sur 190 · I.Hfi LES AMOURS D HIPl'OLVTK · texte numérisé non relu

I.Hfi LES AMOURS D HIPl'OLVTK

Que doy-jo faire? 11 n'y a point pour moy I>e dieux au ciel, ny de fortune en terre.

Dans les enfers cherchons donc allégeance, Parmy l'effroy, les fureurs et les cris, Accompagné des malheureux espris.

Oui pour ma peine oubliront leur souffrance. ^ Uastons la mort, seul but du misérable; Mais, tout ainsi que mes jours ont este; ^ Couverts d'ennuis, d'horreur, d'obscuriftS Soit mon trespas horrible et détestable.

Amour, si j'ay souffert, fidelle à ton empire, Sans me lasser de toy, tant d'ameres douleurs; Si je fay tant de fois abbreuvé de mes pleurs. Et si tes plus beaux traits en mon cœur je retire;

Voile vers la beauté qui me tient en martire, Et qui fait que tu as tant de force en nos cœurs, Amolli son courroux, adouci ses rigueurs, Et fay que son bel œil recommence à me luire.

C'est le douzième jour que cet œil courroucé Entre mille dangers sans clarté m'a laissé, N'ayant pour me guider que ma llammc immortelle.

De grâce, en ma faveur. Amour, va la blesser; Ou si tu la crains trop, et ne m'en veux laisser. Tire de mon cœur mesme et frappe la cruelle.

Si les pleurs que j'espans, si le triste langage, Dont la nuict et mon lict sont témoins seulemant, .N'ont pouvoir d'amollir un cœur de diamant, Et ne font de pitié pallir son beau visage ;

Pourquoy me reservé-je à languir davantage De Fortune et d'Amour l'horrible esbattemant? Plustost dedans le sang noyons nostre tourmant. Et nous sacrifions à celte ame sauvage.

Je l'accuse à grand tort; car son cœur de rocher De mes poignans regrets se laisseroit toucher, Si je pouvoy me plaindre alors qu'elle est présente.

Mais le son de ma voix se change en la voyant. Mon œil se rassérène et n'est plus larmoyant. Et ma langue se taist bien que mon cœur lamente.

LES A.MULKS U ' U 1 1' l'OL V 1 1. IST

Depuis deux ans entiers que j'aime une beaulù, Perle uuicque du inonde et sa lleur la plus belle, Trois fois tant seulement j'ay peu paiIer à elle; Voyez de mon malheur l'estrange cruauté !

tncor ce doux loyer, que j'avois acheté Par tant de passions et de peine immortelle, Trois fois m'est empesché par la force cruelle l)u malheur envieux, dont je suis surmonté.

Cest, peut-estre, mon bien dont je n'ay connoissancc; Car, si son œil divin m'oste toute puissance, Me ravit, me transporte, et me rend furieux:

S'il fait que sans espoir mon amour continue, Que feroient ses propos favorisez des yeux.' Helas ! pour me tuer, c'est assez de la veut* !

Pour tant d'ennuis divers, tant de (lamme et de glace, Oui font en mon esprit un si contraire effort. Pour mon repos perdu, mes pleurs, mon déconforl. Et pour tant d'autres maux dont l'amour me menace :

Pour votre doux orteil vainqueur de mon audace. Pour avoir conjuré des premiers à ma mort. Et fait que mon désir se maintienne plus fort. Quand plus le desespoir luy veut donner la chasse;

0 beaux yeux qui pleurez tant de feux et de traits! Je ne demande pas que m'accordiez la paix ; Que vous soyez plus doux, que jettiez moins de fiâmes :

Pour tout bien je requiers, que, croissans en rigueur. Pour butte à tous vos traits vous choisissiez mon cœur, Et que vous dédaigniez de blesser d'autres âmes.

J'estoy dans une sale ombragé de la presse, Pour voir, sans estre veu, mn dame qui dansoit: Le peuple à l'environ tout ravi s'amassoit, Louant d'arae et de voix cette uniquo der-sse.

