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Si lest que vostre œil mV-ut blessé.
Tant de feu s'esprist en mon ame, Que je n'eusse jamais pensé Pouvoir ardre en plus chaude (lame.
Mais croissans en vous chacun jour Les grâces qui vous font si b^lle, J'ay veu croistre aussi mon amour Tousjours de quelque ardeur nouvelle.
Elle est or' à l'extremitc, Plus grande on ne la sçauroit rendre; Ne croissez donc plus en beauté, Ou vous me mettrez tout en cendre.
STANCES
Si l'anjoisse dernière en rigueur est semblable Au mal de mon esprit, le mortel misérable Despistant les hauts cieux, a fort juste raison, Les cieux qui, trop cruels, pour mourir l'ont faitnaisirel Mais, las! un si grand mal que le mien ne peut estre; La mort et ma douleur sont sans comparaison.
En la mort seulement se corrompt la matière Qui tient des elemens; l'amc demeure entière. Franche et libre du corps, et s'en revoUe aux cicux. En cette mort d'amour, inhumaine et cruelle. Mon esprit se divise, et sa part immortelle. Que plus ciiere je liens, s'en va quand et vos yeux.
Amour, qui de tes mains en as fait le partage, Tu me lais trop connoistre à mon desavantage, Qu'on ne doit un enfant pour arbitre choisir; L'intellect, la raison, tu les laisse à ma dame Et à moy seulement ceste part de noslre amc, Où sont les passions, la crainte et le désir.
Las ! j'en porte en mon cœur en si grande abondance, Qu'en pleurant je m'estonne, accablé de souffrance. Comment, pour y durer, mes esprits sont si forti/ On dit qu'on peut mourir dune douleur trop forte;
Mais je croy le contraire au mal que je supporte ; Car la seule douleur donne vie à mon corps.
Tout ainsi qu'un flambeau, quand l'humeur nourricière Commence à luy faillir, jette haut sa lumière, Et scintille plus fort sur le point qu'il défaut ; Tout ainsi malheureux, lors que ma lin arrive. Mon feu se fait plus chaud et ma douleur plus vive; Le plus rude en amour, c'est le dernier assaut.
Peu rusé que j'estois, je me faisois accroire, Quand amour de mon cœur eut la première gloire, Que mon mal fust deslors à son extrémité ; Mais, helas! je connoy, par ses nouvelles brèches. Qu'il a pour les enfans de moins poignantes flèches. Et qu'avecques nostre âge il croist sa cruauté.
Comme on voit bien souvent une eau foible et débile, Qui du cœur d'un rocher goutte à goutte distile Et sert aux pastoux'eaux pour leur soif estancher, Par l'accroist d'un torrent plus fiere et plus hautaine. Emporter les maisons, noyer toute la plaine, Et rien qui soit devant ne pouvoir l'empescher.
De ma première amour le cours estoit semblable : Elle erroit peu à peu, çà et là variable, Le moindre empeschement la pouvoit arrester ; Mais ce nouveau désir la rend ores si forte, Que, malgré la raison, tous mes sens elle emporte, Et ma foible vertu n'y peut plus résister.
0 moy trois fois heureux, si ma libre pensée Du puissant trait d'amour n'eust point esté blessée! Tous ces autres soucis, bourreaux de nos esprits, La folle ambition, le soin, la convoitise, Et tant de vains honneurs que l'ignorance prise, Comme trop bas pour moy j'avoy tous à mespris.
Je les desdaignoy tous, et n'avoy point, de crainte De voir ma volonté si laschement contrainte, Appris dès ma jeunesse à dresser l'œil aux cieux : Et tenant vers le cœur une si ferme roche, Que rien pour l'assaillir n'en pouvoit faire approche, Sinon la passion commune aux plus grands dieux.
Helas ! j'en suis vaincu ! je la sens qui saccage, Comme un/ier ennemy, les forts de mon courage; Je me rens, mais en vain; son courroux ne s'esteint. Elle brûle mon cœur d'une flamme éternelle, Et me laisse au pouvoir d'une jeune cruelle, Qui croit le feu d'amour n'estre rien qu'un feu peint.
Ce n'est pas toutesfois le sujet de mes plaintes, Qu'Amour dedans mon sang ses sagettes ait taintes ;
Je n'accuse le ciel pour un si beau malheur, Ny pour me voir au joug d'une maistresse dure: Car ce m'est reconfort de penser que j'endure l'our la plus grand' beauté la plus griève douleur.
Je me plains seulement que l'astre de ma vie Sa divine clairté si soudain m'ait ravie : A peine il apparoist lors que je suis privé, Et l'œil, ma seule guide en l'amoureux voyage, Peu fidelle me laisse au plus fascheux passage! Las ! dès le point du jour mon soir est arrivé.
Pauvres yeux désolez, qui vous soûliez tant plaire En l'objet bien-aimé de ma douce contraire, Et de m'avoir trahy vous teniez glorieux, Faites de vostre erreur maintenant pénitence. Et devenez torrens pour pleurer cette absence ; Mais, pour la bien pleurer, c'est trop peu que deux yeux.
STANCES