‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 85 sur 190 · TOMBEAU D'AMOUR · texte numérisé non relu

TOMBEAU D'AMOUR

Cy gisl l'avengle Amour, sa puissance est éteinte, Celle qui m'a tué l'a fait mourir aussi; Son arc vainqueur des dieux et ses traits sont icy. Mais ce n'est rien que cendre, ils ne font plus de crainte.

En fm le pauvre enfant s'est laissé décevoir. Apres avoir cent fois tasché brûler ma dame ; Car, ne l'ayant peu faire, il pensa que sa tlame. Jadis tant crainte au ciel, n'av(jit plus de pouvoir.

Douteux pour l'essayer, il la porte à ses ailes. Le feu léger s'y met, dont il est tout espris; 11 pleure, il voit sa faute, il remplit l'air de cris, Mais c'est donner vigueur à ses tlammes cruelles.

Amans, pardonnez-moy, disoit-il en mourant, Je n'eusse jamais creu ma llamme estre si forte ; Au moins que mon trespas vos ennuis reconforte. Je rneurs du mesme feu qui vous va dévorant.

CUANSON

Tant que j'ay eu du sang, des soupirs et des larmes, J'ay payé le tribut à vostre cruauté.

Espérant follement par ma fidélité De vos cruelles mains faire tomber les armes.

Je n'ay plus cet espoir, mais j'ay bien connoissance Que pour plus m'affoiblir vous m'alliez outrageant. Ainsi qu'un fier tyran ses sujets va chargeant,

Pour les deffaire après avec moins de deffanse.

Eh bien, je niourray donc : et la fin de ma vie Sera fin de mon mal et de vostre désir. Je mourray bien contant de vous l'aire plaisir, Mais fasché que de moy ne serez plus servie.

C'est de ce seul regret que la pointe m'entame, Et qui fait que je meurs triste et désespéré. Avec cet autre soin dont je suis martyre, Sravoir après ma mort que deviendra mon ame.

Sa constance et sa foy, sa dépouille meurtrie, Son martyre enduré la doit faire sauver; 3Iais je crains d'autre part de la voir reprouver, Et damner à bon droit pour son idolâtrie.

Car en vous seulement elle avoit sa fiance, Au plus fort des tourmens vostre nom reclamoit, N'adoroit rien que vous, et constante alfermoit Qu'il n'estoitnul salut hors de cette créance.

Et qui plus est encor, elle est tant obstinée, Que cette vieille erreur ne veut point délaisser. Et dit, pour tout confort, qu'il luy plaist de penser Que pour trop vous aimer elle sera damnée,

CHANSON

Pour voir ma fin toute asseurée, Que vos rigueurs ont préparée.

Je ne me plains aucunement ; Car veu la douleur qui m'offense, La mort, venant soudainement, Me tiendra lieu de recompense.

Sans plus pour mes yeux je me plains, Ces yeux qui vous ont veu si belle. Privez d'une lumière telle, Faut-il, helasi qu'ils soient estains?

Faut-il aussi que mes oreilles, Apres tant de douces merveilles Ravissant l'esprit bien-heureux, Pour jamais demeurent fermées.

Sans que vos propos amoureux Les puissent plus rendre charmées?

Ce m'est un ennuy trop amer, Qu'il faille que ce cœur périsse.

Qui fut nay pour vostre service, Et qui osa bien vous aimer.

Mais en ce regret qui m'affoUe Peu à peu je me reconsole,

Pensant que c'est vostre vouloir.

Car, puis que ma mort vous est chère, Je n'ay garde de me douloir D'une chose qui vous peut plaire.

CHANSON

Sçavez-vous ce que je désire Pour loyer de ma fenneté?

Que vous puissiez voir mon martire, Comme je voy vostre beauté.

Le ciel, ornant vostre jeunesse De ses dons les plus précieux, Pour mieux me monstrer sa richesse, M'éclaira l'esprit et les yeux; Tousjours depuis je vous admire D'un œil tout en vous arresté .

Mais vous ne voyez mun martire, Comme je voy vostre beauté.

Maudite soit la connoissance, Qui m'a cousté si chèrement; Ma douleur n'a eu sa naissance Que d'avoir veu trop clairement; Las! jay bien raison de maudire Ce qui perdit ma liberté, Puis que ne voyez mon martire Comme je voy vostre beauté.

L'aveugle enfant qui me commande, Qn'on nomme à tort Dieu d'ami lié.

Les deux yeux comme à luy vous bande, Afin que soyez sans pitié.

Il le faut : car j'ose bien dire Que n'auriez tant de cruauté, Si vous pouviez voir mon martire Comme je voy vostre beauté.

Si le ciel de vostre visage Luit de mille perfections.

Il n'en peut avoir davantage Que mon cœur a de passions ; Il pleure, il gernist, il soupire, D'Amour nuict et jour tourmenté; lîelas! voyez donc mon martire.

Comme je voy vostre beauté.

Je me plains d'avoir trop de veu»", Moy, qui ne puis voir seulement, l'ai-my tant d'ennuy qui me tué.

Un seul trait de contentement ; Aveugle au bien je me puis dire, Et au mal trop plein de clarté, Ne pouvant rien voir que martire Au miroir de vostre beauté.