En vain la voulant voir, sur les pieds je nie dresse, r.ar mon foible regard assez ne s'avanroit : Mais mon cœur, s'enflamraant ainsi qu'elle passoil, Heniarqua sans mes yeux les pas de ma princesse.

Dieu I que j'aime mon cœur, bien que, mal conseillé,

lo8 LES AMOURS h HIPPOLYTE.

Il ait reyeu l'amour dont je suis travaillé ! Le plaisir qu'il m'a fait mes douleurs recompense. Aussi bien mes deux yeux couverts d'obscurité N'eussent peu soustenir sa divine clarté, Tant ils sont aveuglez de pleurer mon offense *.

Si doucement par son regard me tuë Ce basilic de ma mort désireux, Uue je le cherche et me sens bien-heureux En mon malheur d'eslre près de sa vcuê.

D'aise et d'ennuy mon ame est toute émue, Quand je puis voir ces beaux yeux amoureux ; De cent couleurs mon visage se mué, Je tremble tout, et suis avantureux.

Qui pensei'ûit d'une mesme fontaine Pouvoir couler le repos et la paine, Peur, hardiesse, ennuy, contentement !

Comme au chaos tout se mesloit ensemble, Ainsi cet œil cent contraires assemble Dans le chaos de mon entendement.

Si la fureur d'amour, rendant l'ame agitée, La ravit dans le ciel de son corps l'élevant, El si l'ame rebelle et qui s'en va privant, Tousjours foible et pesante en terre est arrcstév ;

Que n'aimez-vous, déesse, afin d'estre portée Par la fureur d'amour dans le ciel en vivant? Plein de ravissement je vous iroy suivant, Et mon ame à son gré seroit lors contentée.

Cette ombre de beauté, qui vous fait renommer, Quand vous seriez au ciel, se verroit transformer En la beauté parfaite et d'essence éternelle ;

Tout volage désir en moy seroit esteint, Regardant vostre cœur je m'y trouveroy peint, Et vous verriez au mien votre image si belle.

Imité d'un sonnet italien qui commence par celle strophe

Giunto uel tempo ove. fra mille belle, Madonna in loco occulte si sedea, Volsi K'i occhi a guardar s' io la vedea, Che 1 sol conoscer soglio infra le stelle.

LE^ AMuLRS 1» H 1 l' l'OL Y 1 t. lo9

Vouloir ambitieux, espérance interdite, Désirs pronts à mon mal qui m'avez sçeu forcer, l'eu durables desseins, mal asseuré penser, Courage, helas ! trop grand pour force si petite;

El vous, rares beaulez de la jeune Uippolylc, Qu'Amour fait si souvent par mes yeux repasser. Pour Dieu, mes ennemis, veuillez un i>eu cesser. Et que vostre ri^iueur à pitié vous invite.

^e voyez-vous comment trop tost vous me tuez? Je ne languiray point si vous continuez, Une extrême douleur ne peut estre durable.

Et c'est ce qui me trouble et me fait soupirer; Car mon cruel tourment m'est si fort agréable, Que je lasche à durer pour le faire durer.

LWII

Bien que ma patience et ma foy vous ennuyé, Et que la fermeté vous fasche extrêmement, Je ne me puis garder de vous faire un serment, Tout prest de le sceller du sang et de la vie;

Et que vos yeu\ divins, qui mon ame ont ravie, Cessent de m'êclairer si je pense autrement : Cest qu'en despil du ciel, de fortune et d'envie, Vif et mort je seray vostre éternellement.

Les courroux, la rigueur, le tans et la dislance, Serviront de rarnpart pour garder ma constance, Que vos nouveaux désirs ne poun'ont entamer.

Je ne fay rien pour moy d'user de ce langage; Car je sçay qu'on ne peut vous fascher davantage, gue de vous menacer de tousjours vous aimer.

ST.XNCES

Quand j'espreuve en aimant les rigueurs d'une dame, Qui jeune et sans amour se mocque de ma (laino, Et demeure cruelle au son de mes douleurs, Ferme je continué et souffre en patiaucf, Espérant à la fin par ma persévérance Caver ' son cœur de roche, amolli de mes pleuis.

Tant plui une cntre]»ribe est haute et mal-aisée,

' Cieuser.

IGC LES AMOURS 1) U ll'l'O L V 1 E.

Plus on la poursuivant mon anie est cnibias.ér 1 La peine et la longueur ne me peut retenir, Contre tous les malheurs j'oppose ma constance, Et pour m' encourager il sul'lit que je pense Uue nul antre que nioy n'espère y parvenir.

Car rnon cœur généreux à rien ne se peut plaire, Que j'estime qu'un autre ait espoir de parfaire; Un Dieu pour compagnon je ne puis recevoir ; Je veux suivre tout seul ce que je me propose, tt encore en amour, plus qu'en toute autre chose, Je fuy les compagnons et n'en veux point avoir.

J'aimeroy beaucoup mieux supporter la rudesse Et l'orgueil dédaigneux d'une fiere maistresse, Qui mesprisast tout autre au fort de mon esmoy, Qu'estre dessous le joug d'une plus pitoyable, Qui pour me retenir se rendist favorable, Mais qxii favorisas! les autres comme moy.

Ainsi qu'un grand torrent qui les plaines menace, S'écoulant en ruisseaux perd sa première audace, Et l'effort qui d'orgueil le faisoit escuiiier; Ainsi l'amour d'un seul est plein de violance, Mais quand on le divise il perd toute puissance, Qui aime en plus d'un lieu ne sçauroit bien aimer.

D'une seule lumière en la nuict allumée L'ombre entière se fait, qui se perd consumée Par les rayons espars des llambeaux d'alentour ; Ainsi d'un seul désir la ^Taye amour est faite. Qui s'affoiblist par nombre et demeure imparfaite. Le désir divisé ne se peut dire amour.

J'accompare une dame en cent lieux embrasée, .\u miroir qui reçoit toute image opposée, Et n'en retient pourtant aucune impression; Ainsi dans son esprit de légère nature. Ce qu'elle voist luy plaist, elle en prend la figure, Mais le perdant des yeux le perd d'affection.

Je ne m'estonne plus d'ouvT tant de comi»laintes De ces amans légers, dont les amours sont faintes, Einissans aussi tost qu'ell' ont commencement; L'homme n'en est pas cause, encor qu'il soit muable; Mais il ne sçauroit rendre un bastiinont durable. De la foy d'une femme ayant fait fondement.

Deux beaux yeux, un beau teint, une bouche vermeille. Un propos qui ravit les hommes de merveille. Rendent bien un amant du feu d'Amour esjiris : .Mais, pom- nourrir sa llamme et la faire éternelle, 11 le faut assemer d'une amour mutuelle,

LES AMOURS b UIPPÔLVTE. IGl

C'est ce cpji le retient qiiand la beauté l'a pris.

Ou'on n'estime jamais qu'mie dame inconstante, Oui veut embrasser tout et de rien n'est contante, Consene un seul amant qui soit sans fiction ; . Toute ardeur qu'elle allume est moindre que fumée, < ar il faut bien aimer pour estre bien aimée, Et de deux cœurs unis naist la perfection.

N'adorer qu'une chose et ne penser qu'en elle, Ne voir que par ses yeux, la trouver seule belle, Ce qxi'elle a dans le cœur le sentir tout ainsi, •ioustf r par sa présence une douceur extrême, Mourir ne la voyant, c'est ainsi comme j'aime; Mais je ne dure pas si l'on ne m'aime aussi.

Les sanglots continus, l'ardeur, l'impatience, Dont jamais vostre cœur ne peut estre touché, Le grand feu qu'en l'esprit jusqu'icy j'ay caché, Et qui ne s'esteignoit pour tans ny pour absence;

Vos injustes courroux, vostre méconnoissance, Par qui je me suis veu tout espoir retranché ; Et ces longues froideurs, qui mon âge ont séché, .Ne me pouvoient sortir de vostre obéissance.