Puis qu'on guarist par son contraire, Tout l'espoir que je puis avoir Est de sortir de ma misère, Lors que je cesseray de voir ; A la mort donc je me retire.

Pour rendre mon mal limité, Lors, si ne voyez mon martire, Je ne verray vostre beauté.

CHANSON

Le mal qui me rend misérable.

Et qui me conduit au trespas, Est si grand, qu'il est incroyable; Aussi vous ne le croyez pas.

Amour, qui des yeux prend naissance, Court aussi tost vers le désir, Se conserve avec l'espérance, Et trouve repos au plaisir.

Mon amour est d'une autre sorte :

Le desespoir la rend plus forte.

Elle renaist de son trespas; Perdant, elle acquiert la victoire.

C'est une chose forte à croire, Aussi, vous ne le croyez pas.

Tout ce que l'univers enserre Tend au bien, le cherche et le suit, Le feu, l'air, les eaux et la terre, Et tout ce qui d'eux est produit; Moy seul, de moy-mesme adversaire, Je cours à ce qui m'est contraire.

Et ne fuy rien tant que mon bien; Je rens ma douleur incurable ; Mais, pour ce qu'il n'est pas croyable, Madame, vous n'en croyez rien.

Si j'aimois à l'accoustumée.

Je croy qu'il seroit bien aisé De juger mon ame enflamée Par quelque soupir embrasé.

Si tost qu'une autre amour commence.

Elle apparoist, chacun le pense.

LES AMOURS D UIPPOLVTE. ITÔ

On la connoist, on en fait cas; Mais le feu qui me met en cendre Est tel, qu'il ne se peut comprendre ; Aussi, vous ne le croyez pas.

Il n'y a regret ny tristesse Qui trouble si fort un amant, Que de voir celle qui le blesse Ne croire rien de son tourraant ; Et c'est ce qui plus me console, Car, si mes pleurs ou ma parole Ma douleur pouvoient asseurer, Ce me seroit fort peu de gloire Qu'elle fust si facile à croire.

Estant si forte à endurer.

Le mal qui me rend misérable.

Et qui me conduit au trespas, Est si grand, qu'il est incroyable; Aussi, vous ne le croyez pas.

CUA.NSON

Pour faire qu'une affection Ne soit sujette à l'inconstance.

Il faut beaucoup de connoissance, Et beaucoup de discrétion.

Je suis bien d'avis qu'une darne Ke doive aisément s'asseurer Qu'un jeune amant garde sa flame, Pour le voir plaindre et soupirer ; Car, presqu'aussi tost qu'il commance, Le refus ou la jouyssance Esteignent ses feux si cuisans, Et n'y peut avoir dasseurance Qu'il n'ait passé deux fois douze ans.

Et puis la jeunesse indiscretle, Bnîlant d'amoureuse chaleur, >e sçauroit retenir secrette Une joye ou une douleur; De ses faveurs elle se vante, Pronte, dédaigneuse, arrogantC; Rien ne s'y peut voir d'arresté.

Et son ame est plus inconstante Qu'un flot deçà delà porté.

J'estime aussi peu recevable, Au moins pour durer longuemant.

Cette ardeur qu'on croit véritable,

174 LliS AMOURS D UlFPOLYXE.

Du premier regard s'allumanl ; l/Amour est foible à sa naissance, Mais le tans luy donne accroissance, Et le guide à perfection; * 11 faut donc de la connoissance

Pour fonder une affection.

' Mais surtout qui veut vivre heureuse,

La grandeur ne doit estimer, L'amour des grands est dangereuse.

Et ne se peut assez blasmer; Sujette au bruit et à l'envie.

De mille ennuis elle est suivie.

Celle qui s'y veut bazarder Se trouve à la fin asservie, Au lieu qu'elle doit commander.

Chacun d'eux de soy tant présume Qu'il pense estre aimé par devoir; Us brillent comme on les allume, L'œil d'autruy les fait esmouvoir ; Et, dès que leur ame est esprise, Fureur guide leur entreprise, Tout conseil arrière est laissé, Puis ne font cas après la prise Du bien qu'ils ont tant pourchassé.

Suivez le conseil des déesses, Qui n'ont aimé si hautement.

Et, puis que vous estes maistresses.

Retenez le commandement; Fuyez aussi toute accointance De ces muguets pleins d'apparance.

Qui se paissent de vanité.

Et qui fondent leur recompanse Plus au bruit qu'en la vérité.

Si quelque heur en amour se treuve, 11 vient d'avoir bien sçeu choisir, Et sur une constante preuve Avoir arresté son désir ; Celuy qui garde en sa pensée Une amour de loin commencée, Tousjours sagement retenu.

Et qui ne l'a jamais laissée.

Mérite estre bien reconnu.

Celuy qui, discret et fidelle.

Sans gémir s'est laissé brûler, Et à qui la peine cruelle N'a jamais rien fait déceler ;

LES AMOURS l» UIPPOLYTE.

Qui cache au dedans son martire, Que la peur d'aimer ne retire, Et trouve au mal contentement.

Tel serviteur se peut élire Sans avoir peur du chang^ement.

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