Tant de vœux faits au ciel n'esteignoient point mon feu, La furce ou le conseil y servoient aussi peu, Tout appareil rendoit ma playe envenimée :

Mais en fm les dédains l'un sur l'autre amassez M'ont si bien garanti des martjTes passez. Qu'à peine il me souvient de vous avoir aimée.

A mon terrestre ciel j'ose faire la guerre, Comme un nouveau géant que l'orgueil va touchant: Mes traits sont mes désirs, mais, en les décochant, De haste et de fureur c'est moy seul que j'enferre.

Au lieu de mont sur mont haut élevé de terre. Espoirs, songes, pensers l'un à l'autre accrochant, Je pense estre bien-haut, quand en vous approchant, Sur moy vostre bel œil mille foudres desserre.

Je vous estime heureux, Titans audacieux. Bien qu'en fm vous fussiez le triomphe des dieux, Vostre orgueilleux désir cessa quand et la vie ;

Le mien ne cesse point, et pour estre brûlé,

162 LES AMOURS D UIPPOLYTE.

Pour trébucher cent fois, foudroyé, désolé, Je ne puis voir chetif la fin de mon envie.

Soucy chaud et glacé, que la crainte a fait naistrc, Et qui, craignant plus fort, devient plus violant, Et pendant que la ilamme et le gel va meslant. Troubles, pers et détruis tout ce qu'amour fait croistre :

Puis qu'en si peu de tans tu t'es rendu mon maistrc. De cent chaudes fureurs mon esprit martelant. Va, retouiTie au Cocyte et me laisse dolant. Comme un tigre enragé de ma chair me repaistre.

Sur les glaces d'enfer passe, entre mille ennuis, Sans lumière tes jours et sans sommeil les nuits, Non moins troublé du faux que des seures nouvelles.

Va t'en : tout ton venin est entré dedans moy. Je n'ay point d'autre sang; helas! doncque pourquoy Me viens-tu retroubler par ces larmes cruelles?

Espouvantable nuict, qui tes cheveux noircis Couvres du voile obscur des ténèbres humides, Et, des antres sortant, par tes couleurs livides De ce grand univers les beautcz obscurcis;

Las ! si tous les travaux par toy sont adoucis Au ciel, en terre, en l'air, sous les marbres liquider, " Or' que dedans ton char le Silence tu guides, Un de tes cours entiers enchante mes soucis.

Je diray que tu es du ciel la fille aisnée, Que d'astres flamboyans ta teste est couronnée, Que tu caches au sein les plaisirs gracieux ;

Des amours et des jeux la ministre fidellc, Des mortels le repos : bref, tu seras si belle. Que les plus luisans jours en seront envieux ^

Quand je voy flamboyer cette heureuse planette, De notre âge imparfait l'admirable ornement;

« Imité d'un sonnet italien qui débute par ces vers Orrida nolte, che, rinchiuso il negro Crin sotto '1 vel del l'umide ténèbre, Da soltera esci, e di color funèbre Ammanti il mondo e spoglilo d'allegro.

LES AMOCKS D HlPPOLYTE. 165

Bien que mon cœur d'ailleurs n'attende allégement, Si faut-il que de crainte à trembler je me mette.

Car ainsi comme on voit la fatale comète, Flambante en longs cheveux, n'apparoir nullement Sans la mort d'un monarque, ou sans un changement, Quand quelque seigneurie est près d'estre sujette.

De mesme, helas! je crain que ce divin flambeau I>e ma foible raison présage le tombeau, Ou qu'a»! moins je verray ma liberté restraindre.

J'ay peur qu'en pire estât on me fasse changer. Mais, û moy désolé! j'en suis hors du danger. J'ay tant et tant de maux, que plus je ne doy craindre.

Page 1